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Encore un effort s’il vous plaît

Il y a 28 ans, en mai, prenait fin la plus longue grève des internes et des chefs de clinique jamais vue en France. Entamée début mars 1983, elle avait été précédée en mars 1982 d’une grève prodromique déclenchée par une circulaire qui se voulait conservatoire et qui instituait une note plancher (7,5/20) en deçà de laquelle les commissions d’équivalence ne pourraient aller pour repêcher les candidats aux certificats de spécialités, certificats nécessaires pour être reconnus comme spécialistes par le conseil de l’Ordre des médecins. La goutte d’eau avait fait déborder le vase. Pourquoi ? Les internes des Centres Hospitaliers et Universitaires refusaient d’accepter des dispositions favorisant l’accès aux spécialités des internes des hôpitaux non universitaires. Le malaise était bien plus profond et Jack Ralite alors ministre de la santé l’avait bien remarqué : « Les internes, depuis des années, réclament un statut et ne veulent plus être taillables et corvéables à merci. Ils vivent mal une hiérarchie de plus en plus irresponsabilisante ainsi que l’exercice souvent médicalement solitaire des gardes de nuit, du dimanche et des jours fériés. Ils s’inquiètent enfin de leurs débouchés, chaque année plus précaires. »[1]

Malgré les séances de concertation qui se multiplièrent tout au long de l’année 1982, Ralite ne put résoudre la contradiction majeure d’une formation qui peinait à se dégager de schémas obsolètes mis en place par les technocrates du 1er Empire. Le concours de l’internat avait été créé, comme d’autres, pour dégager une élite médicale. Il ne pouvait en aucun cas, tel qu’il était, être utilisé pour sélectionner les médecins spécialistes que la société française réclamait. Dès lors que la pratique des spécialités médicales s’exerçait majoritairement dans un secteur libéral conventionnel et dans des hôpitaux généraux supposés assurer la gratuité des soins pour toute la population il fallait en augmenter le nombre et diversifier leur recrutement. La suppression du concours d’externat fut une conséquence positive des revendications étudiantes de mai 68, mais la masse médicale foncièrement conservatrice ne voulait pas voir disparaître le concours de l’internat. De la voie royale qu’elle était avant les années soixante, l’internat devint donc progressivement une voie unique de formation des spécialistes. Comment dès lors justifier l’existence de deux types d’internats selon que les services qualifiants étaient ou non situés dans un CHU ou un hôpital général ? Comment justifier la prééminence des grandes villes universitaires ? Il fallut vingt ans pour que la profession acte un fait que nous savions tous inéluctable dès 1983. L’internat sera remplacé par des épreuves classantes nationales (ECN) en 2004. Désormais la note éliminatoire n’existe plus et la moyenne n’a plus aucune importance. On peut être interne avec la note zéro ! La sélection s’effectue dix ans plus tôt par le concours d’entrée en deuxième année d’études médicales.

Lors de ces fameuses journées où se révéla l’obsolescence du système français des études médicales, Jack Ralite avait déclaré devant l’assemblée nationale : Continuer la lecture

Errare humanum est, perseverare diabolicum

La France devrait cesser de persévérer dans l’erreur. Deux études viennent de démontrer que les deux filières les plus socialement déterminées étaient les études d’ingénieurs et les études médicales. C’est à un point tel qu’un recul historique s’est produit ces trente dernières années quant à l’origine sociale de leurs étudiants. On en est revenu aux années soixante. Certes les élèves les plus performants (les meilleurs ?) s’y retrouvent-ils, mais le retour sur investissement laisse pour le moins à désirer. Les déserts médicaux avancent sur le territoire alors que le gouvernement se refuse, les élections approchant, à toute mesure coercitive vis-à-vis des médecins. L’inefficacité des ingénieurs en matière de création de jeunes entreprises innovantes est pointée du doigt. La recherche développée dans les grandes entreprises est poussive malgré des effectifs importants et une perfusion financière via le crédit d’impôts pour la recherche que beaucoup nous envient en Europe. La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissement le moins sur leurs fonds propres dans la recherche comme le montre l’étude comparative des investissements en recherche et développement de la France et de l’Allemagne. De plus, elles sont rétives à investir dans la recherche universitaire et elles le resteront tant que l’Etat ne les obligera pas à dépenser leurs crédits d’impôts recherche en collaboration avec les universités.

Les causes sont multiples mais le péché originel de ces deux filières réside d’abord dans leurs modalités de sélection. Que ce soient les classes préparatoires ou la première année commune aux professions de santé (entendez par là les professions nobles de santé) le biais social créé par la part considérable des colles privées qui doublonnent l’enseignement officiel a fait son œuvre. Les étudiants qui vont dans ces filières estiment qu’ils ont par leur mérite acquis le sésame leur permettant d’avoir une position sociale lucrative. De ce point de vue, il est clair que l’investissement dans un cabinet de médecine générale hors des grandes villes ou dans des banlieues difficiles ne les intéresse pas. Il est non moins clair qu’un jeune ingénieur qui  se lance dans la création d’une jeune entreprise innovante ne peut espérer immédiatement avoir le même revenu que ceux qui pantouflent dans les grandes entreprises, Continuer la lecture

Le mirage des concours

credit flickr - rbglasson

Michel Guillon me reproche de solliciter « en quelque sorte, la séparation des ordres, en l’habillant d’un discours convenu sur la mixité sociale et l’intégration ». Je crois qu’il a mal interprété mon propos. Mon problème majeur n’est ni la mixité sociale ni l’intégration. Certes je ne suis contre ni l’une ni l’autre, mais je considère que la mixité sociale est beaucoup plus difficile à réaliser, voire impossible, dans une société en régression où chacun s’efforce d’abord de protéger son pré carré et sa progéniture.

Ma préoccupation est toute autre, le système éducatif français qui consiste à séparer le bon grain de l’ivraie résulte d’une lecture imparfaite de l’évangile selon Mathieu . Le Christ nous invite à favoriser la croissance de la bonne graine, certes, mais encore faut il d’abord que le Père se soit « fendu » de la bonne semence ! Qui peut dire à l’adolescence que la semence sera la bonne ? Il se trouve que la semaine dernière j’ai, pour la troisième année consécutive, corrigé 140 copies de l’épreuve dite « de culture générale » du concours d’entrée en deuxième année de médecine. Au moins dans cet exercice, il n’est pas besoin de s’interroger sur le fait de savoir si « la suppression des concours, [est] la meilleure protection contre le recrutement au faciès ». Nous savons en effet que la filière médicale est redevenue la plus ségrégative.

Deux questions avec réponse sur une demi-page au maximum pour chacune étaient proposées aux impétrants. Le correcteur, disposait de la liste des 13 mots clés pour chaque question et d’une feuille où il devait comptabiliser la présence des mots clés. Toute pondération pour le style, l’orthographe, la compréhension du sujet était interdite. Aucun contre sens ne pouvait être utilisé pour invalider le décompte d’un mot Moins de 20% des copies avaient plus de 50% de bonnes réponses. Pas plus de 10% des copies faisaient apparaître une maitrise du sujet. Impossible de détecter à travers cet exercice une quelconque motivation pour l’exercice du métier de médecin. Par contre une certitude, celles que les quatre cinquièmes des candidats n’avaient pas assez d’envie d’être médecin pour connaître l’état de la médecine dans l’empire Romain et aucun pour savoir que l’utilisation des antibiotiques avait éradiqué les maladies cardiaques induites par le streptocoque hémolytique. Et voilà comment sont sélectionnés nos futurs médecins avec comme seule justification théorique « la meilleure protection contre le recrutement au faciès ».

En réalité je prône la création, au sein des universités, de collèges « undergraduate » permettant certes la mixité sociale, mais aussi celle de l’intelligence. Continuer la lecture

Retour sur les racines de la crise de l’enseignement supérieur français

Retour sur les racines de la crise de l’enseignement supérieur français

Pour pouvoir juger de la situation actuelle des universités françaises au regard de la mise en place laborieuse de leur autonomie, un petit retour sur la façon dont le modèle français a fait face aux évolutions d’après guerre est nécessaire.

Dans mon livre[1]  j’ai rappelé que plusieurs intellectuels, qui s’étaient retrouvés dans la lutte contre l’occupant nazi et qui avaient participé à l’élaboration du programme national de la Résistance, pensaient, comme l’avait si bien exprimé Marc Bloch, que la défaite était d’abord la conséquence de la faillite des élites et qu’en toute logique il fallait repenser complètement l’organisation universitaire. Mais dans les faits, la remise en route de l’économie, le refus de revenir au modèle Humboldtien qui met en symbiose l’enseignement supérieur et la recherche au sein des universités, l’embourbement de la France dans deux conflits post-coloniaux alors que la Grande Bretagne mettait progressivement en place une politique de repli de son empire colonial, firent que l’intelligentsia française maintint ses certitudes d’avant guerre et que  l’enseignement supérieur repris son train-train. Au demeurant d’ailleurs, l’emprise de l’administration de la rue de Grenelle et le poids de l’enseignement primaire et secondaire au sein du mouvement syndical étaient tels qu’il eut fallu beaucoup de clairvoyance et de courage politique pour les affronter.

L’organisation universitaire ultra-centralisée mise en place par l’Empire et confortée par la Troisième République se perpétua à l’identique sous la Quatrième et fut incapable de faire face aux évolutions de la société. Les plus conscients des universitaires s’investirent dans les laboratoires des organismes de recherche et la recherche universitaire poursuivit son lent déclin. Mais la vie fait peu de cas des certitudes des Humains, le baby boom de l’immédiat après guerre, le développement scientifique partout dans le monde, allaient entraîner une accélération de l’industrialisation induisant évidemment une forte technicisation des tâches et un fort besoin en formation. Bref il fallait des cadres intermédiaires et des techniciens et la petite bourgeoisie ne pouvait suffire à les produire. Ceci s’est d’abord traduit, à bas bruit si je puis dire, dans les années cinquante par un formidable développement de l’enseignement secondaire et là, le modèle républicain français fonctionna a merveille, le nombre de bacheliers qui était de 27 777 à la veille de la deuxième guerre mondiale ne sera que de 33 145 en 1950 mais doublera en dix ans. Au début des années soixante, quelques démographes tentèrent d’attirer l’attention sur les tensions qui allaient résulter, pour l’enseignement supérieur, de l’inexorable démocratisation de l’accès à l’enseignement secondaire[2], en particulier quant au nombre d’enseignants du supérieur qui seraient nécessaires pour y faire face. Ils étaient 8 579 en 1961 et on estimait le besoin à 20 291 pour 1970 et ces démographes se demandaient comment le pays pourrait y arriver.

Leurs prévisions furent largement dépassées par le dynamisme et l’avidité des couches populaires pour le savoir. Au lieu des 145 000 bacheliers annoncés pour 1968 il y en eut 167 422[3]. Au lieu des 393 875 étudiants annoncés pour la rentrée 1967 ils seront 504 540, sans compter les étudiants des écoles d’ingénieur, de commerce et des ENS (55 000 environ). A la fin des années soixante, il y aura 610 000 étudiants au lieu des 455 000 prévus en 1962 ! On fut obligé de recruter à la hâte un nombre considérable d’assistants contractuels, de moniteurs et de vacataires en tous genres dont je fus. Parfois les enseignants recrutés avaient tout juste un niveau de maîtrise. Il faudra attendre dix années et l’arrivée de la gauche au pouvoir pour tenter de régler ce cancer de non titulaires à plein temps et sans perspectives d’avenir. Il est d’ailleurs éclairant de constater le manque de statistiques fiables sur ce sujet pour toutes les années soixante et soixante dix. Le planificateur avait prévu 20 291 emplois dans le supérieur pour 1970, ils seront 32 600 dont un bon tiers dans des situations précaires et sous-payés. Mais si l’on rapporte cette progression à celle des effectifs étudiants on est loin du compte et si jusqu’en 1960 les emplois d’enseignants ont crû à peu près au même rythme que les effectifs étudiants ce fut loin d’être le cas pour la décennie suivante.

Graphique étudiants enseignants

Après la croissance exponentielle des années soixante, la progression va se poursuivre au sein des universités mais à un rythme moins frénétique jusqu’en 1980 (800 000 étudiants). Puis l’ascension reprit progressivement jusqu’en 1990 et enfin à un rythme accéléré pour atteindre son acmé en 1995 avant que se manifeste un phénomène de reflux avec la reprise économique. S’il est assez aisé de pister les populations étudiantes, il est fort difficile d’avoir une approche objective sur les moyens alloués aux universités pour y faire face. Les quelques chiffres vérifiables montrent cependant que le budget universitaire suivit à peu près la courbe des accroissements d’effectifs étudiants jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix. Mais pour le moins aucun effort financier supplémentaire ne fut dégagé et les constructions universitaires ne suivirent pas. Continuer la lecture

Ils ont la tête dure

pierre tapieL’année 2010 démarre en fanfare, le débat sur les quotas d’élèves boursiers est tout aussi nauséabond que celui sur l’identité nationale. Devant de telles inepties le silence est coupable. Je reprendrais donc le cours des mes bilans dans quelques jours.

L’association interlope qui a nom « conférence des Grande Ecoles »[1] a jeté bas le masque en refusant que l’Etat (qui finance ses membres avec nos impôts) fixe comme objectif à chaque école qu’elle parvienne à recruter 30% d’élèves boursiers. Son communiqué reprend le fallacieux prétexte que cela aboutirait à la remise en cause des concours et des sacro-saintes classes préparatoires[2]  qui selon elle sont garantes du bon niveau de leurs recrues. Son président, Pierre Tapie (encore un polytechnicien dont j’ai cherché en vain sur son CV un grand développement industriel à mettre à son actif), a repris lundi 5 janvier sur les ondes la métaphore des haies. Plutôt que d’abaisser les haies (ce que feraient des quotas) il propose d’entraîner les jeunes des quartiers difficiles à sauter plus haut par un entraînement intensif  dans les classes préparatoires (et donc de repousser les quotas en aval). En ceci il a raison, les classes préparatoires sont à la réussite des concours ce que l’entraînement intensif est au sport. Et comme en sport, on peu tricher si on a les moyens de prendre quelques drogues illicites supplémentaires (colles, cours privés, prépas sauvages, officines de prépa médecine etc.). Mais il ne va pas jusqu’à proposer de « doper » les bourses des jeunes des quartiers difficiles qu’il propose d’envoyer dans les classes préparatoires de la périphérie afin qu’il puissent sauter plus haut. Et tomber plus bas ! Car chacun sait bien ce qui est arrivé à Tom Simpson en haut du mont Ventoux, un certain 30 novembre à l’âge de 40 ans.

Le dispositif mis en place par Richard Descoings à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris montre à l’évidence qu’il n’est nul besoin de classes préparatoires et d’un concours pour sélectionner de très bons éléments en science politique. Si l’on se rapporte aux résultats des étudiants des classes préparatoires de la région Nord que j’ai décortiqué dans mon blog du 28 septembre et si l’on se réfère aux statistiques sur l’origine sociale de chaque classe préparatoire et de chaque école normale supérieure, d’ingénieur ou de commerce, on comprend aisément pourquoi Pierre Tapie ne veut pas mettre le pied dans l’engrenage. Il y a près de 400 écoles supérieures de diverses factures, qui intègrent environ la moitié des élèves des classes préparatoires. Les autres sont refoulés soit vers les universités soit vers des officines privées. Mais, comme l’a rappelé Pierre Veltz ancien patron de l’Ecole des ponts et chaussées,  “80 % des recrutements des plus grandes écoles se font dans 20 prépas. Les entreprises n’achètent pas une formation, mais la réussite à un concours d’entrée”. Comme il y a école et école, il y a classe prépa et classe prépa. La compétition pour entrer dans ces 20 prépa est très vive et il vaut mieux avoir de bons parrains et être issu d’une bonne famille pour y arriver. L’immense majorité qui rêve de Polytechnique ou d’HEC ne verra ni les étangs de Saclay ni les castors de la Bièvre mais Pont-à-mousson.

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Une réforme de l’accès aux professions de santé…

credits: flickr - Funky64

…s’appuyant sur l’autonomie universitaire. (cet article est la suite d’ Un cautère sur une jambe de bois !, publié le 25 juin 2009)

Dans une véritable réforme de l’accès aux professions de santé, il conviendrait d’abord de remettre en cause, d’une part les modalités de la sélection (la technique du concours) et, d’autre part, le niveau où elle se situe. La France est l’un des rares pays en Europe, avec la communauté francophone de Belgique et le Portugal, qui organise le numerus clausus par un concours à l’issue d’une seule année d’études supérieures. Ainsi est imposée une sélection brutale qui ne repose nullement sur l’appétence à la pratique d’un métier très dur et très prenant mais sur des habitudes familiales ou le désir d’occuper une position sociale reconnue. Nul besoin d’un concours pour réaliser une telle sélection. Nos voisins Suisses ont mis en place depuis dix années un test d’aptitudes comme critère d’admission aux études médicales. Il leur a été possible d’examiner ces questions à l’aide des données empiriques en comparant les résultats obtenus aux examens propédeutiques à ceux du « test d’aptitudes pour les études de médecine » ou AMS. Dans le bulletin des médecins Suisses, K.-D. Hänsgen, B. Spicher signalent que, par rapport à d’autres critères d’admission, l’AMS reste sans concurrence, non seulement parce qu’il est économique, non-discriminatoire et impartial mais aussi parce qu’il a été prouvé qu’il sélectionne vraiment les candidats en fonction de leur aptitude à étudier la médecine (Deutsch Erschienen in Nr. 31/2002).

Nous proposons de changer radicalement le dispositif français en repoussant la sélection en fin de licence et en utilisant toute la souplesse que permet la logique licence/master/doctorat (LMD). Continuer la lecture

Le concours commun aux formations de santé, une mauvaise décision pour tenter régler un problème bien réel.

L’Assemblée nationale a adopté la création d’une année commune de sélection aux professions de santé. La députée Jacqueline Fraysse, soutenue par le professeur Debré et d’autres médecins UMP de l’hémicycle, avait proposé un amendement repoussant la réforme à 2010-2011. Cet amendement a finalement été rejeté. A cette occasion Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche a déclaré : « Il y a en face de moi un certain nombre de personnes qui considèrent que lutter contre l’échec en première année de médecine peut attendre. Je leur réponds : non, c’est une urgence. Et le rôle du service public de l’enseignement supérieur est de répondre aux besoins et aux urgences des étudiants ».

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