Les doubles Cursus exigeants de l’UPMC font des émules

Je ne résiste pas à reproduire ici l’article d’Olivier Bos Maître de conférence à l’université Panthéon-Assas paru dans EducPro le 20 avril 2016 :

La double licence, l’autre aventure universitaire

Dans la multitude des formations disponibles, un nouveau venu est apparu ces dernières années, la double licence ou double cursus. L’Université Pierre-et-Marie-Curie en propose déjà dix[1]. À l’université, il est donc désormais possible de mener à bien une licence de sciences sociales et une licence de sciences exactes, à l’aide d’un emploi du temps aménagé et d’une équipe pédagogique dévouée. Les résultats sont pour le moment éloquents, bien que l’observation soit encore de rigueur. Les taux d’échec sont faibles à modérés, selon la formation, et la poursuite d’études est parfois des plus prestigieuses, allant d’un master sélectif à – plus rarement – l’entrée dans une grande école.

Ce développement récent des doubles cursus est à contre-courant d’un mouvement qui veut que les enseignements et l’organisation générale d’un diplôme se soucient en priorité de la bonne intégration des étudiants dans le monde professionnel. Contrairement à une idée reçue, l’enseignement universitaire n’a pas vocation à former en primauté des cadres à salaire élevé. Bien loin de là, sa mission est la diffusion de la connaissance pour créer une dynamique intellectuelle, susciter une réflexion inattendue à même de participer au quotidien de la société, voire de le bouleverser. Si une politique active en vue d’une bonne insertion sur le marché du travail ne doit pas être négligée pour autant, celle-ci ne saurait être mise en avant d’ici la fin du cursus universitaire, soit la cinquième année, au risque non seulement de dénaturer la formation mais aussi d’en faire chuter la qualité. Certes, les étudiants qui ont suivi des cours plus à même de les préparer à être opérationnels peuvent apparaître plus attractifs pour une entreprise ou une institution. Mais il s’agit là d’une vision à court terme où l’employeur n’est pas le seul perdant. Toute la société se prive d’un capital humain, bien plus difficile à assimiler une fois plongé dans l’émoi de la vie active.

La double licence renoue avec la mission première de l’enseignement supérieur, développer le capital humain et susciter l’émulsion intellectuelle. À moyen terme, si leur développement se poursuit, on peut imaginer ces cursus concurrencer les classes préparatoires aux grandes écoles. Toutes les grandes écoles possèdent des filières d’admissions parallèles à partir de la troisième année de licence, voie d’accès encore trop méconnue des étudiants. Un étudiant de double cursus est d’autant mieux préparé à relever ce type de challenge. L’université change, se diversifie, elle n’a de cesse de se métamorphoser. Cela doit nous rendre d’autant plus attentifs aux ajustements de l’enseignement supérieur qui s’avèrent parfois être des régressions, éloignant l’université de son rôle prépondérant dont l’utilité et la pratique sont rarement quantifiables dans l’immédiat de notre société. Chaque double licence est une aventure en soi, fondée sur l’essence de l’enseignement supérieur et dont l’exigence est en opposition avec la course à la professionnalisation des formations universitaires.

[1] Le premier a ouvert en 2005 il s’intitule Science et sciences sociale (S-cube) à la suite d’une convention entre Richard Descoings alors directeur de Sciences Po Paris et Gilbert Béréziat Président de l’UPMC. Le second a vu le jour l’année suivante Sciences et Musicologie (UPMC et Paris Sorbonne) puis les années suivantes Sciences et Histoire, Sciences et Philosophie etc. Dès l’origine ils ont été appelés non pas cursus d’excellence mais cursus exigeants.

Vietnam, la mémoire courte des humanitaires d’aujourd’hui

Le Docteur Louis Reymondon[1] vient de commettre dans la revue « Perspectives France Vietnam » un article intitulé « Présence médicale française au chevet du peuple vietnamien, la continuité ». Article ridicule où nulle part n’est évoquée l’immense responsabilité française (en particulier celle du Moine Soldat Thierry d’Argenlieu et du socialiste Marius Moutet) dans le déclenchement de la guerre d’Indochine. Et de vanter le rôle de la médecine militaire française à l’hôpital Nhi đồng hai (ancien hôpital Graal des colonialistes).

Dans un courrier à l’association d’amitié France Vietnam qui édite ce bulletin, Thierry Gombaud, Gastro-entérologue à Paris, lui réplique par le texte suivant :  » J’ai lu avec attention cet article consacré à l’hôpital Nhi đng hai (où je suis accessoirement né il y a 65 ans) et je suis quand même surpris, en tant que membre du comité d’honneur de l’AAFV, de quelques oublis sur le travail de coopération entre la France et cet hôpital. En effet, c’est plus d’une centaine de professionnels qui y sont passés, à une époque pas si lointaine, mais semble-t-il déjà oubliée, où la solidarité passait, entre autres, par les médecins du Secours Populaire Français pendant toutes les années 80. (et cela en lien avec l’AAFV[2]). Des dizaines de pédiatres, de biologistes, de parasitologues de biochimistes de médecins de santé publique mais aussi des frigoristes des électriciens ont créé de toutes pièces avec nos amis vietnamiens un laboratoire de référence pour le sud du Vietnam dans le centre de pédiatrie sur le site de Nhi đng hai et ont facilité grandement l’ouverture de l’hôpital sur l’extérieur. Certes, le partenaire vietnamien était le Docteur Duong Quinh Hoa[3] qui n’a pas toujours été en cour, y compris quand elle était ministre de la santé du gouvernement révolutionnaire provisoire et déjà, pendant les accords de paix de l’avenue Kleber mais elle a joué un rôle fondamental dans le travail de coopération entre nos deux pays. Quant au BCG je vous signale à tout hasard que c’est moi qui ai proposé à Henri Carpentier d’aller à Bruxelles pour rencontrer Claude  Cheysson, à l’époque Président de la commission Européenne « ad hoc », et que nous avons, ensemble, décroché la timbale de la première subvention de la CEE[4] en faveur du Viet Nam. Financement auquel nous étions bien peu nombreux à croire à la possibilité de mise en place y compris dans l’association…. Ce financement a été l’élément fondamental de démarrage de cette extraordinaire réalisation. Ce programme est le résultat de l’expérience que nous avions acquise lors des financements des opérations Cambodgiennes après les horreurs des Khmers rouges. Elle a été suivie d’autres programmes de coopération sanitaire à financement CEE notamment en matière de soins de santé primaire avec toujours l’hôpital Nhi đng hai et le centre de pédiatrie comme centre de référence avec des budgets conséquents qui ont permis le décollage économique de très nombreux districts du sud du Vietnam Je tiens bien sûr à votre disposition les détails du premier programme européen multinational de coopération avec le Vietnam dont j’étais le coordinateur en Europe. Des associations comme OXFAM[5] , Save the Chidren fund, L’APPEL[6], le CCFD[7], Fraternité avec le Vietnam, l’association de la sœur Vandermersch[8], ont toujours, en lien avec l’AAFV et le SPF, travaillé ensemble pour une coopération à égalité avec les professionnels Vietnamiens. Il ne s’agissait pas d’une coopération à sens unique entre des médecins français debout et une population vietnamienne « dans son chevet » mais d’un travail de coopération commun où chacun apporte à l’autre des connaissances, une expérience et un savoir-faire à partager.

Les « 3 Henri » (Martin, Carpentier et Van Régemorter) avaient compris depuis soixante ans cette problématique et ont été les maîtres à penser de cette réflexion qui s’est poursuivie et développée, aux moments les plus difficiles pour le Vietnam, de la mi-79 aux années 90. Comment alors, ne pas évoquer le travail de Gilbert Béréziat, Jean Chambaz, Germain Trugnan, Jean Yves Follezou et des dizaines de collègues que nous avons envoyés dans tout le Vietnam et notamment sur Nhi đng hai. Je ne vais plus au Vietnam depuis longtemps, la vie m’ayant éloigné du travail dans ce pays que j’aime et qui reste mon pays natal, mais j’ai le souvenir d’avoir, le premier, annoncé au bureau de l’AAFV au début des années 90 devant Charles (Fourniau), Raymond (Aubrac) ainsi qu’ Henri (Martin) et Régé (Van Régémorter) que, pour la première fois lors d’une tournée de trois semaines dans les campagnes du Sud je n’avais plus rencontré de malnutrition infantile aigue dans tous les villages ou j’étais passé. Le sourire que j’ai vu ce jour-là sur le visage de ces quatre pionniers de la coopération Franco Vietnamienne reste aujourd’hui encore frais dans ma mémoire. »

J’ajoute (Gilbert bereziat) que nous avons été grandement aidés par Les universitaires de Bordeaux, de Marseille et surtout le centre international de l’enfance et l’école de santé publique nancéenne avec Michel Manciaux et son élève Jean Pierre Deschamps. Lorsque nous avons découvert l’état de l’hôpital Nhi đồng hai en octobre 1980, avec pour objectif l’évaluation des possibilités de coopération avec l’hôpital en matière médicale, le centre de recherches pédiatriques venait d’être achevé. C’était avant tout un centre de consultation, situé immédiatement sur la gauche de l’entrée principale de Nhi đồng hai, et Hoa supervisait aussi le service de nutrition pédiatrique qui à cette époque regorgeait de jeunes enfants victimes de malnutrition. Les cas de marasme et de kwashiorkor étaient légions, souvent déclenchés par une épidémie de rougeole. La visite de l’hôpital me consterna, détresse, dénuement total, les familles doivent acheter les médicaments en ville et les apporter à l’hôpital. Cette situation dura longtemps, le boycott antivietnamien battait son plein. Celui-là, contrairement au boycott anti-israélien, n’a pas ému la gauche caviar et tous les ex-maolâtres, les Kouchner, BHL, les Malhuret etc. s’y sont vautrés. On me raconta que lors de la déroute américaine, cinq années auparavant, le pillage des hôpitaux avait été total. Les médecins des hôpitaux en avaient été réduits à racheter les instruments essentiels à leur activité au « marché aux voleurs ». Je me rappelle le service des maladies infectieuses, à l’hygiène détestable, dont le réseau d’égouts était interrompu. Les eaux usées étaient rejetées en dehors de l’enceinte de l’hôpital, rue Chu Mạnh Trinh où elles alimentaient un élevage artisanal de cochons [9] !

Je me rends rapidement à l’évidence qu’il faut prendre appui sur le centre de nutrition compte tenu de la faiblesse de l’encadrement biomédical de l’hôpital. En fait nous optons pour deux cibles, la création d’un laboratoire d’analyses biochimiques et hématologiques dans le centre de recherche de Hoa et l’implémentation du laboratoire de microbiologie de l’hôpital par un équipement moderne et la formation de ses personnels. J’avais apporté avec moi quelques appareils récupérés ici ou là et des réactifs, ce qui nous permet de tester quelques laborantines. Dans la ville, un nombre considérable de mendiants et de sans-abris encombraient les rues. Après cinq années de conquête des « nouvelles zones économiques », la crise cambodgienne pesant lourdement sur le budget vietnamien, les moyens manquaient pour consolider l’implantation rurale d’une population que la guerre, au sud du Viêtnam, avait entassée dans la ville. Hoa m’emmena visiter ses points d’appui dans la banlieue. L’agriculture redémarrait mais elle ne pouvait encore satisfaire toute la population et les signes de sous-nutrition ne pouvaient échapper à un observateur attentif. J’ai passé, lors de ce voyage, un dimanche merveilleux à me baigner dans la baie de Vũng Tàu avec le colonel Bui Tin que j’avais rencontré au Cambodge où il était chargé des relations avec la presse. Il n’avait pas encore perdu la foi dans la révolution vietnamienne. Hoa, elle, était déjà désenchantée. Ni le centre de Recherche pédiatrique, ni le centre Développement et Santé ne survivront au départ à la retraite de Hoa. La bureaucratie vietnamienne prendra alors sa revanche. Il faut lire ce que Jean Pierre Deschamps a déclaré à ce sujet après son décès : « échec ? Sans doute la continuité aurait pu être assurée si Hoa avait su se doter de collaborateurs brillants capables d’assurerla relève, mais sa passion et son exigence y compris ses exigences dans le fonctionnement de son équipe en ont découragé plus d’un. Mais il ne s’agit pas d’un échec : le Centre de Pédiatrie Développement et Santé a essaimé. Il a fait naître au sud du Viêtnam une politique, un climat, une attitude générale d’engagement en santé publique de l’enfant, donc en santé publique tout court. Les médecins que Hoa a formés à son école occupent aujourd’hui, pour beaucoup, des postes de responsabilité en santé publique et en pédiatrie, dans les grands hôpitaux et au sein du service de santé de H Chi-Minh-Ville ainsi qu’au centre universitaire de formation des professionnels de santé, créé par le Docteur Duong Quang Trung, ami et complice de lutte dans le maquis et lestunnelsde C Chi »[10]

Et je voudrais terminer par celle qui, à mes yeux, est l’icône de la solidarité totale avec le peuple vietnamien, Madeleine Riffaud. C’est grâce à cette coopération vietnamienne que je fis sa connaissance lors d’une fête de l’Huma. Je connaissais son parcours dans la Résistance alors qu’elle sortait de l’adolescence, qu’elle avait été torturée à mort et libérée in extremis de la Santé, s’était emparée d’une centaine d’Allemands à la tête d’un groupe de maquisards dans le tunnel des Buttes Chaumond. J’avais lu les « Linges de la nuit » où elle décrivait l’expérience qu’elle avait eue à l’hôpital comme aide-soignante, catharsis exutoire à la disparition de sa mère décédée d’un cancer du cerveau. Elle avait pu prendre conscience de la réalité du « savoir de la nuit ». En préface à son livre « Les baguettes de Jade », elle évoque pudiquement ses amours avec un grand poète vietnamien rencontré à Berlin au festival de la jeunesse en 1950 :

«Toietmoinousétionsfaitsl’unpourl’autre
Commedeuxbaguettesdejadesurunplatd’or,
Maislesméchantssesontmisentravers
Etlesbaguettesetleplatd’orsesontséparés.
De cette vieille chanson vietnamienne, le poète Nguyen Dinh Thi, quand il me la traduisit, tira pour nous cette morale :comme deux baguettes précieuses, côte à côte, devraient être nos deux pays,sileshommes de la guerre ne s’étaient mis par leurs mensonges, en travers de l’amitié des peuples. »

Après l’intermède algérien de Madeleine, oh combien douloureux lui aussi, ils se retrouvèrent à Hanoï en 1954 après l’indépendance. Il est ministre de la culture. Ils sont amoureux fous l’un de l’autre. « L’Oncle Hồ » les avait autorisés à cohabiter. Les interdits cumulés de la morale vietnamienne – il avait été marié à dix ans avec une petite fille de trois ans – et d’un parti vietnamien qui se radicalisait – il n’était pas question d’une liaison officielle avec une Française, fut-elle membre du parti communiste, fut-il devenu veuf – en virent à bout. En 1956 Madeleine fut priée de retourner au pays où plutôt en Algérie… où « la Souris » – « l’Amie des ratons » – faillit être assassinée par l’OAS. Elle retournera au Viêtnam avec Wilfred Burchett pendant la période la plus dure de la guerre américaine et restera d’une solidarité sans faille pour ce pays ont ne peut en dire autant des militaires français[12].

[1] Chirugien des armées formé à Navale.

[2] Association d’amitié franco-vietnamienne.

[3] Duong Quinh Hoa est née au sud du Viêtnam, région fortement contrastée que le delta du Mékong fertilise et où se mêlent arroyos et rizières à perte de vue, mais aussi de pittoresques reliefs lorsque l’on monte vers les hauts plateaux. Son père, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, était féru d’art et collectionneur d’antiquités vietnamiennes et chinoises. En 1946, à quinze ans, l’année de la conférence de Fontainebleau, elle réussit son baccalauréat après ses études secondaires au lycée Chasseloup de Saïgon où elle avait côtoyé Norodom Sihanouk. Alors qu’un accord était sur le point d’aboutir avec la France, l’amiral Thierry d’Argenlieu, le « moine soldat », homme du lobby colonialiste – le Viêtnam avait été fortement évangélisé et possédait une forte minorité catholique autochtone toute acquise aux colonisateurs – fait bombarder Hải Phòng le 22 novembre. Ce fut le premier acte d’un déchaînement de violences inouïes qui ravagèrent le pays pendant trois décennies. L’année suivante, Hoa réussit à Saïgon l’année préparatoire aux études médicales puis part les poursuivre à les poursuivre à Paris. Où pouvait donc être la place d’une jeune et jolie Vietnamienne d’ascendance chinoise, appartenant à la bourgeoisie, venue faire ses études médicales en France en cet automne 1947 ? Certes dans les amphithéâtres de la faculté de médecine et dans les services hospitaliers, en particulier à Saint-Vincent-de-Paul où, sous l’égide du professeur Lelong, elle apprend son métier. Mais Duong Quinh Hoa choisit alors de se lancer dans le combat pour l’indépendance.

En 1948, elle rejoint le Parti Communiste Français qui était alors le moins inactif des grands partis dans la lutte pour l’émancipation des colonies. Communiste peu dogmatique, à Paris elle rencontre Marcel-Francis Kahn, Alexandre Minkowski, Michel Larivière ou encore Henri Carpentier, étudiants en médecine engagés dans des mouvements anticolonialistes. Elle les retrouvera vingt-cinq ans plus tard lorsqu’elle sera ministre du gouvernement révolutionnaire provisoire sud-vietnamien. En 1953, elle soutient une thèse de médecine, préparée sous la direction du professeur Julien Marie. La voilà docteur en médecine à 23 ans. L’année suivante elle est reçue au diplôme de spécialité de pédiatrie, de gynécologie et d’obstétrique. Le combat politique la réclame à Saïgon où elle milite au sein de la cellule des intellectuels de Saïgon-Chợ Lớn-Gia Định. À vingt-six ans, elle est élue vice-présidente du conseil de l’Ordre des médecins, vice-présidente du syndicat des médecins et vice-présidente de la Croix-Rouge du Sud-Viêtnam. Ces diverses activités ne laissèrent pas indifférente la police de Diêm qui l’arrêtera en 1960. Décision contre-productive, libérée peu de temps après, elle participe à la fondation du front de libération du Sud-Viêtnam sous le pseudonyme de Thuy Duong.

Cette période est la plus sombre et la plus dangereuse de sa vie. Diêm vient de lancer la guerre spéciale avec l’appui des américains. Au début de l’année 1965 l’aviation américaine commence contre le nord du Viêtnam une offensive continue de bombardements. Deux mois plus tard le corps expéditionnaire débarque à Danang. Son frère, qui aurait pu être le premier ministre d’un gouvernement de troisième force, est assassiné l’année suivante. Sur le point d’être de nouveau arrêtée, Duong Quinh Hoa rejoint le maquis lors de l’offensive du Têt. Elle y rencontre Huynh Van Nghi, mathématicien originaire de Cần Thơ qu’elle épousera et qui sera son fidèle soutien. Leur fils, Trung Son, décède quelques mois après sa naissance au maquis. Son nom restera gravé en lettres de sang dans son cœur. Le spectacle de tous ces enfants mutilés, assassinés par des hordes devenues barbares va décider de ses engagements futurs. Trois cent mille enfants blessés ou invalides, sept cent quatre-vingt mille orphelins dont quatre cent mille vagabondent dans les villes livrés à eux-mêmes. Le 30 avril 1975 la prise du palais présidentiel par l’armée révolutionnaire vietnamienne met fin à trente années de combats. Élue députée à la première assemblée nationale du Viêtnam réunifié, Hoa est également membre du comité central du front patriotique et vice-ministre de la Santé. Des divergences profondes sur l’ouverture du pays, le rythme de la réunification et la forme du système politique, la feront quitter deux ans plus tard toutes ses fonctions politiques pour se consacrer à l’action sanitaire et sociale

[4] Communauté économique européenne.

[5] Oxford Committee for Famine Relief.

[6] Association de solidarité internationale, reconnue organisme d’intérêt général.

[7] Comité contre la faim et pour le développement.

[8] Françoise Vandermeersch, née à la fin de la grande guerre, était entrée en 1937 dans la congrégation des auxiliatrices du purgatoire sous le nom de Sœur Marie-Edmond. Elle appartenait à une grande famille bourgeoise du nord. Son frère Léon, professeur à la Sorbonne, orientaliste reconnu, avait été en poste à Hanoï au sein de la filiale vietnamienne de l’École Française d’Extrême Orient jusqu’en 1958. Elle n’accepta jamais d’être cataloguée comme intellectuelle catholique car la théologie n’était pas sa tasse de thé. Sa vie avait basculé en 1951, alors qu’elle se consacrait à l’animation sociale dans un quartier pauvre de Roubaix, elle fut envoyée à Paris pour y développer la revue Échanges que sa congrégation avait lancée. Cette revue va transformer sa vie car elle va se mettre ainsi au service de l’aggiornamento catholique, en direction des femmes, dans la foulée du concile Vatican II. Mai 1968 passant par-là, elle devint une patronne de presse de choc. Sa revue, qu’elle a rendue indépendante, portera la parole féminine dans l’Église.Dès 1968, elle avait fait partie des chrétiens qui dénonçaient la guerre du Viêtnam et les bombardements des populations civiles. Elle s’était insurgée contre les destructions d’hôpitaux pédiatriques et avait réclamé l’arrêt des hostilités. Elle avait participé à la création de l’association de nature œcuménique Fraternité Chrétienne avec le Viêtnam qui s’étendra rapidement au Laos et au Cambodge. Françoise est décédée en 1997. C’était une femme formidable, inflexible et de conviction, comme savent l’être ces gens du nord habitués à la dure et aux frimas.

[10] Jean Pierre Deschamps et Virginie Halley des Fontaine. Une grande Dame de la santé publique : le Docteur Duong Quynh Hoa. Santé publique 2006.

L’ENA , pépinière de la noblesse d’Etat, reflet de la ségrégation sociale et cause du recul de l’innovation française.

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grands penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazi :  » Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1], Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

A la libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromission et créèrent l’ENA[3] soit disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour  consolider la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne et la conforta en laissant perdurer le système facultaire qui était tout comme l’ensemble de l’Education nationale  soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui a résulté de la reconstruction  d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient alors que des décors en carton. C’est indéniablement la cause essentielle de l’incendie qui se propagea à tout l’enseignement supérieur en mai 1968, y compris en droit et en médecine, même s’il s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

L’examen de l’origine, du cursus et des fonctions occupées dans le secteur public est privé de 1849 énarques, à partir des moteurs de recherche et du Who’s Who de 1945 à 2011 montre que rien n’a vraiment changé au royaume de l’énarchie malgré les réformes qui s’y sont succédées ces quarante dernières années. Si l’on compare la population des énarques entrés à l’ENA entre 1945 date de sa création et 1973, date à laquelle les réformes ont été appliquées, à celle des énarques entrés entre 1974 et 2010, le constat d’immobilisme est patent et consternant de même que le recul du nombre des énarques ayant fréquenté une université. Globalement, avant 1974, 84,6% des énarques étaient passé par un Institut d’études politiques et pour 94,3% d’entre eux à Sciences Po Paris. 73,1% avaient suivi avant ou pendant l’IEP des études à l’université (pour la très grande majorité dans une faculté de droit, essentiellement à celle de Paris). 16% avaient également un diplôme d’une autre grande école ou d’une école d’ingénieur. 7,8% provenaient directement d’une grande école essentiellement HEC[4], Polytechnique ou l’ENS[5] Ulm et seuls 5,% avaient uniquement un diplôme universitaire. Aucun n’était docteur de l’université.

A partir de 1974, 71,1% des énarques proviennent toujours des Instituts d’études politiques, et Sciences Po Paris est toujours dominant (91,2%). Mais 60,8% seulement avaient également obtenu le diplôme d’une université soit une baisse de 13 points alors que 20% avaient également un diplôme d’une autre grande école ou d’une école d’ingénieur soit 4 points de plus. 8% provenaient directement d’une grande école, principalement l’ENS, HEC ou Polytechnique et 8% avaient uniquement un diplôme universitaire. Les universités fréquentées étaient dans une très grande majorité de la région parisienne, de droit et sciences économique principalement ou de lettres accessoirement (Paris 1, Paris 2 ou Paris 4).

Or dans le même temps, le développement économique, l’essor des technologies et des mass-médias a nécessité l’accroissement du nombre et de la qualité des techniciens et des cadres de nombreuses professions. La Nation a demandé aux universités et à elle seules de faire face à la massification du nombre d’étudiants résultant de la décision d’amener 50% d’une classe d’âge vers les baccalauréats généraux puis à développer à l’extrême les baccalauréats de technicien enfin de créer des baccalauréats professionnels. C’est ainsi que dans les universités le nombre d’étudiants est passé de 215 00 en 1960 à 660 100 en 1970, à 850 000 en 1980, à 1 160 000 en 1990, à 1 373 000 en 2000, à 1 500 000 en 2010 pour atteindre 1 600 000 aujourd’hui soit un octuplement. Tandis que les classes préparatoires passaient seulement de 21 000 à 86 500 élèves et que les grandes écoles, les ENS et les écoles d’ingénieur huppées ne voyaient pas leurs effectifs croître au même rythme, leurs effectifs doublèrent à peine au cours de la même période. Pour donner le change les petites écoles et les écoles de commerce furent multipliées et les bons élèves des lycées détournés vers les IUT. Je me demande d’ailleurs si dans l’esprit de nos élites les universités françaises n’ont pas été délibérément choisies comme variable d’ajustement du chômage, tout comme l’ont été les universités grecques et soviétiques avec le succès que l’on sait.

L’origine sociale qui peut être déduite de la profession des parents nous indique que 22% des énarques ont des parents qui sont dans le 1% des plus hauts revenus. (Chefs de grandes entreprises, très hauts cadres du privé et du public, hospitalo-universitaires, fortes spécialités médicales, héritiers, rentiers et gros propriétaires…), 30% d’entre eux ont des parents cadres supérieurs, médecins conventionnés, avocats, architectes, assureurs, 20 % ont des parents qui sont universitaires, agrégés et professeurs de lycées, gradés militaires, 15 % sont des cadres moyens, des enseignants du primaire et des collèges, des fonctionnaires. Les ouvriers ne représentent que 1 à 3 % tout comme les agriculteurs, les artisans les artistes et les écrivains. Cette répartition n’a pas varié de façon significative depuis la création de l’ENA. Tous les discours sur l’élargissement de la base sociale et professionnelle des énarques par le biais des voies d’accès parallèles sont à juger à cette aune. Le seul changement résulte dans le recul de deux années de l’âge moyen d’entrée à l’ENA qui passe de 25 à 27 ans, reflétant simplement l’influence du passage devenu général par les classes préparatoires.

Un énarque sur deux se retrouve soit dans un grand corps de l’état : Cours des comptes (17%), Conseil d’état (16%), ou dans des fonctions régaliennes : Contrôleur général et financier, (3 %) Préfet (6%) Ambassadeur (10%). Un tiers d’entre eux est passé dans un cabinet ministériel et un tiers de ceux-ci se retrouve ultérieurement ou entre temps dans des fonctions privées. Un énarque sur deux fait un passage dans le privé et pour 30% ce passage est durable. Des retours en fin de carrière leur servent de parachute autorisé par leurs statuts et ne sont pas rares. Ce sont principalement les grandes entreprises, de la banque, des finances et de l’assurance qui les recrutent et maintenant également celles des média et de l’audio-visuel. La France qui avait été dans le trio de tête des nations manufacturières les plus inventives et qui exportait son savoir et sa technologie régresse. Des filières essentielles comme les biotechnologies, la robotique, l’ingénierie médicale, le calcul intensif sont sinistrées. La balance des paiements est en déficit chronique, la production de biens à haute valeur ajoutée recule fortement. Bref l’innovation est en panne et ceci résulte directement du fait que la recherche est quasiment absente au sein des filières dites d’élite.

La première mesure à prendre serait de supprimer le système Brejnevien des inscriptions post-baccalauréat et de mettre à égalité les classes préparatoires et les universités en permettant à ces dernières d’ouvrir leurs processus d’inscriptions dès le début de l’année civile et en donnant les mêmes moyens financiers en coûts complets aux uns et aux autres quitte à diminuer les dotations des premières. La seconde mesure serait de mettre au même niveau les droits d’inscription en première année de licence et en première année de classe préparatoire. La troisième mesure est de donner aux universités la possibilité de sélectionner à l’entrée du cycle master en contrepartie de la fin de la césure entre la première et la seconde année et de la validation des masters comme celle des diplômes d’ingénieur par un examen terminal selon les modalités décidées par chaque établissement. Les énarques n’ont aucun appétit pour l’innovation sauf à répéter la docta martelée par les divers médias. Ceux qui sont passés par des universités scientifiques se comptent sur les doigts des deux mains dont 8 de l’UPMC[6][3] et on ne signale parmi eux que quelques doctorats d’université scientifiques ! Il est donc urgent de réserver un quota d’entrée à l’ENA pour les docteurs en sciences. Mais il faut aller aussi vers l’amont pour réorienter les élèves des lycées doués pour les sciences vers les universités scientifiques.

Cela passe par la mise en extinction progressive des classes préparatoires, véritable miroir aux alouettes des classes moyennes, car ce système est hautement ségrégatif. Comme je l’écrivais l’an dernier : « l’enquête réalisée par l’Etudiant en 2010 portant sur l’intégration à partir des 321 lycées ayant des classes préparatoires dans les 35 meilleures écoles d’ingénieur, de commerce ou normales supérieures, montre que 55% des places sont occupées par des élèves provenant de 17 lycées dont 11 de Paris, 3 de Versailles 1 de St Maur et 1 de Sceaux. Plus de la moitié des classes préparatoires n’y avaient aucun admis. Le proviseur de l’un des lycées du trio de tête revendiquait l’exception française au titre que « les jeunes formés à la française deviendront des ambassadeurs de notre culture ». Mais de laquelle ? Certes pas celle de Montaigne qui estime que « l’enfant n’est pas un vase que l’on remplit mais un feu que l’on allume » mais celle qui consiste à appliquer à une minorité d’élèves favorisés un formatage scolaire qui ne développe nullement la créativité ». Depuis aucun indicateur montre une quelconque amélioration de cette situation. On assiste même maintenant à la fuite d’excellents élèves des lycées vers les universités étrangère pour échapper aux classes préparatoires jugées trop stressantes et trop normatives. Dans le même temps on recrute des médecins étrangers.

C’est, au moment où l’UNEF et les gauchistes d’apprêtent à nous rejouer le coup du contrat première embauche en appelant au boycott universitaire, qu’il est essentiel que Manuel Vals n’abdique pas mais que sa ministre de l’éducation laisse la bride sur le cou des universités en renforçant un autonomie certes concédée par Sarkozy mais que l’énarchie s’était employée à transformer en une coquille vide ou plutôt à dévoyer en donnant l’autonomie des emmerdement et la diète des TPG[7].

Palaiseau le 5 mars 2016

 Gilbert Béréziat

Président honoraire de l’UPMC.

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] Ecole nationale d’administration.

[4] Hautes Etudes Commerciales.

[5] Ecole normale supérieure.

[6] Université Pierre et Marie Curie.

[7] Trésorier payeurs généraux

CORMORANS ET MITTERRAND par Christian Sauter

Deux cormorans s’activaient dans une crique face à Ajaccio. Avec élégance et agilité, ils plongeaient longuement dans l’eau cristalline, pourchassant un banc de petits poissons délicieux. L’un noir, plus gourmand, poursuivait sa pêche miraculeuse, tandis que l’autre, brune, est venue déployer ses ailes pour les sécher dans le chaud soleil de l’automne corse. J’ai toujours aimé les cormorans, le seul être vivant qui sait à la fois voler, marcher et nager, doué d’un talent de survie à toutes les adversités.

 À l’invitation de « Corse Active », nous étions 120 à réfléchir à la façon dont le réseau que je préside, allait se développer dans les tourbillons du monde à venir. Je vois un sourire sur votre visage quand je mentionne « Corse Active ». Que ce sourire d’ironie devienne admiratif quand vous saurez que cette association, créée il y a douze ans par Isabelle Anthonioz-Gaggini, a, l’an dernier, accompagné et financé 254 entreprises corses, fondées par des chômeurs ou tournées vers l’économie solidaire. 707 emplois créés ou consolidés en une seule année (sur une île de 300 000 habitants), cela mérite respect et aussi quelques coups de canif dans la réputation d’oisiveté de l’Île de beauté ! Bravo à celui qui a monté, avec des personnes sans emploi, une scierie de bois de châtaignier (alors que la Corse importait son bois de construction ou d’ouvrage du continent !). Bravo à celle qui a lancé un réseau d’aide aux vieilles personnes isolées dans les villages de haute montagne, mobilisant plus d’une centaine de salariés.

La directrice régionale de la Caisse des Dépôts nous a tenu deux propos stimulants. « Faire crédit, c’est faire confiance ! » Les 500 salariés et les 2000 bénévoles de « France Active » sont des fabricants de confiance. Confiance des porteurs de projet dans leur propre avenir : avec le label France Active, ils ont une probabilité de réussite de 82% au bout de trois ans. Confiance des banquiers qui sont moins réticents à prêter sur des projets risqués d’inconnus qui ne sont pas au Rotary (plaisante Claude Alphandéry), mais qui sont soutenus par des réseaux respectés. Confiance des épargnants solidaires, qui ont fait affluer 19 millions d’euros en neuf mois dans les caisses de la Société d’Investissement de France Active, pour qu’ils soient investis dans des entreprises d’intérêt social et territorial.

 deuxième propos tonique : « Préparons-nous aux quatre transitions » en gestation, plutôt que de regretter l’âge d’or fantasmé d’un passé définitivement révolu. Transition territoriale : le pouvoir et l’argent se concentrent dans les métropoles. À nous d’aller au devant des nouveaux entrepreneurs qui éclosent dans les quartiers « politique de la Ville », dans les zones rurales et les friches industrielles. Transition démographique : il y a tant de services à apporter aux personnes très âgées et  aux mamans-solo. Transition énergétique : les initiatives citoyennes fusent de partout, certes moins en France qu’en Allemagne, mais peuvent multiplier les emplois, les liens sociaux, la qualité de vie. Transition numérique : elle offre des opportunités (réduire la paperasse, drainer des financements engagés) mais elle engendre des risques : quelques jeunes gens (on les appelle des « slashers », ceux qui tranchent d’un coup fulgurant, nous a dit l’un d’entre eux) peuvent inventer sur un coin d’ordinateur des systèmes de financement qui rendent d’un coup obsolètes nos belles et lentes procédures traditionnelles de financement ! À nous d’anticiper, plutôt que de nous adapter : finançons les innovations au carrefour du numérique et du social !

 Retour à Paris, dans la froide grisaille de la capitale. Lecture hilarante de la presse dans l’avion. La révolution est en marche : le gouvernement augmentera de 1 centime par an la fiscalité sur le diesel, et diminuera du même centime la fiscalité sur l’essence ! À ce rythme frénétique, il faudra dix ans pour que les prix de ces deux carburants s’égalisent. Cela me rappelle « l’an 1 de la fiscalité écologique » que, au sein du gouvernement Jospin, Dominique Voynet, ministre de l’Environnement et moi-même, en charge du Budget, avions lancé dans le budget 2000. Le dessein était d’augmenter de deux centimes par an la taxe sur le diesel pour combler l’écart … en sept ans. À une année des élections présidentielles de 2002, mon successeur normand à Bercy s’était empressé d’enterrer cette initiative qui aurait pu fâcher l’électeur populaire roulant en voiture polluante. Déjà commençait à sévir l’immobilité frénétique des responsables politiques fascinés par les sondages et les médias de l’instant.

C’est pourquoi j’ai lu avec bonheur le nouveau livre de Jean-Louis Bianco, où Politique s’écrit avec une majuscule : « Mes années avec Mitterrand » (Fayard).  Bonheur évident de se souvenir de six années de travail en commun, lui secrétaire général de la Présidence de la République et moi, secrétaire général adjoint, au service de celui qui restera pour moi « LE Président ». Bonheur de lire le livre droit d’un homme honnête qui ne met pas le chef de l’État sur un piédestal trop élevé et le conseiller sur un tabouret avantageux. Le lecteur friand de secrets restera sur sa faim. En particulier, l’affaire du « Rainbow Warrior » (ce bateau de Greenpeace pour observer les essais nucléaires français en Polynésie qui a été coulé par les services secrets français, avec mort d’homme) n’est curieusement pas évoquée, que l’Elysée a, pourtant, dû suivre de très près. Mais chacun comprendra mieux comment « fonctionnait » cet homme complexe et contradictoire qu’était François Mitterrand, en le voyant traverser et trancher des crises ébranlant le pays qu’il dirigeait.

Crise économique : l’application du « programme commun »  dès l’élection de 1981, a relancé la consommation alors que la reprise internationale attendue ne s’est pas manifestée. Le déficit extérieur s’est aggravé de façon dramatique et il a fallu dévaluer le franc par rapport au mark. La tension a monté jusqu’en 1983, où Mitterrand a choisi, malgré tant de conseils contraires des « visiteurs du soir », la rigueur et l’Europe, plutôt que l’aventure solitaire conduisant dans les griffes du FMI. Bianco, par touches légères, fait un portrait de la fonction présidentielle qui pourrait être lu avec profit par le maître actuel de l’Elysée : se concentrer sur les sujets essentiels ; analyser les conflits à partir de l’histoire ; écouter de nombreux avis par les canaux les plus divers ; définir une stratégie claire et adopter une tactique habile ; parler peu et écrire bien.

Cet homme, réputé pour « laisser du temps au temps », disait à Jean-Louis Bianco : «  On ne fait pas ce qu’on ne fait pas vite » ! Autrement dit, il faut se presser pour appliquer le programme sur lequel on a été élu.

Cet homme, souvent qualifié de « florentin », avait des convictions fermes : l’Europe, choisie en 1983, relancée après avoir maîtrisé l’obstruction britannique de Margaret Thatcher, renforcée avec la création d’une monnaie commune. La liberté, avec la mention de Sakharov devant les gérontes du Kremlin communiste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en parlant du nécessaire État palestinien devant la Knesset et en aidant Arafat à échapper au piège israélien tendu au Liban.

Dans ce précieux témoignage de celui qui a été le plus proche collaborateur du président François Mitterrand pendant neuf ans, le rôle du secrétaire général passe parfois trop inaperçu. Sur certains sujets cependant, la passion se réchauffe et nous fait vivre la crise de l’école privée (conclue par la démission du gouvernement Mauroy en 1984) ; la réunification de l’Allemagne en 1990 (avec l’insistance de Mitterrand pour que Kohl reconnaisse la frontière Oder-Neisse, c’est-à-dire la perte imposée par les Alliés en général et Staline en particulier, d’un immense territoire où habitaient avant la guerre 12 millions d’Allemands, refugiés à l’ouest après la débâcle) ; la crise de la Nouvelle-Calédonie (avec le drame de la grotte d’Ouvéa, puis les coups de fil quotidiens à Pisani qui était au cœur de l’île en révolte). 

Deux phrases m’ont frappé de ce livre qui ne se prend pas trop au sérieux. « Je n’appartenais pas par naissance au monde des puissants ». Cet ami, qui avait quatre grands-parents étrangers, est un enfant de l’école républicaine où il a fait le plus brillant des parcours. Plutôt que les ors de la finance ou les conforts du Conseil d’État, cet homme de conviction a choisi de commencer sa vie professionnelle dans l’administration sociale puis la Provence profonde : Jean-Louis n’est pas pétri de « petite ambition » !

Deuxième phrase, de Mitterrand, confirmant qu’un peu d’humour ne fait pas de tort à un Président de la République : « Ils disent que je suis vieux, c’est vrai. Mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes crétins dans ma vie et je sais une chose : on a l’âge de son projet ».

Christian Sautter

AVE PARIAS, un article de Christian Sauter, ancien membre de l’équipe Delanoë

L’actualité de la semaine nous en apprend de belles. D’un côté, « Amérique- Société Anonyme soustrait plus de 2000 milliards de revenus au fisc » (Les Échos, 7 octobre 2015). En clair, les 500 plus grandes multinationales américaines ont, en toute légalité, planqué des fortunes dans les paradis fiscaux et  privé ainsi le budget américain de 620 milliards de dollars d’impôts. En tête des grands cachottiers vient Apple, avec 181 Mds $ dans trois paradis fiscaux ; suivie de près par deux autres vertueux : General Electric (119 Mds $) et Microsoft (108 Mds $). Le président Obama en serait, paraît-il, fâché !

Le même quotidien économique nous révèle le  9 octobre que notre gouvernement a renoncé à réformer les « niches fiscales », contrairement à une promesse du candidat Hollande. Il y a 430 de ces niches où veillent des molosses de tailles inégales et qui portent sur 83 milliards de recettes perdues pour le Trésor public. Les plus massives vont du crédit d’impôt compétitivité emploi (13 Mds €) et du crédit d’impôt recherche (5,5), à l’abattement de 10% sur le montant des retraites (4,2) et au crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile (3,5). Tant d’efforts pour contenir la dépense publique et si peu d’acharnement pour trier les rabais sur la recette publique, en ne gardant que ceux qui bénéficient à l’emploi !

Autre information, préoccupante. France Stratégie, le nouveau nom de feu le Commissariat au Plan, fait des études intéressantes dont la dernière porte sur l’illettrisme (août 2015). En France, en 2011, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans, après avoir été scolarisées en France, sont en situation d’illettrisme, autrement dit, ont de grandes difficultés de lecture et d’écriture. Parmi les pays développés, nous sommes dans le peloton de queue avec l’Italie et l’Espagne, et nous nous comparons bien mal aux deux champions, le Japon (quatre fois meilleur que la France) et la Finlande (deux fois meilleure !).

Pour diminuer de moitié en dix ans notre score épouvantable et rejoindre ainsi la très estimable Finlande, il faudrait, selon l’étude, dépenser 50 millions d’euros de plus chaque année. Une paille lorsque l’on voit que la désolante suppression de l’écotaxe a coûté un milliard et que l’on contemple le vaste chenil des niches fiscales (les 83 milliards mentionnés plus haut).

Comment trouver un emploi de caissière ou de femme de ménage si l’on ne sait qu’à peine lire et écrire ? Dans notre société, les personnes illettrées sont de véritables « parias », des pauvres que l’on ne voit pas, que l’on méprise parfois, auxquelles, sauf quelques ONG au grand cœur, on ne tend pas la main.

Le mot « paria » apparaît justement dans le livre de Claude Alphandéry, dont j’ai parlé la semaine dernière. Jeune homme de bonne famille, Claude  était en khâgne au prestigieux lycée du Parc à Lyon. En janvier 1942, avec un copain, il voit trois hommes se saisir brutalement d’une mère et de son enfant. Le camarade parle de « racaille juive » et répond à Claude, quand celui-ci lui dit en faire partie : « Tu l’avais bien caché, tu n’as plus qu’à te planquer ». Et l’ami s’éloigne. Claude  a pensé : « Je me suis senti rejeté, exclu de la société, paria » ; et il plongea aussitôt dans le combat clandestin. 

La société japonaise a longtemps été organisée avec une classe d’intouchables, des hommes et des femmes qui, dès le treizième siècle, exerçaient des métiers jugés impurs, la boucherie, le travail du cuir, le soin des morts. Quand le pouvoir dictatorial des shogun Tokugawa a régi le pays du XVIIe au XIXe siècle, l’organisation sociale fut strictement codifiée en quatre castes ; par ordre décroissant, les guerriers, les paysans, les artisans et les commerçants. Sous la pyramide sociale, les eta furent isolés dans leurs métiers particuliers et réduits à vivre dans des hameaux spécifiques.

La Restauration Meiji  a aboli en 1871 les quatre castes et supprimé, en droit, la discrimination contre les eta. Mais il a fallu attendre les années 1920 pour que ceux-ci, devenus les « gens des hameaux » (burakumin), redressent l’échine, se regroupent en associations et demandent justice et réparations. Encore aujourd’hui, la discrimination n’est pas totalement éteinte.

Un très beau livre décrit l’enfance de deux garçons d’une famille d’eta juste avant 1914. Ce roman-documentaire d’une femme, SUÉ Sumii, s’intitule « La Rivière sans pont » (Tuttle, 1989, en anglais). L’école primaire du village rural dessert cinq hameaux, dont l’un est composé exclusivement de eta. Le père est mort durant la guerre russo-japonaise de 1905 (car les « gens des hameaux » sont mobilisés comme les autres !). La mère et la grand’mère exploitent un lopin de rizière qu’elles louent très cher et travaillent tous les soirs à confectionner des sandales en paille de riz. Pourtant brillants en classe, les deux gosses sont humiliés de mille façons par leurs camarades des autres hameaux, parce qu’ils sont pauvres et parce qu’ils sont supposés « puer ». Même le fils du prêtre, eta lui aussi, doit fuir vers la grande ville pour avoir une chance de perdre cette marque infamante, de poursuivre des études, de mener une vie normale.

Les préjugés sont si lents à tomber. Deux ou trois générations sont nécessaires pour assimiler les « parias » que sont souvent les étrangers. Et l’on peut se demander si la situation n’est pas pire encore lorsqu’une société en crise ressent davantage le besoin de discriminer plus pauvre, plus fragile que soi.

L’hystérie qui s’empare de tant de Français à la perspective de voir notre pays  submergé par un flot de réfugiés syriens, et plus généralement la xénophobie galopante qui gagne notre peuple sont dramatiquement préoccupantes.

Tant d’ouvriers, d’employés, de paysans dont la vie est difficile, tant de jeunes dont l’avenir est si problématique même lorsqu’ils ont réussi de bonnes études, trouvent de commodes boucs émissaires dans ces étrangers d’aujourd’hui et de demain. Devant le peu de résultats des politiques menées à droite et à  gauche en termes de pouvoir d’achat ou d’emploi, ils se tournent de plus en plus vers les thèses faciles du Front National.

Que faire pour éviter que la France se trouve écartelée entre élites et parias et perde ses points cardinaux de « liberté, égalité, fraternité et solidarité » ? Les intellectuels ont une grande responsabilité à exercer pour que le « pays des Lumières » ne devienne pas le champion européen de l’obscurantisme (en compétition avec la Hongrie qui fait fort dans la xénophobie et le souverainisme bidon). Dans les années trente, il y avait des fronts antifascistes mais, aujourd’hui, l’ennemi est plus insidieux : la discrimination est un peu en chacun de nous et la démocratie s’anémie sourdement.

Comme économiste, mon devoir est de dire que la question de l’emploi est primordiale. Et qu’elle n’est pas au centre des préoccupations de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner.

Quelle place pour la création d’emplois dans les premières campagnes pour les élections régionales de décembre ?

Quelle place pour l’emploi dans le budget de la France pour 2016 ? C’est un des budgets qui diminuent, tandis qu’augmentent ceux de la Défense, de la Sécurité, et de la Culture (bravo pour cette dernière !).

Quelle importance accordée en France ou dans l’Union européenne aux investissements d’infrastructures ou de transition énergétique, qui pourraient engendrer des dizaines de milliers d’emplois ?

Quels paris sur l’enseignement primaire pour lutter contre l’illettrisme à la source ? Quelle priorité à l’apprentissage, cette voie royale de l’emploi qualifié, en France comme en Allemagne ? Quels efforts pour un plan Orsec d’enseignement du français aux étrangers qui, de toute façon, afflueront chez nous et qu’il importe de faire travailler ouvertement et au plus vite ?

Je me souviens d’une conférence de Gaston Rebuffat, un grand guide savoyard, qui montrait un film de montagne aux adolescents dont j’étais. Sur une crête étroite et enneigée, un guide et son client, encordés, marchaient l’un devant l’autre. Tout à coup, le client glisse et verse dans l’abîme. Aussitôt, le guide saute dans le vide, de l’autre côté, pour sauver son client et se sauver lui-même. S’il était resté sur la crête, il aurait été entraîné par le poids de son partenaire et tous deux seraient morts.

La France est en train de perdre pied sur le chemin de crête de la démocratie. Il est temps que les élites qui prétendent la guider prennent des risques pour la protéger.

Paris le 9 octobre 2015

Universités Grandes écoles, le Déni français

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grand penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazis : « Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1]. Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

À la Libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromissions et créèrent l’école nationale d’administration (ENA) soi-disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour conforter la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne. On laissa perdurer le système facultaire qui était, tout comme l’ensemble de l’Education nationale, soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui ont résulté de la reconstruction d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient que des décors en carton. Mais ce système n’était pas adapté à la croissance des effectifs étudiants dont le nombre tripla entre 1959 et 1969[3]. Les insatisfactions générées par l’évolution d’une jeunesse plus éduquée trouvèrent là un combustible naturel. L’’incendie se propagea à tout l’enseignement supérieur, y compris en droit et en médecine, et s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

Après les réformes Edgard Faure furent recrées dans l’urgence de nouvelles universités et la croissance exponentielle, rendue indispensable pour l’économie du pays, reprit[4]. Pas plus qu’en 1945, en 1968 la Nomenklatura ne voulut se remettre en question. Pour que puisse se poursuivre l’afflux de jeunes dans l’enseignement supérieur sans risque pour les enfants des classes les plus aisées et effrayées par la liberté qui s’affichait au sein des nouvelles universités, elle développa deux stratégies complémentaires : laisser se développer un système mi public mi privé extra universitaire pour tenter de les désengorger[5] et renforcer le dispositif qui permettrait d’orienter leur progéniture vers le système des grandes écoles, des écoles d’ingénieur et de commerce[6]. Les hauts cadres, qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé continuèrent à se méfier des nouvelles universités créées par la loi.  Une démocratie de façade y avait été instaurée mais leurs emplois et leur budget restèrent sous le contrôle tatillon de l’Etat et les entreprises préférèrent développer par le biais des chambres de commerce et d’industrie des dispositifs qu’elles contrôlaient.

Mais la réalité est cruelle. Pas plus dans les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce que dans les grandes écoles, à l’exception de l’ENS, la recherche ne se développa. Bien au contraire, les nouvelles universités scientifiques et médicales reprirent progressivement la main sur la recherche en contractualisant de manière très dynamique avec le CNRS et l’INSERM puis en créant en leur sein des centres de recherche. La compétition avec le système des classes préparatoires et des grandes écoles qui leur était refusé pour le recrutement de leurs étudiants (interdiction de la sélection) joua à plein pour la recherche. A l’automne 2014 la consultation de la base des données sur les publications et leur écho par le biais des citations est cruelle pour le système élitiste « à la française » : les dix dernières années les universités françaises ont publié 463 177 publications citées 6 millions et demi de fois devant l’ensemble des organismes de recherche[7], 373 056 publications citées 5 millions et demi de fois, et loin devant l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur, 44 865 publications citées six cent mille fois. Et pourtant, l’université P&M Curie et l’université Paris Sud qui chacune publient autant que l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur ne sont respectivement qu’à la 65ème et à la 89ème place mondiale. La France a reculé et se situe maintenant au 6ème rang talonnée par le Canada et l’Italie !

Le fait que, dans le système mondial de cotation, les publications soient partagées entre les universités et les organismes de recherche, voire les hôpitaux n’explique pas tout. En réalité, le système de sélection par le biais des notes des disciplines scientifiques pour l’entrée dans les classes préparatoires est délétère. Les jeunes doués pour les sciences sont détournés des universités scientifiques vers la préparation au concours d’entrée aux grandes écoles et aux études médicales. D’autre part ce système est devenu ségrégationniste en organisant le racket des bons élèves et des familles aisées[8]. Ceci n’est pas anodin, mais ce qui l’est encore moins c’est le gaspillage de bons esprits dans ce système de ségrégation où l’on va pêcher les meilleurs élèves pour les formater dans des lycées à un âge où l’apprentissage de la liberté d’être et de réfléchir est essentiel. De plus, ni les lycées possédant des prépas, ni les grandes écoles à quelques exceptions près[9] et a fortiori les écoles de commerce, n’ont de contact avec des laboratoires ou des équipes de recherche. Les dirigeants des entreprises, grandes et petites, n’ont pas pour la recherche française les yeux de Chimène[10] et d’ailleurs la plupart des expériences pour fonder des laboratoires communs entre le CNRS et les entreprises ont échoué.

Dans ces conditions, comment s’étonner de la fuite en avant de nos élites vers les métiers du commerce et de la finance à tous les niveaux de responsabilité comme le montre le départ massif des polytechniciens vers la City ou New York ou des normaliens vers les métiers de la communication et, d’une manière générale, de la recherche par ces élites de positions politiques locales, régionales voire nationales et la haute administration sans même qu’ils aient prouvé quoi que ce soit dans l’exercice d’un métier productif[11]. Alors que partout dans le monde le niveau de qualification le plus élevé est le doctorat, en France, la Nomenklatura de la haute administration et de l’industrie refuse que ce soit le cas en particulier pour l’accès aux grands corps, aux directions générales et refuse la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives[12]. Si la France reste au sixième rang pour la production scientifique. Elle le doit en particulier par l’excellence de ses formations doctorales et l’afflux d’étudiants étrangers. Le développement fulgurant des technologies de la communication font que, dès qu’ils sont connus, les nouveaux résultats se dispersent, ainsi l’effet « first move » des anglo-saxons disparait et seule compte la proximité entre ceux qui pratiquent la recherche et ceux qui ont le « feeling » pour transformer les trouvailles en innovation puis en biens négociables. Dans ces conditions comment s’étonner de la chute de la production de biens manufacturés à forte valeur ajoutée en France depuis plus de trente ans[13].

C’est dire le double handicap de la France : des décideurs industriels qui ne connaissent rien à la recherche, des entreprises éloignées des lieux où se font les découvertes actuelles, des hommes politiques qui ignorent les universités scientifiques. La France est un pays difficilement réformable tant le poids des lobbies y est important du bas en haut de l’échelle sociale. D’un côté une haute administration arc-boutée sur ses privilèges et l’opacité qu’ils nécessitent, de l’autre côté des corporations syndicales qui ne connaissent que l’addition et les avantages acquis.

Beaucoup de présidents d’université scientifiques réclamaient au début des années 2000 une autonomie renforcée pour une meilleure organisation de la gouvernance de leurs établissements visant à assurer la continuité des politiques universitaires. Sous le gouvernement Jospin ces idées avaient fait leur chemin. Tous les hommes politiques faisaient semblant de la revendiquer. Mais durant les cinq années du deuxième mandat de Chirac, l’attentisme de Raffarin et de Luc Ferry, a tout bloqué. À l’automne 2006, un groupe d’anciens présidents, sous la houlette de Bernard Belloc, réussit à convaincre l’état-major de Sarkozy que l’autonomie universitaire, qu’ils jugeaient nécessaire dans le cadre des changements induits par l’économie de la connaissance, pouvait constituer un excellent argument de campagne électorale pour l’élection présidentielle. Ce fut, en effet, un élément fort de sa campagne. L’annonce par Nicolas Sarkozy, une fois élu président, d’une loi prioritaire sur l’autonomie universitaire paraissait pouvoir changer la donne. Connaissant les résistances corporatistes et conservatrices actives au sein des universités, Bernard Belloc avait su convaincre l’Élysée qu’il fallait aller très vite. La première contre-attaque de la haute administration et de ses rouages s’est manifestée dès septembre 2007, lors de la rédaction des articles du code de l’Éducation et de la recherche et des décrets électoraux. Elle s’évertua à conserver le plus de choses possible de l’ancien système alors qu’une autonomie réelle appelait simplification et diversification. Les diatribes de Sarkozy restèrent sans effet[14]. Dès lors que ceux qui règnent en maîtres à Bercy refusèrent que les universités échappent au contrôle tatillon des trésoriers payeurs généraux et que l’état transfère aux grandes universités scientifiques qui le réclamaient leurs biens immobiliers. Les gouvernements Hollande n’ont pas voulu en quoi que ce soit bousculer l’UNEF dirigé en partie par des élèves de grandes écoles et ont, au contraire, limité un peu plus cette autonomie allant jusqu’à puiser dans le fond de roulement des universités.

Cependant les contradictions demeurant, comment permettre à la France de retrouver son rang de grande puissance scientifique ? Il apparait vain d’espérer que les hauts fonctionnaires qui peuplent les cabinets renoncent à la poule aux œufs d’or pour leur progéniture[15]. La seule approche raisonnable consiste à revendiquer, y compris par des « class actions » l’égalité de traitement entre les universités et le système des écoles. De la même manière que ces dernières sélectionnent leurs étudiants, il faut permettre aux universités à le faire au même niveau c’est-à-dire à l’entrée en master dont l’unicité en tant que cycle a été reconnue par le gouvernement[16]. Par ailleurs, il faut rétablir l’égalité entre tous les systèmes post-baccalauréats en autorisant les universités à recruter les élèves dès la fin du premier trimestre de l’année précédente sur la base des livrets scolaires, comme le font les établissements possédant des classes préparatoires, en interdisant aux professeurs des lycées de promouvoir l’un ou l’autre des systèmes et en autorisant les universités à pénétrer dans les lycées pour motif d’orientation comme le font les thuriféraires des classes préparatoires. Il est nécessaire, une fois pour toutes, de donner au doctorat la place qui lui revient dans les conventions collectives et comme critère d’accès aux fonctions régaliennes de l’Etat. Last but not least, il faut mettre fin aux fameux classements de sortie des écoles et de rétablir l’unicité des règles de recrutement  dans tous les emplois de l’Etat, quel qu’en soit le niveau.

Restera à régler le problème du statut des classes préparatoire dès lors que les lycées viendront naturellement dans l’escarcelle des nouvelles régions. Le mieux serait sans aucun doute de les incorporer aux universités puis d’en organiser l’apoptose et de réaliser la sélection vers les écoles et les masters universitaires à partir des collèges universitaires appelés à gérer le niveau licence des universités auxquelles ils appartiennent. Les rapporteurs du rapport « pour une société apprenante »[17] qui se donnent dix ans pour remodeler l’université sont de tristes rêveurs. Dans dix ans il sera trop tard. C’est tout de suite qu’il faut donner à la douzaine d’universités intensives en recherche une totale autonomie financière et immobilière ainsi que le droit de choisir les étudiants dans leurs trois cycles d’enseignement.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 6 octobre 2015

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] 174 000 étudiants en 1959 ; 450  000 en 1968

[4] 661 000 étudiants en 1970, 858 000 en 1980, 1 075 000 en 1990, 1 254 000 en 2000, 1 443 000 en 2010, 1 596 000 en 2015.

[5] Les formations hors universités et hors grandes écoles, écoles d’ingénieur et écoles de commerce comptaient déjà 227 000 étudiants en 1980, en 2013 elles en accueillaient 662 000.

[6] Le nombre d’étudiants dans ces dispositifs passa de 98 967 en 1980 à 321 283 en 2013.

[7] CNRS, INSERM, INRA, INRIA, IFREMER, IRD

[8] Sur 175 lycées possédant des prépas scientifiques, 70 n’ont aucun reçu dans la vingtaine de  grandes écoles et les écoles d’ingénieur les plus prestigieuses, 37 en ont un ou deux et 13 plus de 50 (dont dix en Ile de France et trois en province). Sur 70 lycées possédant des prépas littéraires, la moitié n’a qu’un ou deux reçus à l’ENS, six seulement ont dix reçus ou plus (quatre en Ile de France et deux en Province), onze ont entre cinq et dix reçus et les 18 restants entre trois et quatre reçus.

[9] Les ENS, Polytechnique, Les Mines, l’ESCPI et quelques autres parmi 400 établissements…

[10] La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissent le moins sur leurs fonds propres dans la recherche dans leur propre pays.

[11] Si l’on considère les cabinets Hollande et Sarkozy, qu’elle similitude ! Tous sont des hauts fonctionnaires et sortent de l’ENA, tous sauf un sont passés par Sciences Po pour le premier et pour le second ils sont tous passés par Sciences Po ou l’ENS et sont hauts fonctionnaires sauf un, deux seulement ne sortent pas de l’ENA ! Si l’on considère leurs ministres et secrétaires d’Etat, sur les 60 membres passés par les ministères Fillon, 24 sont passés par Sciences Po et seuls la moitié ont fréquenté une université dont un tiers l’université d’Assas ; Pour ce qui concerne les 62 qui sont passés par les ministères Ayrault et Valls, les deux tiers ont fréquenté l’université avec un tropisme pour Panthéon Sorbonne et 21 sont passés par Sciences Po ou l’ENS. La seule différence réside dans le fait que les enseignants sont plus nombreux chez Hollande (14 contre 9) et que ceux qui viennent du secteur privé sont plus nombreux chez Sarkozy (12 contre 7) et dans les deux cas pratiquement aucun par une université scientifique de renom. Sur les vingt membres du cabinet de Lionel Jospin quatorze avaient fait comme lui l’IEP/ENS et l’ENA les autres étaient juristes, deux dont Valls avaient fait des études d’histoire.

[12] Mais comme à l’étranger seul le doctorat compte les X, les normaliens, les Mines-pont etc. sont nombreux après leurs études à préparer un doctorat au point même que la Nomenklatura entrepris de retirer aux universités le monopole de la collation de ce grade.

[13] L’activité manufacturière représentait 22% du produit intérieur brut français en 1980. Elle est inférieure à 10% depuis 2012. La valeur ajoutée manufacturière des produits français diminue continuellement depuis vingt ans (sources INSEE).

[14] Fin 2008 Sarkozy avait déclaré devant la presse : « Je ne vois nulle part qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation. C’est pour cela que l’on a donné l’autonomie aux universités… L’autonomie, c’est la règle pour tous les pays où il y a des universités qui se développent. Il n’y a pas un seul exemple à travers le monde, de grandes universités qui ne soient autonomes. Je souhaite que nous allions plus vite, plus loin dans l’autonomie, je crois notamment que les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie »

[15] Sur 32 conseillers du cabinet Fillon on comptait 13 passés par un institut d’études politiques, 15 par l’école polytechnique, l’ENS ou HEC, 11 par l’école nationale d’administration et seulement 7 par une université. Sur les 43 conseillers du cabinet Vals, on compte 20 passés par un institut de sciences politiques, 13 par l’ENA, 13 par l’école polytechnique, HEC, l’ESSEC, l’ENSAE, ENSTA ou l’INSA et seulement 9 par une université !

[16] Arrêté du 22 janvier 2014.

[17].Sylvie Béjean et Bertand Monthubert

Adresse aux soi-disant philo quelque chose qui dénigrent mai 68

Ah ces années soixante, qui furent celles de mes études supérieures, comme elles ont été folles. En ce temps là, une fois résorbé l’abcès algérien, les jeunes étaient respectés, voire choyés. Le chômage était craint, mais il nous épargnait. Quoi qu’on en dise aujourd’hui, ce furent des années de liberté pour la gens estudiantine. Cependant déjà commençait à poindre les méfaits de la méritocratie. Dans les usines les ouvriers qualifiés virent arriver des armadas de jeunes, gonflés de suffisance par leurs écoles, qui progressivement les refoulaient vers les tâches subalternes. La classe ouvrière entrait en apoptose, remplacée progressivement d’un côté par les travailleurs maghrébins et africains pompeusement dénommés ouvriers spécialisés[1] et de l’autre côté par des techniciens progressivement baptisés ingénieurs, issus de la multitude des écoles spécialisées qui virent alors le jour. Puis l’automatisation des fonctions donna le coup de grâce à la classe ouvrière qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Mais au moins à cette époque la politique n’était pas un vain mot rythmée qu’elle était par les deux modèles antagonistes du libéralisme anglo-saxon et du socialisme soviétique et par l’utopie du non alignement (ou de la troisième voie) à laquelle peu ou prou le gaullisme tentait de s’amarrer. Quelle contraste avec la décennie actuelle où le travailler plus pour gagner plus de Sarkozy s’est fracassé sur les réalités d’une société qui ne sait pas comment faire face à la mondialisation, avec une gauche en panne de rêves et des révolutionnaires terriblement conservateurs. N’est pas De Gaulle qui veut. Sarkozy en est plutôt l’antithèse. De Gaulle, catholique pratiquant n’avait nul besoin de se prosterner devant le souverain pontife contrairement au double divorcé et se gardait bien d’appeler le goupillon à la rescousse de sa politique. « Ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait » disait Georges Clémenceau et De Gaulle s’en fit beaucoup. Mais de Gaulle était un Aristocrate, Sarkozy n’était que le Maire du Palais. De Gaulle considérait que la politique de la France ne se fait pas à la corbeille. Aujourd’hui tout se fait à la corbeille ! Vive les banques, vive le commerce et le CAC 40 et chasse au gaspi des jeunes pousses ! Et ceux qui prônent la primauté des plus-values bancaires et se gavent de stock-options et de parachutes dorés feignent de se lamenter sur la fuite des brillants chercheurs formés dans les laboratoires universités françaises. Quelle belle hypocrisie, mais aussi quel cinglant démenti à ceux qui n’ont aucune considération pour les universités qui les ont formés.

Gilbert Bereziat

Palaiseau le 4 octobre 2015

[1] Le S de OS signifiant plutôt soumis aux tâches répétitives les plus ingrates qu’aux tâches spécialisées.

La nécessaire césure entre la licence et le master conditionne aussi la réussite en Licence et l’unicité du cycle Master

Jean Chambaz, Christine Clérici, Barthélémy Jobert et Bruno Sire viennent d’en faire la démonstration dans Le Monde du 26 août

Les universités françaises sont confrontées à un problème nouveau, celui d’un vide juridique concernant la sélection des étudiants à l’entrée en deuxième année de master (bac + 5) en raison de l’absence d’un décret d’application. Profitant de ce constat, certains voudraient qu’on abandonne toute idée de sélection dans les universités, quelle qu’en soit la forme et quel qu’en soit le niveau.

Ainsi, non seulement elles ne pourraient plus sélectionner leurs étudiants à l’entrée de la cinquième année, mais pas davantage à l’entrée en master ou en cours de licence. Ce serait contraire à ce qu’elles faisaient depuis presque cinquante ans, et à contresens de ce qui a redoré l’image des universités françaises et permis d’attirer à elles de plus en plus d’excellents étudiants. Malgré son extrême sensibilité, il est urgent d’aborder cette question de front, en toute lucidité et sans faux-semblant.

Interdire en France aux seules universités d’appliquer une méthode qui a fait ses preuves dans le reste du monde les affaiblirait durablement. Suivre les discours illusoires contre la sélection ne réglera en rien le niveau élevé d’échec en premier cycle et provoquera de façon certaine la fuite des meilleurs en dehors du système universitaire. Ce serait en complète contradiction avec l’ambition affichée par l’Etat d’une démocratisation de l’enseignement supérieur par le biais des universités attrayantes et capables de rivaliser avec les meilleures en Europe et dans le monde. Il est urgent de mettre en place les textes réglementaires qui conforteront l’efficacité de notre système de formation et de recherche universitaire.

Parce qu’elles sont d’abord des lieux de production des savoirs, les universités sont considérées comme le creuset de l’innovation et participent ainsi au rayonnement international de leur pays. L’enseignement qu’elles dispensent est le prolongement naturel de cette production scientifique. Celle-ci reste avant tout une affaire d’hommes et de femmes qui font des choix épistémologiques et méthodologiques qui leur sont propres. Il en résulte une diversité qui fonde et caractérise le monde universitaire.

Bases solides nécessaires

De ce fait, en France comme ailleurs, tous les diplômes universitaires ne sont pas équivalents, même s’ils sanctionnent un même niveau d’études. Parce que les enseignants-chercheurs sont différents, les contenus des formations diffèrent nécessairement. Une simple observation des flux d’étudiants au niveau master et doctorat montre que certaines universités sont plus attractives que d’autres parce que les chercheurs qui y enseignent jouissent d’une meilleure reconnaissance internationale sur le plan scientifique. La question de la sélection entre le master 1 (bac + 4) et le master 2 (bac + 5) actuellement débattue doit se comprendre dans ce contexte général. Mais elle se pose aussi dès l’entrée en licence (bac et bac + 2).

Si trop d’étudiants échouent ou abandonnent en licence, c’est souvent parce qu’ils ne sont pas dans la formation qui leur correspond. Les universités ne sauraient être le refuge obligé des bacheliers refusés ailleurs (classes préparatoires, IUT, écoles…). Comment croire que l’on peut entrer dans n’importe quelle filière à la sortie du bac quel que soit son bac, alors que, de fait, on a suivi une formation spécifique dès son entrée en seconde ? Par quel miracle les compteurs seraient-ils remis à zéro ? Des bases solides dans les matières scientifiques sont nécessaires pour réussir dans les parcours scientifiques, de même un certain niveau de langue étrangère est indispensable pour réussir en licence de langues et civilisation, etc. Nier cette évidence, c’est envoyer les étudiants à l’échec dans des cursus pour lesquels ils ne sont pas préparés. Améliorer la réussite en licence passe donc par une meilleure orientation, et par l’acceptation de la sélection qui en découle.

Refus de prérequis préoccupant

Le refus de prérequis qui permettent d’orienter les étudiants en master est encore plus préoccupant pour l’avenir des universités. Si le diplôme de licence reconnaît l’acquisition des compétences d’un niveau bac + 3, il ne suffit pas pour autant à garantir le succès dans n’importe quel master de n’importe quelle université. Les prérequis ne sont pas les mêmes selon les établissements et les parcours dans lesquels on s’inscrit. Pour réussir dans certains masters il faut avoir montré des capacités qui vont au-delà de la simple validation de trois années d’études supérieures, car il faut aussi que soient pris en compte les résultats dans certaines matières et le temps qu’il a fallu à l’étudiant pour les valider.

L’accès des étudiants au master ne peut pas reposer sur un système automatique du type du système d’admission post-baccalauréat (APB). Si une orientation doit être organisée entre la licence et le master, elle doit être fondée sur les prérequis de chaque master et les compétences acquises par chaque étudiant. Elle doit s’appuyer sur un portail d’information national, pour que chacun sache où il peut candidater, et sur la possibilité laissée à chaque établissement d’établir ses propres règles de recrutement, dans le cadre de l’accréditation donnée par le ministère. Il n’y aurait plus alors de raison de sélectionner entre la première et la deuxième année de master.

Lutter contre l’échec, en master comme en licence, doit ainsi nécessairement passer par une orientation active des bacheliers lors de leur entrée à l’université

Lutter contre l’échec, en master comme en licence, doit ainsi nécessairement passer par une orientation active des bacheliers lors de leur entrée à l’université, puis des étudiants en cours de cursus. Dans les dispositifs d’orientation postbac, les universités seront d’autant plus efficaces que chacune d’entre elles pourra définir ces prérequis, répondre aux attentes des étudiants à fort potentiel en leur donnant l’opportunité de bénéficier d’une formation adossée à la recherche, et offrir des passerelles dès les premières années pour que chacun puisse aller au bout de ses ambitions et de ses capacités intellectuelles. Les cursus sélectifs en licence comme en master qui fonctionnent aujourd’hui, et qui pourraient disparaître demain si rien ne vient combler le vide juridique sur lequel les récentes décisions de justice s’appuient, ont largement contribué à faire des universités des lieux de formation d’excellence. Donner un coup d’arrêt à ce mouvement représente une grande menace sur l’existence d’un service public universitaire de haut niveau et sur sa capacité à assurer des formations internationalement reconnues.

Jean Chambaz, Christine Clérici, Barthélémy Jobert et Bruno Sire sont respectivement présidents des universités Pierre-et-Marie-Curie, Paris-Diderot, Paris-Sorbonne et Toulouse-Capitole. Ils sont aussi président et membres du bureau de la coordination des universités de recherche intensive françaises (Curif).

Article de Riss à Méditer : Le conflit qui rend fou

Il y a des mots qui fonctionnent comme des détonateurs. Prononcez « Israël », « colonies », « Palestinien », « Tel Aviv » et aussitôt la meute déboule. A la suite d’un tweet contre l’opération « Tel-Aviv sur Seine », lancée par la mairie de Paris, le Web s’est enflammé et cinq cents policiers ont été mobilisés pour protéger les sites de Paris Plages. Israël-Palestine, depuis le temps que cette histoire dure , on ne sais plus comment en parler. D’ailleurs on n’en parle plus.

Le conflit israélo-palestinien est tellement vieux qu’on a l’impression d’être nés et d’avoir grandi avec lui. On est entré en maternelle avec lui, on a passé le brevet des collèges avec lui, on s’est dépucelé avec lui, on a décroché le bac avec lui, on a obtenu le permis de conduire avec lui, on s’est marié avec lui, on a divorcé avec lui, on est parti en vacances en caravane avec lui, on a pris sa retraite avec lui, et si ça continue, on ira un jour peut-être au cimetière une dernière fois avec lui. Plus qu’un conflit c’est un compagnon de route. Qui nous a fait découvrir des figures incroyables : David  Ben Gourion, toujours coiffé avec un pétard, Golda Meir et ses rides bibliques, Moshe Dayan et son bandeau, tout droit sorti de Tintin au pays de l’or noir, Yasser Arafat et son torchon à jambon sur la tête.

Alors, pourquoi tout ce raffut pour « Tel-Aviv sur Seine » ? Parce que, depuis toutes ces années, les Palestiniens n’ont ni pays ni droits semblables à ceux des israéliens. Si Israël avait été créé un siècle plus tôt, en 1848, la colonisation n’aurait dérangé personne. A cette époque, les américains implantaient dans l’Ouest des colonies, puis des postes militaires pour les protéger, tronçonnant ainsi les territoires des Indiens jusqu’à les repousser dans des réserves. Exactement la même technique d’Israël avec la colonisation de la Cisjordanie, qui ressemble de plus en plus à une réserve indienne. Mais ce qui était possible au XIXe siècle ne l’est plus au XXe ni au XXIe. La colonisation est une technique terriblement efficace, mais politiquement c’est un anachronisme. On ne peut plus construire un pays en ignorant ainsi le droit international. Les pessimistes pensent qu’il n’y aura pas d’Etat palestinien. Si c’est vrai, ce sera le premier cas dans l’histoire du droit moderne où l’existence d’un Etat – Israël – aura été conditionnée par la non-existence d’un autre Etat – celui des Palestiniens. Comment le droit international du XXIe siècle pourrait-il justifier une telle hérésie juridique.

Au milieu de ce champ de bataille, les intellectuels et artistes israéliens se sentent pris en otage. Par ceux qui en Europe veulent boycotter les manifestations culturelles où ils exposent leurs œuvres. Mais aussi par une parie de la classe politique israélienne. En 2012, dans Ha’aretz, les artistes de Tel-Aviv exprimaient leur colère d’être exploités par les politiciens israéliens : « C’est sans doute sous Ron Huddai (Maire de Tel-Aviv) que l’exploitation touristique et  mercantile des arts et des artistes a atteint les sommets du cynisme et de décérébration écœurants. Certes dans cette ville, les artistes ont toujours joué le rôle de bouffons de cour pour la classe possédante des géants de l’immobilier et de la finance. Ce qui est nouveau c’est que les artistes ont commencé à comprendre dans quelle pièce on les faisait jouer ». Tel-Aviv avec sa modernité et son ouverture d’esprit, apparaît comme un village Potemkine, une façade présentable pour cacher la misère.

La misère c’est, c’est d’abord celle du droit, inexistant pour les Palestiniens. Lors d’un voyage à Jérusalem, des rabbins progressistes m’expliquèrent leurs actions pour défendre les Palestiniens menacés d’expulsion devant les tribunaux israéliens. Ils n’ont jamais réussi à empêcher une expulsion, mais se sentent obligés d’agir pour tenter de créer un peu de droits pour les Palestiniens. Ils ne faisaient pas ça par naïveté, mais parce qu’ils aimaient leur pays et qu’ils étaient gêné de voir les Palestiniens aussi démunis juridiquement face à l’arbitraire de leur Etat. Un peu comme ici lorsque des militants se mobilisent pour les droits des sans-papiers ou des migrants, histoire de ne pas trop avoir honte d’être français. Les familles des Palestiniens que défendaient ces rabbins étaient polies avec eux et reconnaissant, mais elles les regardaient avec une pointe d’ironie et de détachement : comment pouvaient-ils croire sérieusement qu’ils allaient les sortir de cette impasse ?

On peut faire tous les jumelages qu’on veut avec Tel-Aviv, Ouarzazate ou Pétaouchnoc, c’est sympa, ça part d’un bon sentiment, mais ce conflit déprimant ne trouvera sa solution qu’avec un peu de droit. Même si l’Etat Palestinien ne doit pas être plus grand que le Vatican ou Monaco, il faudra bien le créer un jour pour acter l’existence juridique des Palestiniens dans le monde.

Une dernière info : des jeunes Palestiniens de la bande de Gaza, déçus par le Hamas, se réclameraient de Daech. Le Hamas et Daech, un beau jumelage en perspective.

Charlie Hebdo n° 1204 le 19 août 2015

L’Europe est-elle une utopie nécessaire.

L’épisode dramatique de la vie politique grecque a révélé bien des contradictions de la construction européenne et renseigne aussi sur l’état de l’opinion des européens aujourd’hui. Je suis de la génération née durant la dernière guerre mondiale dans une famille ouvrière. Notre éducation a été nourrie par les luttes de nos aînés pour l’émancipation, par la prise de conscience des conséquences de la grande guerre et par la nocivité des idéologies fascistes et nazies, par l’illusion qu’un modèle alternatif au capitalisme débridé existait bel et bien à l’Est. Nos enfants ont aussi été éduqués à cette aune, mais avec nos petits enfants, dont certains arrivent à l’âge adulte, ces souvenirs s’estompent. Peu de pays en Europe ont en fait connu ce schéma. D’une part l’Espagne, le Portugal et la Grèce continuèrent à être régies par des dictatures assassines, d’autre part beaucoup de pays qui avaient subi avec dureté le dernier conflit mondial furent placés sous domination soviétique avec des régimes qui n’avaient de démocratique que le nom et étaient tout aussi meurtriers. L’Allemagne et l’Italie, les principaux artisans du conflit, étaient de fait sous tutelle. Dans ce contexte quelques esprits éclairés, à la suite de l’appel de Winston Churchill, le Belge Paul-Henri Spaak et les français Jean Monnet et Robert Schuman se firent les VRP d’une démarche visant à créer les Etats-Unis d’Europe. Mais il faut bien convenir qu’en France tant les gaullistes que les communistes s’efforcèrent avec un certain succès à entraver la marche en avant. Les vingt années qui suivirent l’après-guerre virent se mettre en place à bas bruit une petite Europe (Royaume Uni, République Fédérale Allemande, Bénélux, France et Italie) qui permit une amélioration sociale et économique constituant le noyau dur de l’Europe alors que les satellites de l’URSS et les pays de l’ouest sous dictature restaient en retard.

Partout en Europe cependant la jeunesse fermentait car les carcans sociaux et religieux étaient de moins en moins supportés et aboutirent aux divers mouvements de 1968. L’Europe de l’Est à l’Ouest, bousculée à des rythmes divers par l’émergence des nouvelles technologies de l’information (radios libres, informatique, etc.) et la soif de nouveauté les pouvoirs durent lâcher du lest sur les questions de morale et de sexualité. Les vingt années suivantes l’intrication des économies va induire la nécessité d’une ouverture des frontières intra-européennes procurant une fluidité plus grande des jeunes dans cet espace. La fin des dictatures d’Europe de l’ouest au Portugal, en Espagne et en Grèce va renforcer ce grand mouvement de brassage renforcé par l’arrivée du Danemark. L’Union Européenne disposait d’une assise confortable mais elle restait avant tout une confédération lâche ne disposant ni d’une monnaie ni d’une libre circulation. Entré en application le 1er juillet 1987, l’acte unique européen avait pour but de redynamiser la construction européenne en fixant l’achèvement du marché intérieur à l’année 1993, permettant la libre circulation également des capitaux et des services. Mais l’acte européen demeure une cote mal taillée puisqu’elle laisse aux états, en théorie du moins, la maîtrise de leur politique étrangère, économique, sociale et sécuritaire alors que la libre circulation devient la règle et la monnaie unique, à laquelle le Royaume Uni refusa d’adhérer, ne put s’appuyer sur une gouvernance solide.

L’effondrement de l’union soviétique va considérablement modifier l’évolution de l’Europe. Une fois passée l’euphorie d’une liberté toute hypothétique envers laquelle il faut bien convenir, seul parmi les grands dirigeants occidentaux, Mitterrand manifesta de sérieuses réserves, se créa une fenêtre d’opportunité où va s’engouffrer un ultralibéralisme débridé dont les résultats en Russie sont encore terrifiants aujourd’hui ne serait-ce que par le recul de l’espérance de vie et l’atomisation de sa périphérie. Les couches populaires de l’Europe occidentale en seront les victimes expiatoires et rares furent les pays à pouvoir préserver l’Etat providence. Par une cruelle ironie de l’histoire, l’Espagne, le Portugal et la Grèce qui pensaient pouvoir se l’approprier en sont les victimes résiduelles sans qu’aucune solidarité ne se manifeste parmi les pays de l’ancien glacis soviétique tant y était discrédité tout ce qui provenait de l’Etat. Dans le même temps, l’Allemagne réunifiée, qui bénéficia d’une large solidarité de l’union européenne pour remettre à flot sa composante orientale, se retrouva sous la houlette du chancelier social-démocrate Schroeder, devenu depuis l’icône de tout ce que la France compte d’économistes peu imaginatifs, relança la politique du tout à l’Est en poussant à l’arrivée dans l’Union européenne du glacis soviétique et en regardant Eltsine puis Poutine comme les yeux de Chimène jusqu’à ce que la Crimée puis l’Ukraine ramènent ses successeurs à la réalité.

Dans le même temps l’unilatéralité libérale déstabilisait fortement le continent africain et le Moyen-Orient créant les conditions de l’émergence d’un islam simpliste et radical qui allait aussi trouver des adeptes parmi la progéniture des travailleurs émigrés d’Europe occidentale dont l’intégration à nos pays n’avait pu se réaliser pleinement dans un contexte économique dégradé où les couches moyennes et les retraités n’entendaient pas se laisser déborder. L’afflux de réfugiés dont on ne sait s’ils sont politiques, économiques ou d’opportunité a changé gravement l’ambiance politique générale entrainant la renaissance des sentiments identitaires dans l’Europe du nord et de l’est, et renforçant l’impatience de la jeunesse et des indignés de l’Europe du sud. Il serait stupide de prêter la main à ceux qui se saisissent de cette occasion pour trouver la cause de la situation actuelle dans la fermentation des années autour de mai 68, le mal absolu pour la pensée néo-réactionnaire, avec des nuances entre un Donald Tusk et un Nicolas Sarkozy mais qui tous les deux regrettent la levée des interdits de la civilisation judéo-chrétienne. D’une certaine manière, ils se font les complices de la montée des interdits de la civilisation de l’islam tout en accentuant leur convergence vers ceux qui veulent faire sauter le rejet du racisme et de la xénophobie.

Devant cette situation il faut faire le pari de la jeunesse et du melting-pot. De ce point de vue je considère que la principale avancée de l’union européenne réside dans le programme Erasmus, que la droite européenne voulait affaiblir, et les programmes de recherche sur appels communautaires. Inversement je considère comme essentielle la lutte contre l’esprit de renoncement qui anime nos sociétés vieillissantes et font le lit de la néo-extrême droite européenne. Ce n’est pas une menace à prendre à la légère car le populisme et la xénophobie ont toujours été des données de fond des peuples européens. Et si, dans les systèmes démocratiques ils ont rarement dépassé le tiers des suffrages exprimés, dans plusieurs circonstances ils ont trouvé des alliés afin de prendre le pouvoir.

L’Europe est une utopie nécessaire pour la gauche a dit récemment Cohn-Bendit. Mais elle est aussi nécessaire pour la jeunesse et donc pour l’avenir de l’Europe et du monde. Plus que jamais les Etats Unis d’Europe sont une nécessité. Aujourd’hui ce n’est plus la fuite en avant qu’il nous faut. Laissons cette chimère aux « nouveaux philosophes ». Il nous faut une défense unifiée, un parlement élu au suffrage universel qui joue son rôle qui est de contrôler l’exécutif élu par lui. Certes une large décentralisation des décisions aux régions de l’Europe sera nécessaire. Il faut impérativement que l’Europe investisse non seulement chez elle mais dans les territoires d’où proviennent les cohortes d’immigrés, ce qui lui impose de participer à leur sécurisation. Quelle autre alternative ? Les indignés, les gauches des gauches ne peuvent se fourvoyer comme l’on fait il y a trois quart de siècle leurs aînés et servir de marches-pieds aux héritiers des idéologies qui détruiront notre continent et nous rendront à notre tour des esclaves. Mais il faut aussi que les profits réalisés par l’économie européenne ne soient plus confisqués par quelques-uns et servent en priorité à cette politique. Non l’Europe n’est pas une utopie nécessaire mais une nécessité absolue.

Saint-Saturnin-les-Apt, le 18 août 2015

Président honoraire de l'université Pierre et Marie Curie