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La spirale du déclin résulte de notre système éducatif ségrégationniste

Il ne suffit pas de prôner tous les redressements productifs du monde pour mettre fin à la désindustrialisation de la France en train de devenir cahin-caha une nation de petits commerçants thésauriseurs. Tous le système détourne les élèves des métiers industriels et écarte l’élite des voies de la recherche qui seules pourraient nous procurer les innovations propres à donner une valeur ajoutée réelle à nos production et donc nous permettre de dégager les surplus nécessaires au maintien de notre état social. Nous perdons notre temps et notre argent dans des dispositifs sélectifs qui ne permettent plus de dégager les élites à partir de toutes les composantes de la Nation. L’enquête annuelle du magazine l’Etudiant montre que la sélection est féroce. En ce qui concerne la médecine dont l’année préparatoire est quasiment privatisée elle est très variable d’une université à l’autre. Le taux moyen d’admission est de 19,8% mais varie de 12% à Montpellier à 28,4% à l’Institut catholique de Lille ! Combien est également éclairant le classement des Classes préparatoires. Cette enquête devrait interpeller les frondeurs du PS, les Montebourg et autres spécialistes de la pensée unique.

En 2014, deux cent quinze établissements possédant des classes préparatoires scientifiques ont envoyé 19 597 élèves aux concours d’entrée aux 15 grandes écoles et meilleures écoles d’ingénieurs[1]. Trois mille deux cent soixante-seize y ont été admis soit 17% des présentés. Mais on constate une très forte disparité en fonction des établissements :

  • 7 d’entre elles ont casé entre 101 et 250 candidats (1034 au total) : quatre parisiennes, Louis-le-Grand, Saint-Louis, Stanislas, Janson-de-Sailly ; deux versaillaises, Sainte-Geneviève, Hoche ; une en région Le Parc Lyon. Soit 47% de taux de réussite en moyenne.
  • 52 d’entre elles ont eu entre 11 et 100 reçus (1772 au total) : 17 d’Ile France et 35 des autres Régions
  • 54 d’entre elles ont eu entre 3 et 10 reçus (288 au total) : 7 en Ile de France et 37 en région
  • 39 d’entre elles ont eu entre 1 et 2 reçus (52 au total) : 9 en Ile de France et 30 en région
  • 67 d’entre elles n’ont eu aucun reçu !

Au total, 16 321 élèves de ces classes préparatoires sont restés sur le carreau ou se sont vus proposer des accès dans des établissements de second ordre après deux années d’études supérieures. Alors que les douze grandes universités de recherche française sont en manque de candidats et mises en demeure d’accepter en première année de licence des étudiants non motivés pour des études scientifiques.

L’obligation de préparer les concours dans des classes préparatoires est relativement récente et elle fut progressive. J’ai personnellement été reçu au concours des Arts et Métiers l’année de mon baccalauréat en 1961, mais ce ne serait plus possible aujourd’hui. Elle s’est considérablement renforcée après 1969 lorsqu’il a paru évident aux élites qu’il fallait fuir la massification de l’enseignement supérieur par des processus d’évitement dès le lycée. D’années en années le dispositif s’est renforcé pour qu’il puisse échapper à toute tentative de réforme progressiste. Prenons deux exemples, l’école polytechnique et les Ecoles normales supérieures.

Quatre groupes de Prépa alimentent l’école polytechnique : Maths et Physique (MP), Physique et Chimie PC, Physique et Sciences pour l’ingénieur, PSI Physique et Technologie PT. Quatre cent onze étudiants sont reçus en 2014 (6,3%) provenant de ces prépas, 202 des MP, 143 des PC, 55 des PSI et 11 des PT. Ils proviennent de 40 lycées sur 215. Mais neuf lycées trustent 80 % des places (4 parisiens, 2 versaillais, 1 Neuilléens, 1 toulousain et 1 lyonnais). La ségrégation est légèrement moins forte avec les ENS à cause de l’ENS Cachan puisque 71 établissements envoient au moins un élève dans l’une des trois ENS ou à l’Ecole des Chartes soit un tiers des établissements. Deux cent quatre-vingt-seize ont été reçus (3,4%). La moitié des places est fournie par 10 établissements, 4 parisiens, un versaillais, deux lyonnais, un bordelais, un marseillais et un strasbourgeois.

Cent soixante-quatre écoles préparent les concours aux meilleures écoles commerciales[2]. La sélection y est moins drastique puisque 3 970 élèves sont reçus pour 7 418 candidats (53,5%). Cinquante-sept soit 35% d’entre-elles ont un taux de réussite supérieur à la moyenne et elles sont beaucoup mieux réparties sur tout le territoire. Trente sont en Ile de France, 25 en région et 2 à l’étranger (Rabat et Vienne). Trois cent onze élèves ont intégré HEC sur 3 420 élèves (10,8%). Seize établissements sur 49 envoient plus de 10 élèves à HEC en 2014, 9 de ces établissement sont privés, ils obtiennent 287 admissions (77%). L’Ile de France se taille la part du lion avec 13 établissement puis Lyon et Douai avec respectivement deux établissements.

Les classes préparatoires littéraires étaient celles pour lesquelles les débouchés étaient les plus aléatoires, pour remédier à cela, l’ancienne directrice a obtenu de nombreuses dérogation à des accès prioritaires dans de nombreuses filières sélectives du commerce où des universités et a, en particulier obtenu leur incorporation directe dans certains masters de manière différenciée pour les Prépa LA[3], LB[4] et LSH[5]. Malgré cela, seuls 1 165 élèves ont été recrutés sur 5 357 candidats (21,7%) provenant de 94 lycées ce qui en laisse 4 192 sur le carreau. Seize d’entre eux (17%) placent plus de 20 élèves (52% des reçus), 11 sont en Ile de France et 5 en région. Pour ce qui concerne l’école de la rue d’Ulm, elle a recruté par ces concours en 2014 75 élèves sur 607 candidats (12,3%) plus de la moitié proviennent de Louis le Grand (35) et de Henri IV (15) puis viennent de Lyon (Le Parc 8) et de Rennes (Chateaubriand 5). Dans les faits c’est ainsi que sont sélectionnés les futurs professeurs agrégés de lettres.

Au total 8 411 élèves ont été recrutés dans les écoles plus ou moins huppées de la république parmi les 32 372 candidats laissant sur le carreau 23 961 élèves parmi les meilleurs de leur génération sans compter les 40 000 étudiants exclus des études médicales après un ou deux ans. C’est donc une déperdition considérable d’énergie et de talents. On ne peut que s’étonner que la Cour des Comptes si prompte à dénoncer les dérives budgétaire du pays ne s’intéresse pas à ce que coûtent à la nation tous les dispositifs qui de mutation de complaisance en passage par les institutions privées  sert de base à une véritable ségrégation sociale. Naturellement les laudateurs du système insistent sur le fait que les élèves viennent de toute la France y compris des quartiers difficiles mais si l’augmentation en nombre de ces derniers est effective, en fait leur proportion a plutôt tendance à diminuer par suite d’une inflation importante du nombre des classes préparatoires.

Le syndicat étudiant l’UNEF part en guerre contre la sélection qu’il déclare larvée dans les universités. En réalité les grandes universités de recherche en ont assez d’être sommées d’être la variable d’ajustement de l’Agence Nationale Pour l’Emploi et, pour attirer de nouveau de très bons élèves, ont développé de nouvelles stratégies. J’avais donné le la il y a dix années avec Richard Descoing en créant le double cursus de licence de Sciences et Sciences Sociales, puis avec La Sorbonne en créant Sciences et Musicologie, Sciences et Histoire, Sciences et Philosophie et la Sorbonne avec Lettres et Sciences sociales à pris le relai avec Sciences Po. Nous avions refusé de les dénommer cursus d’excellence, mot trop galvaudé par les tenant de la Noblesse d’Etat, mais doubles cursus exigeants car ils nécessitaient un plus grand investissement des étudiants. Le syndicat étudiant ferait bien mieux de s’interroger sur la pertinence du système des classes préparatoires et sur la privatisation de fait de la première année de médecine résultat d’un numérus clausus délétère.

Le président du conseil européen Donald Tusk juge que l’atmosphère européenne est délétère et lui rappelle l’ambiance qui régnait en Europe en 1968. Son souvenir est celui d’un enfant de onze ans dans la Pologne qui n’était pas encore libérée de la nomenklatura du POUP[6]. J’en ai une toute autre analyse car pour la jeunesse européenne allemande, italienne, française ce fut une période formidable de maturation dont sont issus beaucoup de responsables politiques de tous bords. On ne peut que regretter aujourd’hui l’impression de petits notaires donnée par les syndicalistes étudiants et regretter que les manifestations de crise se résument dans la radicalisation religieuse qu’elle soit islamique, catholique voire juive ou dans les actes de violence qui ne sont pas l’apanage de notre temps. N’oublions pas d’ailleurs l’après mai 68 a vu aussi quelques déviances avec la Rote Armee Fraction, Action directe ou encore les révoltés des années de plomb en Italie ! Mais je crois que la jeunesse européenne va bientôt secouer le joug et ne se complaira pas dans les diatribes des FHaine (Les Le Pen, Philippot, Meynard et Colard and Co), des Mélanchonistes et autres Dupont d’Aignan. Madrid, Barcelone, Athènes et sans doute demain Lisbonne voir Dublin. Jeune France réveille toi.

 

Gilbert Béréziat Palaiseau le 21 juillet deux heures du matin.

 

[1] Les trois ENS (Ulm, Cachan et Lyon), l’Ecole des Chartes, Centrale Paris, Centrale Lyon, ENSTA, Mines, Polytechnique, Ponts, Supaéro, Supélec, Télécom Paris Tech, ESPCI, ENSCP, Arts et métiers Paris,

[2] HEC, ESSEC, ESCP Europe, EM Lyon, EDHEC, Audencia, ENS Cachan, ESC Grenoble, Neoma, Toulouse Business School, Kedge

[3] ENS Ulm, Ecole des Chartes, Masters ENS, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, les écoles de commerce

banques BCE et Ecricome

[4] 3 ENS (Ulm, Lyon, Cachan), Ensae, les écoles de commerce banques BCE et Ecricome, les 9 IEP, Celsa, Ensai, Dauphine, diplômes ENS

[5] ENS-LSH, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, écoles de commerce BCE et Ecricome, Dauphine, Masters ENS

[6] Parti ouvrier unifié polonais.

Il est grand temps de changer les sacro-saintes règles de la publication scientifique.

Le Monde se fait l’écho dans sa livraison du 15 juillet de la sanction que vient d’infliger le CNRS à l’un de ses chercheur, au demeurant mercenaire à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (19ème mondiale au classement de Shanghaï) qui s’est révélée être plus indulgente. Il faut dire que le monsieur en question n’est pas n’importe qui et que sans doute son contrat à l’ETHZ doit être solide puisqu’il y dirige un important laboratoire de biologie moléculaire végétale. Maladroitement il essaye de dédouaner ses collaborateurs comme si ceux-ci ne pouvaient être au courant voir complices des déductions hâtives, des données falsifiées, des illustrations bidouillées…

Comme dans d’autres cas qui ont défrayé la chronique en biologie, de « la mémoire de l’eau » aux résultats abusifs sur le « Paf-acéther » les sanctions sont cependant modestes par rapport au discrédit qui ne manquera pas de retomber aussi sur les trente personnes de son laboratoire. Les français ne sont pas leurs seuls spécialistes de la fraude aux publications mais quelques noms célèbres sont dans toutes les têtes. Le anglo-saxons et leurs affidés sont protégées par l’omerta qui reste de mise dans les grandes revues qu’ils contrôlent et ils restent discrets sur les nombreuses affaires qui circulent sous le manteau. Ce qui est en cause c’est tout de même la chasse aux publications avec son corollaire des citations des articles publiés avec les exigences des lecteurs anonymes de nombreuses revues sans d’ailleurs qu’eux-mêmes soient surveillés pour leur comportement éthique dans l’utilisation qu’ils font des résultats dont ils ont eu connaissance.

Des chercheurs nord-américains ont proposé une parade à tous ces problèmes en réclamant que les publications puissent être faites sans avis de comités de lecture directement sur la « toile ». D’ailleurs une expérimentation est en cours et je crois qu’elle connait un certain succès. Certains s’y opposent au titre de la nécessaire conservation des données pour le transfert des résultats de la recherche et la protection des inventions et donc des dommages qui pourraient résulter du fonctionnement ouvert. Mais à l’heure de la mondialisation des savoirs et de la rapidité des transferts par les moyens numérique je crois que ce secret est devenu un secret de polichinelle. Je plaide depuis fort longtemps pour un rapprochement entre le monde industriel et le monde académique de façon à ce que les innovateurs se retrouvent en prise directe avec les laboratoires. Mais pour cela il faut qu’en France le monde industriel soit prêt à en payer le prix et change sa vision des universités et des laboratoires de recherche académiques. Or notre pays est empègué par son adulation des systèmes classes préparatoires / écoles d’ingénieur qui développe l’indifférence voir la défiance des jeunes vis-à-vis du monde de la recherche.

En réalité le principal obstacle réside dans la grande famille des évaluateurs réunis qui cumulent allègrement des fonctions de pouvoir dans les laboratoires des universités, des instituts et des organismes de recherche et d’évaluation dans les commissions qui décident de l’attribution des moyens aux chercheurs. Ces mêmes personnes dirigent généralement des laboratoires et ne souhaitent pas que les chercheurs qui se trouvent placés sous leurs ordres puissent s’affranchir de leur tutelle impérialiste. Les chercheurs se trouvent de ce fait dans la position des Dêmiourgos, les esclaves publics de la Grèce archaïque. Il est donc grand temps pour les institutions universitaires d’affranchir leurs chercheurs des « patrons » qui exigent de donner leur avis sur les publications et qu’ils s’abstiennent d’exiger de ceux-ci la première ou la dernière place dans les publications. Qu’ils se contentent de celle qui leur sera proposée en fonction de leur implication.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 15 août 2015

Start-up à la française, un modèle qui a du sens par Nicolas Galand, jeune entrepreneur. Article paru dans la Tribune le 8 7 2015

Aux yeux de nombreux jeunes, le french bashing est devenu obsolète. Un véritable modèle de start ups à la française est en passe d’émerger.

« Paris compte plus de start-up que Londres », cela peut paraitre incroyable pour la plupart des Français trop habitués au « french bashing » mais il suffit d’être baigné dans l’écosystème tricolore pour sentir un bouillonnement entrepreneurial et se rendre compte que les choses changent à grande vitesse.

Bien que dans les esprits, start-up et Silicon Valley restent presque synonymes, une mutation est en train de s’opérer. Certes, les GAFA principalement à l’origine de cette image d’Epinal ou devrais-je dire de Palo Alto, attirent encore la majorité des talents et entrepreneurs en herbe. Faut-il pour autant s’envoler pour le soleil californien pour se lancer dans l’aventure numérique ? La start-up à la française existe-t-elle ? La France ce n’est pas que du vin et un certain art de vivre, c’est aussi des compétences en matière high-tech et un écosystème riche de plus en plus secoué par l’arrivée de la génération Z.

Le French bashing est mort

Plus de la moitié des 18-24 ans déclarent avoir « envie d’entreprendre » ; qu’en sera-t-il de la génération Z ? Aujourd’hui déjà, les chiffres ringardisent les « haters » spécialistes d’un French bashing devenu obsolète. Car non seulement, nous faisons mieux que Londres ou Berlin sur plusieurs sujets comme les nombres de start-up, d’incubateurs, d’aide à la création d’entreprise mais surtout les particularités franco-françaises sont en total adéquation avec les aspirations des nouvelles générations du monde entier.

La génération Y et encore plus la génération Z, ne veut plus d’un monde qui lui est hostile. Internet est leur univers et « leur manière d’être, à la fois connectée, horizontale et créative, innerve tout dans notre société », selon le philosophe Michel Serres . Elles ont toujours connu la crise et cela les pousse à agir et à créer de nouveaux modèles porteurs de sens. Les start-up qui veulent changer le monde, créer de la valeur en donnant un but à leur projet, réussissent d’ailleurs mieux, en terme de communauté et de levée de fond.

La quête de sens

Cette recherche de sens se fait d’autant plus naturellement qu’il existe une particularité bien française depuis toujours : l’importance de la culture, de la créativité, de l’art, de l’artisanat, du rejet de la malbouffe. Notre « exception culturelle » produit un environnement idéal pour penser l’économie de demain. La start-up à la française sera par conséquent un atout majeur pour favoriser la création de grandes entreprises internationales.

Paris compte aujourd’hui déjà plus de 4.000 start-up, 12.000 avec l’Ile-de-France, avec plus d’une centaine de fonds de capital-risque (Partech, Alven Capital, Serena Capital, Avolta Partners…) qui ont investi l’an dernier 1,2 milliard d’euros (deuxième meilleur score européen). Ce n’est pas sans raison, La France est en tête du « Techno Fast 500 » du cabinet Deloitte, classement international des jeunes pousses technologiques à plus forte croissance. En 2014, on y trouvait 86 entreprises tricolores parmi les 500 distinguées, dont 20 dans le Top 100 !

L’État français, ton nouveau meilleur ami

Malgré quelques détracteurs trop peu renseignés, la France demeure bel et bien fiscalement intéressante pour les entreprises innovantes. Et même si tout n’est pas encore parfait, le gouvernement s’avère actif pour dynamiter les idées reçues et développer les écosystèmes. Par exemple, « French Tech Ticket » permettra à une centaine d’entrepreneurs étrangers de s’installer tous les ans dans l’hexagone. Cette opération devrait nourrir l’écosystème des 13 incubateurs partenaires de cette opération. Lors du dernier Consumer Electronics Show de Las Vegas, nos ministres se sont transformés en véritable VRP des technos « made in France (la France était la plus grosse délégation rassemblées sous un même pavillon). Les medias étrangers, se rendant compte que le French bashing est mort, parle désormais de « french paradox », avant surement de parler de « French solution » !

La BPI, du Red Bull pour start-up !

La Banque Publique d’Investissement (Bpifrance) représente un atout majeur pour l’écosystème français. Avec son fonctionnement en « guichet unique » ; la BPI donne à chaque start-up un interlocuteur lui facilitant les financements en capital et en prêts à taux réduit. A cela s’ajoute le dispositif French Tech largement utilisé en régions pour faire éclore de belles pépites.

Nos ingénieurs sont les meilleurs au monde et quatre fois moins chers

L’excellence académique teintée d’une dose de pragmatisme pourrait s’avérer être un excellent levier de compétitivité made in France. En 2014, Tariq Krim remettait à la ministre déléguée à l’économie numérique son rapport « Les développeurs, un atout pour la France » où il dévoilait une liste des 100 développeurs français qui comptent. Il y citait entre autres, l’un des développeurs d’Android, de LinkedIn, ou encore de Google Cloud. Dans cette perspective, l’opération « Reviens Léon » initiée par les entrepreneurs de la FrenchTech qui consiste à favoriser le retour de talentueux expatriés, montre que les ressources humaines représentent la pierre angulaire d’une start-up.

En France, l’écosystème est varié, incubateurs et accélérateurs jouent leur rôle à plein. Toutefois, pour passer un cap et passer du stade de jeune pousse à celui d’entreprise génératrice de revenus, l’entreprise devra s’entourer des compétences idoines. Alors il est temps de se lancer dans la start-up à la française, d’innover tout en dégustant un bon verre de vin !

Nicolas Galand, co-fondateur de Zeduki

L’INGÉNIEUR ET LE BONZE par Christian SAUTTER et Catherine CADOU

 

Texte me m’a adressé mon ami Christian Sauter ancien Adjoint de Bertrand Delanoë

La Restauration de Meiji de 1868 fut un rude coup pour Kyoto. L’Empereur transféra la capitale à Tokyo, le centre de la puissance du shogun déchu. De capitale impériale pendant neuf siècles, Kyoto fut ainsi rétrogradée en métropole provinciale, perdant un septième de ses habitants avec le départ de la Cour, de fonctionnaires, de militaires, d’artisans d’art, etc.

Que faire ? Se conformant à la nouvelle stratégie des réformateurs au pouvoir, « Une nation riche, une armée forte », les édiles se lancèrent dans une politique de grands travaux. C’est là que nous retrouvons le lac Biwa, distant d’une dizaine de kilomètres mais séparé de la métropole par une ligne de montagnes basses. Un ingénieur entreprenant, à la Gustave Eiffel, TANABE Sakuro, remarqua que le niveau du lac se trouvait à quelques dizaines de mètres au-dessus de la plaine de Kyoto. Il persuada les responsables de la Ville d’augmenter les impôts pour financer le percement (à la main, avec un peu de dynamite) d’un tunnel de 2436 mètres qui fut achevé en 1890. Grâce à ce tunnel, la Ville réalisa trois exploits qui sont présentés dans un petit musée sympa.

En premier lieu, une conduite forcée alimenta une première puis une deuxième usine hydroélectrique. Ceci permit de lancer le premier tramway et d’alimenter un ensemble d’usines textiles, qui assurèrent la prospérité industrielle de la cité. Dans une certaine mesure, Kyocera (Kyoto Ceramics), l’entreprise fondée par M. Inamori (Lettre 642), est la fille de cette tradition industrielle et aussi de l’expertise séculaire de Kyoto dans l’art de la céramique.

La famille RAKU a créé, pour la cérémonie du thé, des bols d’une frugalité très sophistiquée, sans discontinuer depuis le XVIe siècle. Un très joli musée expose les œuvres des quinze maîtres qui se sont succédé depuis ces temps lointains. Mais revenons aux « bourgeois conquérants » de Kyoto (hommage discret à Charles Morazé, qui prodiguait, sans une note, de superbes amphis d’histoire aux élèves polytechniciens dont je faisais partie, qui avaient plus de chiffres que de lettres).

Deuxième innovation : une rampe pour descendre des barges chargées de riz ou de matériaux de construction, et les remonter ensuite. Ce funiculaire de plusieurs centaines de mètres de long a fonctionné jusqu’en 1948. Les barges, dont un exemplaire somnole sur un canal, avaient huit mètres de long, entre un et deux mètres de largeur et devaient porter quelques tonnes de marchandises. Nous connaissons tous les estampes de Hiroshige sur le « Tokaido », la voie médiévale qui connectait Kyoto et Edo (devenue Tokyo), peu propice au transport des marchandises. Le Japon, au relief tourmenté, a toujours joué la carte du transport par voie d’eau. Depuis des siècles, les produits chinois et le riz des impôts prélevés dans le Japon méridional allaient vers Kyoto par cabotage sur la Mer intérieure, puis remontait la rivière dans ces mêmes barges tirées par des hommes. Le riz fiscal des provinces riveraines de la mer occidentale du Japon transitait par le lac Biwa. La rampe était l’héritière de cette tradition.

Troisième progrès : l’alimentation de la cité en eau potable. Une belle usine de purification a été installée en 1936 au bout d’un canal qui fait circuler l’eau du lac Biwa le long du « Chemin des philosophes ». Ce chemin est une agréable promenade à mi-pente des collines orientales de Kyoto, où le philosophe NISHIDA Kitarô aimait méditer sur la « japonité » durant les années 30.

Les progrès de la technologie et de l’économie n’ont pas pour autant fait reculer l’activité religieuse intense de Kyoto. Le shintoïsme continue à marquer la vie quotidienne des habitants. Le 30 juin, nous sommes allés au sanctuaire voisin, le grand complexe shinto Yoshida, qui s’étend sur plusieurs niveaux. Au sommet de la colline, se trouvent un puits sacré et un sanctuaire réputé. A mi-pente, on entrevoit le lieu de réunion où 3231 dieux auraient l’habitude de se réunir. J’aimerais être le statisticien qui assure ce décompte ! Surplombant à peine la ville basse, se trouve un sanctuaire plus important où un anneau de roseau de deux mètres de diamètre avait été installé dans la grande cour pour marquer la mi-année. Suivant les prêtres shinto, coiffés d’un shako noir, vêtus de blanc grège très seyant et chaussés de coturnes noires peu pratiques, plusieurs centaines de personnes, seniors mais aussi jeunes couples, ont composé une longue procession pour passer trois fois à travers cet anneau, sans être découragés par la pluie. Il faut dire qu’un tel rituel effaçait toutes les fautes de l’année écoulée.

Beaucoup plus sérieux est le bouddhisme, dont nous explorons les subtilités avec timidité, grâce au Grand Maître KOBAYASHI et à son disciple SÔJUN. Le maître nous a patiemment expliqué que l’école Zen qui est la sienne, l’école Rinzai, était la plus intellectuelle, la plus attentive à l’approfondissement des textes, les sutras. Lui-même écrit pour expliquer l’inexplicable, le chemin vers « l’illumination » qui est le but ultime de la rédemption individuelle. Pas de Dieu ni de vie éternelle, paradisiaque ou pas, au bout du chemin, contrairement aux promesses d’autres écoles bouddhistes ou d’autres religions. Il nous a montré deux schémas (en japonais) de sa composition. Le premier est simple et s’appuie sur l’image du sablier. Le sable de la vie de chacun coule régulièrement. Quand l’individu est jeune, la surface du sablier plein est large et le niveau ne baisse qu’imperceptiblement. A mi-course de la vie, la différence n’est guère perceptible. Mais quand la vie et le sable s’épuisent, le diamètre de l’entonnoir s’est rétréci et le niveau baisse rapidement. Message transparent aux « sages » que nous prétendons être : il est temps de commencer à vous soucier de votre « illumination » !

Deuxième schéma : un cercle coupé en dix tranches horizontales, qui sont les différentes étapes vers l’illumination. De part et d’autre du cercle, deux roues vues de haut, qui doivent tourner simultanément : la roue de la « discipline », et celle du « vide ». Je n’ai compris que les premiers pas à faire pour combiner discipline et vide. Se débarrasser par priorité des trois poisons des hommes : la colère, le désir et la paresse. Et puis se défaire de dix autres vices dont la gourmandise, la luxure, la somnolence, la cupidité et l’ambition. Enfin (ce qui est beaucoup dire, car on ne serait qu’au début du cheminement), respecter dix interdits, souvent partagés par les autres religions : ne pas tuer les êtres vivants, ne pas être infidèle, ne pas s’enivrer, ne pas calomnier, ne pas se vanter aux dépens des autres, etc.

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Je suis personnellement plus intéressé par les aspects politiques et sociaux des religions (la religion dans la cité) que par leur dimension morale et a fortiori métaphysique, mais c’est une grande satisfaction que de discuter avec un grand intellectuel qui pourrait être dominicain (chrétien) ou Ibn Khaldoun (musulman).

L’intérêt est vif quand le jeune disciple vient nous rendre visite, apportant du yuba de la meilleure facture, une « crème de tofu » forcément sublime, et se régalant de la cuisine de Catherine avec un fort robuste appétit. SÔJUN était le « tuteur » de Catherine quand celle-ci a, par hasard et curiosité, séjourné trois jours dans le temple de maître KOBAYASHI, en octobre dernier, astreinte à son insu mais de son plein gré aux labeurs et disciplines des novices.

Ce jeune homme de 25 ans était, à l’époque, étudiant en philosophie et parlait de Bergson. Il se lançait dans un long apprentissage pour devenir non seulement bonze mais surtout « maître ».

Il a repris aujourd’hui ses études et prépare un mémoire de maîtrise sur « Confucius et Buddha » ou « le confucianisme et le bouddhisme ». Il a dû quitter le temple précédent pour résider dans un autre temple de la même école, non pas temple de « formation » des bonzes mais temple de « gestion » d’une paroisse, toutefois dirigé par un « maître », lié au maître antérieur (il n’y a qu’un « maître » pour mille bonzes).

Dans ce temple, notre ami est à la fois étudiant résident (comme deux autres étudiants qui trouvent l’hébergement bon marché) et bonze à temps partiel. Il travaille à l’entretien du temple avec le bonze et l’adjoint de celui-ci. Il participe peu aux cérémonies funéraires (qui assurent les revenus du temple) mais il est habilité, malgré son jeune âge, à parler de la « méditation » aux nombreux groupes de visiteurs, seniors ou écoliers, qui viennent passer quelques heures au temple. Il nous a expliqué, en faisant de grands gestes des mains et en montrant un visage joyeux et pas du tout impassible, qu’il pouvait « tenir » pendant une heure un groupe de 180 collégiens, grâce à l’improvisation d’un discours approprié. Charisme surprenant de ce jeune surdoué qui balance entre l’université et la sainteté.

Le Japon est riche de ses ingénieurs et de ses penseurs, qui recherchent le salut d’une économie en mutation et d’une civilisation en interrogation.

La politique, c’est une autre histoire, comme aurait dit Kipling.

dimanche 5 juillet 2015

Que penser de l’autonomie des universités et de la sélection à l’entrée de l’université ? Questions bigrement d’actualité.

Mon interview Publiée dans LE FIGARO – Le 30 octobre 2006
Dix ans plus tard pas une ligne n’est à changer…

La sélection à l’entrée de l’université ?
Les bacheliers devraient avoir le droit de déposer des dossiers où ils veulent et les universités celui de les refuser. La France souffre d’un manque de réalisme. Elle pratique l’une des sélections les plus précoces et les plus sévères qui existent puisque dès 13 ou 14 ans, on s’occupe de l’orientation. Sans compter le système des classes préparatoires qui ne pratique pas une sélection mais une ségrégation des élèves les plus agiles intellectuellement. On sort les plus brillants du troupeau pour les isoler et les ghettoïser dans des écoles. Après on s’étonne de la rupture entre les élites dirigeantes et le reste de la population !
Faut-il augmenter les droits d’inscription ? Nulle part dans le monde, les droits d’inscription ne permettent de régler le financement des universités. Il s’agit plus d’une justice dans la répartition de l’impôt. Je suis partisan d’un système qui module les frais en fonction de la situation financière des familles.
Êtes-vous pour ou contre l’autonomie des universités ?
L’université P&M Curie a un budget annuel de 100 millions d’euros environ, hors salaires soit 400 millions d’euros en tout. Mais il y a le financement apporté aux laboratoires par le CNRS et l’INSEM soit en salaire soit en emplois qui doit augmenter de 30% celui-ci. L’autonomie n’est donc que relative notamment en termes de gestion du patrimoine, sur l’utilisation de la masse salariale. Je suis pour une autonomie totale. Les universités doivent devenir, comme les collectivités territoriales, propriétaires de leurs locaux et la masse salariale doit leur être transférée, compris celle gérée par les organismes de recherche.
Avec l’autonomie, les diplômes ne seraient plus nationaux ?
C’est la tarte à la crème ! Mais les gens savent déjà que les diplômes universitaires ne sont pas équivalents. Il faut accepter la différence et la diversité, ce sont des atouts. Les universités ont des fonctions différentes. Ce n’est pas la même chose que de faire de la recherche à Paris-VI, que dans une autre fac destinée au développement régional. L’excellence ne peut pas être partout.
Faut-il supprimer les grandes écoles ?
On parle toujours de grandes écoles même quand on évoque les plus petites ! Pour moi, il n’y a en France qu’une dizaine de grandes écoles. Ce double système est délétère car la caste dirigeante est toujours issue des grandes écoles. Elle se bat pour conserver les emplois pour la petite famille sociologique qu’elle représente. C’est du poujadisme. Je préconise de mettre les deux systèmes à égalité. Pourquoi ne pas intégrer Polytechnique à l’université d’Orsay ? Quand on a créé des masters communs avec Polytechnique, le Général m’a dit que les étudiants allaient venir à Paris-VI parce que le diplôme coûte moins cher chez nous qu’à l’X. Est-il normal aujourd’hui de donner un salaire à certains étudiants et pas à d’autres ? Je suis pour la suppression du salaire donné aux normaliens et aux polytechniciens. Ou alors, qu’ils aillent enseigner dans les lycées !

Palaiseau le 27 juin 2015

Encore un qui a un avis identique au mien sur la faillite du système éducatif.

Sur son blog Chronique éducation, Philippe Watrelot, président du Cercle de recherche et d’action pédagogique, ironise sur la difficulté à faire évoluer le système éducatif, à l’occasion du renforcement du dispositif « bacheliers méritants », lancé en 2014.

Ce dispositif offre dans chaque lycée, aux 10 % de meilleurs bacheliers dans chaque filière (S, L, ES, techno, pro) d’intégrer une filière sélective de l’enseignement supérieur, même lorsque celle-ci avait été refusée par la plate-forme Admission postbac (APB). « En apparence, on pourrait se réjouir d’une telle annonce qui semble aller dans le sens d’une lutte contre les inégalités. Mais avec du mauvais esprit, on peut aussi se risquer à y voir d’autres messages… », écrit-il. Avant d’en proposer trois :

Traduction 1 : N’allez pas à la fac, c’est nul…
Traduction 2 : Comme de toute façon nous ne sommes pas capables de nous donner de vrais moyens pour réformer l’université, continuons à privilégier le système des prépas qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Traduction 3 : Comme on nous a bien embêtés avec la critique du nivellement par le bas et de la remise en question de la méritocratie, on est bien obligé de donner des gages méritocratiques à l’opinion…

Agonie de la Noblesse d’Etat ?

Le 5 juin 2015, Manuel Walls reprenant à son compte le rapport de Bernard Attali propose de réformer l’Ecole polytechnique en supprimant la solde des élèves et le classement de sortie permettant le recrutement direct dans les grands corps de l’Etat. Il propose en outre la fusion au sein d’une nouvelle Ecole Polytechnique de toutes les écoles qui ont vocation à rejoindre le plateau de Saclay et propose que la nouvelle école recrute dès la sortie du lycée et qu’elle institue donc un cycle licence.

Ces propositions sont à saluer parce qu’elles vont dans le bon sens. Cependant, elles seront insuffisantes pour résoudre la crise de la production française de biens à haute valeur ajoutée, action nécessaire pour la survie économique à long terme du pays.

  1. La production actuelle de recherche de l’ensemble des établissements visées par la proposition Attali, si l’on se réfère aux publications référencées par ISI-web of science, moteur de recherche universellement reconnu par la communauté scientifique, restera inférieure à celle des meilleures universités française (université P. & M. Curie et université Paris Sud). Pour que se constitue sur le site de Paris Saclay une université qui soit leader Français il est nécessaire que la nouvelle Ecole Polytechnique, l’université Paris Sud et le centre de recherche de Saclay s’unissent au sein d’une université reconnue comme telle par la communauté scientifique mondiale c’est-à-dire qu’elles fusionnent. De plus aucune université de classe mondiale ne peut exister aujourd’hui sans disposer d’un centre hospitalo-universitaire digne de ce nom. Et clairement, ni le CHU de Bicêtre, beaucoup trop éloigné, ni l’hôpital rikiki Joliot-Curie d’Orsay ne pourront faire l’affaire.
  2. Le recrutement dans les grands corps de l’Etat doit évidemment être soumis à une compétition plus franche et plus honnête qu’aujourd’hui. Tous les titulaires d’un diplôme de Doctorat doivent pouvoir concourir pour ces emplois. Ce diplôme devenant un prérequis nécessaire à ce recrutement.
  3. Le recrutement des étudiants doit être effectué par les écoles et les universités sur une base concurrentielle. En ce sens, il faut revenir sur la loi Fioraso mettant en place un « droit d’accès » aux filières sélectives pour les meilleurs lycéens, texte fortement dénoncé par la coordination des universités françaises intensives en recherche. Toutes les filières de l’enseignement supérieur doivent être sélectives et c’est aux établissements de faire le job et non pas aux lycées ou aux classes préparatoires.
  4. Il faut donc ne plus se retrancher derrière le monstre technocratique instauré autour de Paris Saclay qui aujourd’hui n’est un gisement d’emplois pour hauts fonctionnaires de second rang. Mieux vaut parachever la réforme initiée par Sarkozy et enterrée par le même lorsque les hauts fonctionnaires de Bercy firent valoir leur point de vue refusant toute autonomie financière réelle à la dizaine d’universités françaises intensives en recherche et en construisant à la place un nouvel échelon bureaucratique que sont les COMUE ou le associations de même type.

Gilbert Béréziat

Allocution prononcée à la journée d’hommage à Jacques Polonovski organisée par ses élèves à la faculté de médecine Pierre et Marie Curie dans le grand amphithéâtre du site Saint Antoine en présence de son épouse de sa famille et de la communauté universitaire le 17 janvier 2014

Nous et lui

L’intérêt de Jacques Polonovski pour les sciences vint de loin. « La tradition de toutes les générations mortes [écrivait Marx] pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des humains ». Son grand-père et sa grand-mère paternels étaient des chercheurs reconnus. Son grand-père maternel était pharmacien. Le premier fit des études de chimie à Heidelberg. Après être retourné en Russie pour épouser Natalie, il vint avec elle à Zurich et ils y préparèrent leurs thèses de chimie organique qui furent soutenues en 1888. Mais la Russie n’est plus celle entrevue du temps de Catherine la Grande, celle qui correspondait avec Voltaire et Diderot. Craignant sans doute le virage ouvertement antisémite de la politique du tsar policier Alexandre III qui, par les lois de mai 1882 va inaugurer une politique ségrégationniste qui ira s’amplifiant jusqu’à la révolution bolchevique, sitôt leur doctorat en poche, ils s’installent à Mulhouse, alors sous domination de l’Allemagne, et Max travaillera dans un laboratoire de chimie des colorants. L’année suivante naissait Michel, le père de Jacques Polonovski. La famille arrive à Paris en 1893 et Max créera un laboratoire de chimie. Max et Natalie obtiennent la nationalité française en 1904. Max décèdera quelques mois avant l’entrée de la France dans la seconde guerre mondiale. Michel Polonovski, qui est considéré comme le créateur de la biochimie médicale était un élève doué. A l’issue de ses études secondaires, après le baccalauréat, il poursuivit tout à la fois des études de sciences, de médecine et de lettres. Il prépare l’agrégation de médecine dans le laboratoire d’Alexandre Desgrez qui est à la fois chimiste, hydrologue et professeur à la faculté de médecine de Paris. La grande guerre va interrompre sa carrière mais lui fera rencontrer celle qui deviendra son épouse Yvonne Debach. C’est elle qui le convertira à la foi chrétienne et plus précisément au credo catholique. Il est reçu maître de conférences agrégé de chimie médicale (on dirait professeur de seconde classe aujourd’hui) en 1920, année de la naissance de Jacques à la faculté de médecine et de pharmacie. Il a trente et un ans ! La famille va donc déménager pour Lille où elle restera 16 ans. Michel Polonovski y tissera de solides amitiés. Elles se traduiront, entre autres, par le Précis de Biochimie Médicale rédigé avec Paul Boulanger que son fils entretiendra. C’est donc à Lille que Jacques Polonovski va effectuer sa scolarité secondaire et obtenir en 1936 les deux baccalauréats de mathématique élémentaire et de philosophie. La même année, Michel Polonovski est nommé titulaire de la chaire de Chimie à la faculté de médecine de Paris et de ce fait va présider à l’émergence de la biochimie comme discipline majeure du cursus médical préclinique. Michel Polonovski s’est toujours préoccupé des applications qui pouvaient être faites des recherches entreprises. Il le devait sans aucun doute de son père Max et peut être aussi à son grand-père Meishe Polonovski qui fut industriel quelque part aux confins de la Pologne et de la Biélorussie. La famille s’installe donc à Paris et, les classes préparatoires scientifiques venant être créées, Jacques Polonovski s’inscrit au lycée Saint-Louis pour y préparer le concours d’entrée à l’école normale supérieure. Il y sera reçu à la veille de la seconde guerre mondiale et la même année il obtint son SPCN ce qui prouve qu’il avait déjà les études médicales en point de mire. Dire que la vie à la rue d’Ulm fut quelque peu bousculée par la guerre et l’occupation nazie est un euphémisme. En l’absence de Jérôme Carcopino, le directeur pétainiste, la promotion fut reçue par son suppléant, le physicien Georges Bruhat. Ce dernier, résistant de la première heure, ayant refusé de donner des renseignements sur des élèves sera arrêté par la Gestapo puis déporté à Buchenwal où il mourra. La première année effectuée pendant la « drôle de guerre » se déroula à peu près normalement exception faite d’une préparation militaire qui s’avéra totalement inutile car en mai le blitzkrieg balaye l’armée française et la république. Pétain prend le pouvoir. En juin 1940 l’école est dispersée, l’administration se replie à Lyon en novembre et ne reviendra à Paris qu’en 1943 ! Jacques Polonovski retrouve ses parents à Bordeaux et c’est là qu’il passera les examens de physique générale et de calcul différentiel. Il y fit également la connaissance de Michel Machebœuf que Michel Polonovski avait connu à Lille et qui dirigeait alors un laboratoire et revint à Paris à l’automne 40 avec son père. La rue d’Ulm est occupée par la Wehrmach. Les élèves se replient alors rue Descartes avec un nombre de professeurs clairsemé et s’organisent pour s’auto-enseigner et passer avec succès leurs examens. Comme quoi on peut s’interroger sur l’utilité des professeurs des classes préparatoires qui viennent de défrayer la chronique. Jacques Polonovski participa activement aux activités de ceux que l’argot normalien appelle les Tala (ceux qui vont à la messe) et plus largement au groupe catholique des étudiants de sciences avec lesquels il est resté très longtemps en rapport. Je suppose que c’est dans ce groupe qu’il vous rencontra madame. Il y rencontra également Maxime Lamote qui devint par la suite son beau-frère. En 1943 il prépare son diplôme d’études supérieures dans le laboratoire de son père à la faculté de médecine sur un cérébroside provenant de la rate d’un patient atteint de la maladie de Gaucher. L’année suivante il prépare l’agrégation de sciences qu’il réussit sans problème. Jacques Polonovski reprend alors les études de médecine en même temps qu’il commence un travail de recherche à l’institut Pasteur dans le laboratoire dont Michel Machebœuf vient de prendre la direction. Michel Machebœuf, le père des cénapse protéino lipidiques, calfeutré sous ses fonctions de président du PUC et du sport scolaire et universitaire, est aussi membre d’un réseau de renseignement et à la libération il est choisi pour accompagner l’armée américaine en Allemagne pour étudier le matériel de guerre non connu des alliés. L’année 1943 fut l’année de tous les dangers, la traque aux juifs et aux résistants s’amplifie après que les alliés eurent libéré le Maroc et l’Algérie, mais la victoire soviétique à Stalingrad sonne le glas du nazisme, les attentistes commencent à se mobiliser et les vychistes modérés changent de camp. L’année 1944 fut encore une année compliquée, Jacques et vous vous mariez en mars mais le voyage de noce en terre auvergnate est écourté par la nouvelle de l’arrestation par la police de Michel Polonovski comme il diffusait la presse clandestine et que Claude Polonovski son second fils était au maquis on craint qu’il soit déféré à la Gestapo. Il sera relâché à la suite de l’intervention de Daniel Santenoise, Michel Machebœuf et de Louis Justin Besançon. La libération vous trouve sur les terres résistantes du Jura et il vous faut quatre jours pour regagner Paris libéré. En Janvier de l’année suivante naquit Brigitte votre première fille. Jacques Polonovski était un homme pudique et tolérant, il ne parlait jamais de lui et le moins possible de sa vie privée. Mais j’ai cru bon de rappeler ces choses aujourd’hui alors qu’un vent mauvais se lève sur toute l’Europe et que le souvenir des grandes boucheries du 20ème siècle ne s’estompe. Si l’on prend en compte les deux générations précédentes, un tiers des français actuels ont une origine étrangère et dans ce pays, depuis la révolution française c’est le droit du sol qui fait que chaque enfant né en France est français et ceux qui acquièrent de leur vivant la nationalité française ne peuvent en être déchus par le fait du prince. Nombreuses sont les personnalités françaises du monde des sciences, des lettres, des arts et de l’entreprise qui sont dans ce cas pour ne pas parler de  Maria Salomea Skłodowska qui a donné une partie de son nom son nom à notre université. La vigilance s’impose car comme le faisait remarquer Théodore Monod, l’hominisation n’est pas achevée. A Pasteur les choses sérieuses commencent. Jacques Polonovski va y rencontrer Georges Cohen, Roger Monnier, François Gros et Jean Marie Duber et son activité de recherche lui permettra de soutenir en 1949 sa thèse de médecine et son doctorat es sciences. La première sur le vieillissement du sérum et le second sur l’effet des ammoniums à chaîne hydrophobe sur les lipoprotéines et les enzymes prémices d’un sujet de recherche qu’il ne quittera jamais et qui, comme son père, l’amènera à côtoyer le monde industriel. C’est d’ailleurs pourquoi, dans son laboratoire, nous n’avons pas attendu d’être déniaisés par jean Pierre Chevènement pour trouver auprès d’eux les compléments financiers nécessaires pour nos recherches. La même année, Jacques Polonovski est reçu maître de conférences agrégé de chimie biologique dans le laboratoire de Paul Valdiguier. Toute la famille s’installe donc à Toulouse. Dans ce laboratoire il va travailler avec Louis Douste Blazy son cadet d’un an et les deux familles développeront une amitié qui ne s’est jamais démentie et qui diffusera à leurs élèves respectifs, et en particulier à Hugues Chap et moi-même, de sorte qu’une émulation de bon aloi existera toujours entre les deux laboratoires qui avaient en commun de nombreux axes de recherche, cette connivence culminera en septembre 1988 lorsque les deux laboratoires organiseront une conférence internationale sur les lipoprotéines et les phospholipases dans le grand amphithéâtre des Saints Pères en l’honneur de leurs deux patrons. En 1952, l’un des agrégés parisiens de biochimie ayant décidé d’émigrer au Canada, Jacques Polonovski est de retour à Paris dans le laboratoire que son père a créé à la toute nouvelle faculté de médecine rue des St Pères. En 1953, Michel Machebœuf décède d’un cancer du Poumon et Jacques Polonovski accueille dans son équipe quelques-uns des chercheurs qui travaillaient sur les lipoprotéines, en particulier Marguerite Faure, Pierre Rebeyrotte et surtout Marise Ayrault Jarrier qui deviendra sa plus proche collaboratrice sur le sujet des lipoprotéines. Michel Polonovski et son épouse trouvent la mort dans un accident de la route le 8 juin 1954. Jacques qui a 34 ans perd ceux qui furent pour lui, je l’imagine, une forte référence universitaire et humaine. Il devra dorénavant choisir seul sa voie. En 1962 il est nommé professeur titulaire et prononce le 23 janvier 1963, en robe, dans le grand amphithéâtre de la faculté des Saints Pères sa leçon magistrale inaugurale sur les bases biochimiques du code génétique. Ma rencontre avec Jacques Polonovski était improbable. Je ne crois pas au hasard et si j’ai rencontré dans ma jeunesse le jansénisme ce n’est pas parce que je suis un adepte de la prédestination mais par curiosité pour cette Abbaye de Port Royal des Champs que Louis XIV fit raser. J’ai toujours préféré la rationalité de Teilhard de Chardin. C’est donc bien d’une suite de déterminismes qu’a résulté cette rencontre. En réalité deux faits marquants vont y contribuer. De Gaulle revient au pouvoir en 1958 à la suite des évènements d’Algérie et Michel Debré, décide de mettre en œuvre la réforme hospitalo-universitaire telle qu’elle avait été conçue sous la houlette de son père, le grand pédiatre Robert Debré, au sein de la section médicale du Conseil National de la Résistance qu’il présidait. Il faudra quatre années d’efforts pour que l’ordonnance du 30 décembre 1958 créant les CHU connaisse un début d’application avec la mise en place du plein temps hospitalier et deux supplémentaires pour que s’ouvre, à Saint Antoine, le premier CHU. Comme toujours en médecine, les résistances sont fortes. Les biologistes sont au premier plan puisqu’il s’agit de créer de novo des laboratoires. Pour Saint-Antoine, Jacques Polonovski s’y emploie avec le biophysicien Louis Bugnard (le père de l’Inserm), le physiologiste André Hugelin, l’histologiste Charles Roux, l’anatomo-pathologiste Louis Orcel et bien sûr l’architecte André Wogenscky ainsi que son épouse la plasticienne Marta Pan à qui nous devons le magnifique mobile humain du hall auquel il ne manque que le cerveau ! A la même époque je suis un jeune étudiant en médecine reçu au PCB en 1962 et à l’externat des hôpitaux en 1964, d’origine plébéienne je m’interroge sur mon avenir et, délivré de mes rêveries schweitzeriennes, je décide d’opter pour la biologie et poursuis en parallèle des études à la faculté des sciences. Tombant sur l’affiche recrutant des volontaires étudiants pour le CHU qui va ouvrir ses portes, je décide de franchir le Rubicon et la Seine pour me rendre dans un quartier où je n’étais pratiquement jamais allé. C’est ainsi que je passe la porte de ce qui n’est encore que l’annexe Saint Antoine du CHU de Paris ouvert aux étudiants le 18 octobre 1965. Jacques Polonovski y était déjà arrivé avec une partie de ses collaborateurs des St Pères Marise Ayrault-Jarrier, Regina Wald, Jacqueline Etienne, Marthe Paysan, Dominique Bard, Ricardo Infante et Louis Gérald Alcindor alors assistant à titre étranger. Il avait été rejoint par son amis Jacques Picard qui revenait d’une période de coopération à Phnom Penh après avoir été maître conférence à Tours et avait recruté de jeunes assistants Bernard Maitrot, Claude Rampini puis rapidement Alain Raisonnier et Jacqueline Etienne (la grande) qui seront ses premiers chefs de travaux mais aussi quelques étrangers dont Ricardo Infante, le colombien Guido Lastra et Kamen Koumanov qui arrivait de Bulgarie. En 1965 je n’ai toujours pas rencontré Jacques Polonovski que j’avais entrevu aux cours de biochimie aux Saint Père pendant mes deux premières années. Il se trouve que je suis le fils d’un ouvrier un tantinet anar et d’une mère fervente catholique qui avait une très forte influence sur mon père. Celui-ci s’était impliqué dans l’exfiltration des requis du STO alors qu’il appartenait à la CGT clandestine et aux mouvements unis de la résistance. Après la guerre ils ont adhéré à des cercles personnalistes catholiques et étaient des lecteurs assidus de Témoignage Chrétien. C’est ainsi que ma mère me fit rencontrer Jean Frenkel, alors maître de conférence agrégé de mathématiques à Strasbourg, mais qui habitait près de chez nous dans un quartier populaire près de la ville de Palaiseau appelé Le Pileu. Or Jean Frenkel connaissait fort bien Jacques Polonovski, normalien comme lui. Ils appartenaient tous deux à l’Union catholique des scientifiques où ils côtoyaient aussi le mathématicien Marc Zamanski qui sera le dernier doyen de la faculté des sciences de Paris. Il me conseilla donc d’aller le voir, ce que je fis dans le courant de l’année 1966. J’étais très impressionné mais Jacques Polonovski fut très accueillant. Il fut quelque peu déconcerté par mon cursus d’ancien élève des frères noirs des écoles chrétiennes puis des frères rouges des écoles nationales professionnelles et m’encouragea à poursuivre parallèlement aux études médicales ma formation scientifique. Puis il me proposa un poste de moniteur d’adjoint pour encadrer les travaux pratiques de biochimie je retrouvais dans ces fonctions Jacques Buré que j’avais connu au début de mes études mais qui dériva rapidement vers la parasitologie. A la rentrée suivante je fis connaissance avec le laboratoire. Au 6ème étage se trouvait le bureau du Patron et son secrétariat où trônait madame Thazé qui sera bientôt rejointe par la toute jeunette Françoise Farchi. Une cloison coulissante le séparait d’une petite salle de réunion faisant office de bibliothèque. A l’étage se trouvait aussi l’immense salle de travaux pratiques. Le 7ème regroupait l’essentiel du laboratoire. A tout seigneur tout honneur une grande partie était dédiée aux lipoprotéines c’est-à-dire au groupe de Marise Ayrault-Jarrier en croissance rapide, puis diverses pièces où Jacqueline Etienne (la petite), Dominique Bard et Marthe Paysan travaillaient sur les phospholipases. Dans la petite aile à droite se trouvait l’embryon du laboratoire de Jacques Picard avec celles qui deviendront immédiatement mes copines Annick Gardais et Brigitte Hermelin qui accueillirent un beau matin une jeune étudiante promise à un bel avenir. Le laboratoire d’Emmanoel Barbu qui travaillait sur les colicines était en face. C’est là que Jacques Polonovski m’affecta et j’y fis la connaissance de Claude Rampini. L’année suivante Il me proposa un poste d’attaché-Assistant et me demanda de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse de première génération avec colonne droite et détection par ionisation d’argon qui dormait paisiblement dans les cartons. Je m’en suis débrouillé et je lui dois sans doute ma carrière.   A la rentrée suivante je fis connaissance avec le laboratoire, il était situé, au cinquième et au sixième étage du bâtiment de grande hauteur, au 5ème se situait le bureau du Patron et son secrétariat où trônait madame Thazé qui sera bientôt rejointe par la toute jeunette Françoise Farchi. Il était séparé par une cloison coulissante d’une salle de réunion faisant office de bibliothèque. Plus loin à l’étage se trouvait l’immense salle de travaux pratiques et quelques laboratoires de chercheurs. A l’étage du dessus se trouvait l’essentiel du laboratoire en quatre zones. A tout seigneur tout honneur une grande partie était dédiée aux lipoprotéines c’est-à-dire au groupe de Marise Ayrault-Jarrier en croissance rapide, Ricardo Infante commençait à y créer son équipe et Alain Raisonnier arrivé un an avant moi y avait été affecté, diverses pièces un autre groupe comprenant Jacqueline Etienne (la petite), Dominique Bard et Marthe Paysan travaillait sur les phospholipases. Dans la petite aile à droite se trouvait l’embryon du laboratoire de Jacques Picard avec celles qui deviendront immédiatement mes copines Annick Gardais et Brigitte Hermelin ainsi que Cécile leur toute jeunette technicienne et qui accueillit un beau matin une jeune étudiante qui succéda plus tard à Jacques Picard, Jacqueline Capeau. En face on trouvait le laboratoire d’Emmanoel Barbu auquel Jacques Polonovski m’avait affecté. Il travaillait sur les colicines, substances produites par les colibacilles et j’y fis la connaissance de Claude Rampini, Danièle Cavard, Josiane Scherman, Jean Pierre Dandeu et Alain Billaud avec lesquels j’ai immédiatement sympathisé. L’année suivante Il me proposa un poste d’attaché-Assistant et me demanda de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse de première génération avec colonne droite et détection par ionisation d’argon qui dormait paisiblement dans les cartons. Je m’en suis débrouillé et je lui dois sans doute ma carrière. Ces premières années au CHU Saint-Antoine furent des années de rêve pour les étudiants et les chercheurs car ils étaient peu nombreux, disposaient d’une bibliothèque avec des conservateurs sympathiques, d’un restaurant universitaire intégré et pouvaient s’ébattre dans une salle de détente spacieuse dont le mur du fond portait une fresque d’avant-garde. Elle donnait sur une terrasse gazonnée où pendant quelques années tout le service fut pris en photo comme c’était la coutume à l’époque. Nous y organisâmes quelques barbecues. Pour les chercheurs c’était une époque héroïque car la recherche était au début d’une mutation profonde à cause des progrès technologiques et conceptuels. Pour Jacques Polonovski c’était un casse-tête car il lui fallait trouver les financements nécessaires, le CNRS, contrairement à une idée reçue n’était pas encore très riche et la faculté avait à faire des choix. Les constructions hospitalières qui devaient accueillir les services plein-temps dont le laboratoire hospitalier de biochimie mais aussi un bâtiment de recherche de l’Inserm étaient à la traîne. Lorsque le CHU ouvrit, le bloc hospitalier en forme de Tau grec qui trône aujourd’hui au centre de l’hôpital n’était pas achevé, il fallut beaucoup de constance aux cliniciens Raoul Kourilski, Jacques Caroli, Jean Gosset, Raymond Leibovici avec lesquels Jacques Polonovski s’entendait fort bien pour arriver à les faire sortir de terre. Le bâtiment axial (Caroli) sera mis en service en 1966 mais le bâtiment transversal où devaient être regroupés les laboratoires (Robert André) ne verra le jour qu’en 1973. Jusqu’à cette date, l’activité hospitalière du service de biochimie resta cantonnée pour l’essentiel dans une pièce concédée par le Pharmacien et les combles du pavillon dit de l’horloge, l’un des plus anciens de l’hôpital. C’est dans cet espace, sous la houlette de Bernard Maîtrot et de son épouse, que fut mise au point la technique d’électrophorèse des protéines et l’utilisation à des fins diagnostiques des immuno-électrophorèses par Gérard Muriaux et et Claude Civrais. Trois ans après l’installation du laboratoire à Saint-Antoine survint la crise de mai 1968. Cet évènement va changer beaucoup de choses en médecine et à Sant Antoine en Particulier. Le doyen Lemaire fut rapidement dépassé et très vite le bâtiment universitaire passa entre les mains du comité étudiant qui siégeait jour et nuit. La plupart des chercheurs sympathisèrent avec le mouvement. Jacques Polonovski fut, avec Charles Roux, de ceux qui maintinrent le dialogue avec les étudiants. Ce n’est pas un hasard car leurs cours étaient et sont restés toujours très appréciés des étudiants. Dans « hommage à Jacques Polonovski » publié par la société de biologie on peut lire à son propos de la part de Françoise Diéterlen et André Calas l’éloge suivant : « un savoir apparemment inépuisable, une extraordinaire clarté d’expression, rendant assimilable et presque attrayante cette matière aride » [ils parlaient de la biochimie métabolique]. Jacques Polonovski aimait jouer avec les mots, il prétendait que cela lui donnait des idées, lors des réunions du conseil de la faculté auquel nous assistions ensembles comme représentants de nos collèges respectifs, il faisait les mots croisés du Monde et dessinait des arabesques interminables. Il avait une solide formation aux disciplines littéraires ce qui est malheureusement perdu aujourd’hui. Et pourtant le trente germinal de l’an III, le grand Cabanis écrivait dans « Révolutions et réformes de la médecine » : « On voit combien sont absurdes les déclamations des médecins contre les études littéraires des jeunes élèves. Les sciences ont aussi leur éloquence propre, et celle-là, bien loin d’altérer la vérité, l’épure et lui donne plus d’énergie et de pouvoir. Un langage précis, élégant, et même quelquefois aminci, annonce des idées dont un sentiment vif et distinct a fourni les premières impressions, dont une réflexion scrupuleuse a mis en ordre tous les matériaux, dont un jugement sérieux a rassemblé les chaînes, pour en démontrer d’avance toutes les conclusions ». Voici qui pouvait parfaitement s’appliquer à Jacques Polonovski. En fait c’est après mai 68 que la faculté Saint Antoine s’est organisée car en septembre un nouveau leader apparait, Jean Loygues le tout nouveau patron de la chirurgie va reprendre les choses en main et régner sur la faculté pour une quinzaine d’années. Elle se rapprocha des autres hôpitaux Tenon avec le Néphrologue Gabriel Richet et le cardiologue Acar, Trousseau avec le frère de Jacques, Claude Polonovski, grand nutritionniste infantile et Géraud Lasfargue, Rothschild avec le radiologue Jacques Chalus, compagnon de Chaban Delmas dans la résistance et Jean Dry l’interniste futur président de l’université. Je revins du service militaire en septembre 1970, la reprise en main était patente, la massification des études médicales battait son plein et la recherche se développait ce qui entraînait un besoin d’espace. Adieu la salle de détente et le restaurant des personnels. Dans l’immédiat après mai 68 l’atmosphère était encore familiale au sein du laboratoire, la pression des publications ne nous était pas encore tombée dessus. Au début de chaque année Madame Polonovski recevait à dîner les collaborateurs de Jacques et leurs conjoints rue Emile Accola puis ultérieurement rue Charles Lecocq. Tous les après-midi le thé réunissaient certains d’entre nous dans la bibliothèque et je me rappelle de discussions politiques acharnées avec la vieille garde. Jacques Polonovski considérait cela avec un peu d’amusement. Il réunissait les enseignants chaque semaine et leur faisait part des nouveautés scientifiques qui lui paraissaient importantes. Il lisait régulièrement le Journal of Biological Chemistry et les Chemical Abstract puis Nature et Science car il actualisait son cours en permanence et tenait à ce qu’il n’y ait pas de contradiction avec ce que ses assistants racontaient aux enseignements dirigés. La recherche sur les lipoprotéines était en pleine mutation du fait des progrès technologiques et les ultracentrifugeuses ainsi que les techniques d’immunoélectrophorèse commencent à pulluler dans l’équipe de Marise Ayrault. Lors de mon arrivée, sans doute pour me tester, Jacques Polonoski m’avait demandé de mettre en route un appareil de chromatographie gazeuse, qui dormait paisiblement dans les cartons, pour séparer les acides gras. C’était un appareil de première génération à colonne droite et à ionisation d’argon, mais je m’en suis débrouillé et cela m’a permis de faire ma thèse d’état sur les acides de gras du colibacille. J’ai réussi à convaincre Jacques Polonovski de la nécessité de me procurer des appareils plus récent. Le nombre d’étudiants augmentant, Jacques Polonovski put recruter d’autres assistants car étant le premier CHU créé Saint Antoine avait été plutôt bien dotée en emplois. Certains de ces assistants étaient des étudiants scientifiques, mais Jacques Polonovski conseillait aux étudiants en médecine recrutés de faire des études de sciences car il considérait qu’une bonne formation scientifique était indispensable. Cela dura jusqu’à la réforme de l’internat en 1982 qui est d’ailleurs en grande partie responsable de la crise actuelle de la biologie médicale. Claude Wolf arriva début 1968, fils de médecin, il ne voulait pas préparer l’internat et commença des études scientifiques puis prépara un doctorat en biophysique. Il y eut une première fournée Tous les après-midi le thé réunissaient certains d’entre nous dans la bibliothèque et je me souviens de discussions politiques acharnées avec la vieille garde. Jacques Polonovski considérait cela avec un peu d’amusement. Mais tout n’était pas aussi détendu dans la faculté, les évènements de mai 68 avaient laissé des traces. Le syndicat de l’enseignement supérieur que Michel Polonovski avait présidé s’était disloqué. En médecine, les plus opposés au mouvement étudiant avaient créé le syndicat autonome. Jacques Polonovski était proche de la CFDT mais le gauchisme qui dominait au SGEN ne lui convenait pas non plus. Il était extrêmement tolérant. Je puis en témoigner ici puisque c’est à cette époque que j’ai adhéré au SNESup où j’ai rapidement pris des responsabilités importantes. Ce syndicat qui avait accompagné le mouvement étudiant était alors dirigé par une tendance proche du parti communiste beaucoup plus réaliste. Avec certains assistants de biologie et ceux de Cochin, de la Pitié-Salpêtrière et des Saints Pères, nous avons reconstruit sa section médicale, les biochimistes étaient nombreux et Jacques Polonovski le savait parfaitement. Nous n’en avons jamais parlé mais je sais qu’il subit des remarques acerbes sur le nid de bolcheviques qui infestait son laboratoire. En fait, même s’il était réservé, nous nous sommes souvent trouvés côte à côte pour défendre les emplois. La massification des études médicales battait son plein et, étant le premier CHU créé, Saint Antoine avait été plutôt bien doté en emplois théoriques ce qui faisait forcément des envieux. Comme dans les autres facultés de médecine Jacques Polonovski dut embaucher de nombreux assistants d’origine scientifique sur un statut bâtard de non titulaires, sans fonctions hospitalières sans limitation de durée mais sans espoir de carrière. Nous réclamions leur intégration hospitalo-universitaire ou dans les corps scientifiques et Jacques Polonovski fut l’un des professeurs, comme d’ailleurs Guy Vincendon ici présent, qui nous épaula dans ce combat. En outre, Jacques Polonovski conseillait aux étudiants en médecine recrutés de faire des études de sciences car il considérait qu’une bonne formation scientifique était indispensable. Ceci dura jusqu’à la réforme de l’internat qui devint le cycle exclusif de formation des spécialistes médicaux. Cette époque fut également celle de la création de notre université et comme Jacques Polonovski avait de bons rapports avec les scientifiques de Jussieu. Il fut aux premiers rangs pour hâter sa constitution même s’il regretta lui aussi la partition des scientifiques. Et de nombreux membres de son laboratoire siègeront dans les conseils de la faculté et de l’UPMC. En mai 1975, sans doute pour fêter sa dixième année d’existence, la faculté Saint Antoine fut l’objet d’un violent sinistre. En soirée, les habitants du carrefour Chaligny virent soudain, tel un chalumeau, des flammes s’échapper du toit du bâtiment de grande hauteur où étaient installés la plupart des laboratoires et les salles d’enseignement dirigés. Le feu avait pris en biophysique et s’était rapidement propagé via les gaines de circulation des fluides. Les pompiers de la caserne Reuilly située tout près intervinrent avec une extrême célérité. Dans notre laboratoire, les flammes léchèrent les portes mais ne pénétrèrent pas dans les pièces où elles auraient pu atteindre des solvants inflammables. Nous pûmes récupérer notre documentation, un grand nombre d’appareils mais les locaux étaient inutilisables et moins de cinq années après avoir bagarré pour le service hospitalier, comme dans la chanson scoute « la haut sur la montagne » Jacques Polonovski dut se remettre à l’ouvrage, trouver des locaux provisoires et discuter à nouveau avec les architectes. L’Etat étant son propre assureur il fallut aller à la recherche de nouveaux crédits. L’incendie eut des conséquences majeures sur l’évolution du laboratoire. Il accéléra la constitution de groupes de recherche identifiés qui prirent progressivement leur autonomie. En 1973 Ceux qui travaillaient sur les lipoprotéines se regroupèrent chez Infante à l’Inserm où dans le service hospitalier. Le groupe de Jacques Picard et l’équipe de Claude Rampini trouvèrent refuge au CHU Créteil. Emmanuel Barbu et son équipe retournèrent à Pasteur et y restèrent. J’avais obtenu grâce à mes amis pharmaciens d’occuper un laboratoire vaste mais vétuste, J’y regroupais ce qui constitua l’embryon de mon laboratoire avec Odile Colard, Claude Wolf, Jacqueline Etienne, Germain Trugan, Jean Chambaz et Véronique Barbu. Trois ans plus tard ce fut le retour, Jacques Polonovski avait obtenu de bons arbitrages pour les locaux. Jacques Picard ayant créé une unité Inserm disposa de la totalité du 7ème étage. A l’étage du dessous se trouvait les équipes de l’unité CNRS à l’exception de celle de Marise restée à l’hôpital. Enfin au 5ème étage se trouvait son bureau avec un grand secrétariat, une belle salle de réunion faisant office de bibliothèque, et d’autres surfaces que nous grignotâmes les années suivantes. Il avait aussi obtenu des crédits de jouvence pour moderniser nos équipements. Les ultacentrifugeuses pullulaient chez Marise Airault. Avec Claude Wolf nous avons convaincu Jacques Polonovski de la nécessité de nous équiper en moyens biophysiques pour l’étude des lipides membranaires et des acides gras. Nous fûmes sans doute le premier laboratoire de médecine à posséder un appareil de résonnance paramagnétique électronique, puis nous équipâmes les appareils de chromatographie gazeuse et liquide de détecteurs ultrasensibles avant de les relier à la spectrométrie de masse et de les automatiser dans le service hospitalier. La biochimie de Saint Antoine devint puissante, elle s’appuyait sur trois unités de recherche CNRS ou Inserm. Celle de Jacques Polonovski, celle de Ricardo Infante héritière de Jacques Caroli et celle de Jacques Picard. C’était le seul service de biochimie de l’université à être réellement intégré dans l’AP-HP. André Hugelin ayant fait le choix de prendre la direction de l’institut des neurosciences à Gif-sur-Yvette, le leadership de la physiologie se déplaça vers Tenon sous la houlette de Raymond Ardaillou. Un renouvellement s’effectuait parmi les assistants. Claude Rampini promu professeur était resté mais Bernard Maîtrot opta très tôt pour un poste à Rouen et devint ultérieurement président de son université. Kamen Koumanov arrivé début 1971 fut plus tard recruté comme professeur à l’académie des sciences de Bulgarie où il fit sa carrière tout en poursuivant sa collaboration avec le laboratoire de Jacques Polonovski, Marie Elizabeth Bouma et Alain Raisonnier avaient rejoint Infante. Madeleine Tapie et Jean Pierre Gire s’en furent poursuivre leur carrière en pharmacie et Germain Trugnan fut recruté à l’Inserm chez Sweibaum. Au cours de cette période arrivèrent un grand nombre de nouveaux. Catherine Dubois, Jany Bertrand, Isabelle Beucler, Cécile puis Jean Claude Mazière, Véronique Barbu, Martine Caron, Monique Breton, Ginette Thomas, Joëlle Masliah, Olivier Lascols. Les années quatre-vingt furent celles des promotions, des départs et parfois des retours. La plupart des assistants furent titularisés comme chefs de travaux, d’autres purent rejoindre la faculté des sciences et y être promus. Marise Ayrault devint très vite Directrice de Recherche. Jacqueline Etienne (la grande) promue professeur partit à Tenon à la conquête du service de biochimie. Jacques Picard n’avait qu’un an de moins que Jacques Polonovski mais leur entente était totale. Il le remplaça aux conseils de la faculté et fut même le seul doyen biologiste qu’il y eut à Saint Antoine, il fut partie prenante de la création de la sous-section de biologie cellulaire au CNU. Pour les plus vieux dont j’étais, la situation paraissait bloquée car la réforme hospitalo-universitaire avait favorisé le développement de la discipline et la concurrence s’était fortement accrue. Jacques Polonovski a toujours laissé la compétition ouverte entre nous. D’une certaine manière on pouvait appliquer au laboratoire la célèbre formule de l’université de Californie à Los Angelès : « At UCLA everybody have a shot, a shot not a gaarantee ». Alain Raisonnier partit à Yaoundé en 1981 et revint professeur quatre années plus tard. Je ne fus promu moi-même qu’en 1985, après une course d’obstacles homérique. Louis Gérald Alcindor devint professeur à Paris Ouest et Jacqueline Capeau le fut la dernière année d’activité de Jacques Polonovski. A Paris il fallut régler le problème des laboratoires qui étaient restés aux Saint Pères. Jacques Polonovski recueillit Serge Weinman qui venait d’être nommé chef de service à l’hôpital Rothschild et devait quitter les Saints Pères. Et nous récupérâmes ainsi trois assistants supplémentaires, Dominique Rainteau, Jacqueline Feinberg et Claude Pariset. Marise Andréani rejoint l’unité CNRS en provenance de chez les Nordmann et devint professeur en sciences. Les derniers arrivés avant le départ de Jacques Polonovski furent Jean Luc Olivier qui devint professeur à Nancy et Philippe Cardot. Jean Chambaz qui avait obtenu un poste chez Robert Engler tout en restant dans l’unité CNRS sera titularisé en 1985, créa une unité Inserm et s’installa aux Cordeliers qu’il rénova en profondeur. Philippe Cardot le suivit et devint professeur en sciences. Jean sera promu professeur et est actuellement président de l’UPMC. Avec Jacques Polonovski nous avons appris à ne pas limiter notre horizon à nos seuls collègues enseignants ou chercheurs. La promotion des personnels d’appui à nos fonctions l’importait ainsi que le soutien à ceux qui étaient en difficulté. Les ingénieurs et les techniciens, signaient habituellement les publications auxquelles ils participaient. Ils étaient aussi associés à nos entreprises, n’est-ce pas Anne-Marie, Danièle, Dominique, Florence, Lydie, Lucette, Martine, Myriam, Tania ? Dans le laboratoire et dans le service hospitalier certains techniciens, avaient commencé leur vie professionnelle comme simples agents. Jacques Picard fut chef de service lorsque Jacques Polonovski quitta ses fonctions hospitalières. A la fin de son mandat de directeur de l’unité CNRS, j’ai obtenu la création d’une nouvelle unité. Je pris la direction du service hospitalier à la suite de Jacques Picard. Alain Raisonnier et Isabelle Beucler souhaitèrent alors muter à la Pitié-Salpêtrière. Jean Claude Mazière et Cécile Mazière devinrent professeurs à Amiens. A la suite de mon élection comme président de l’université Joëlle Masliah me remplaça et deux ans après Germain Trugnan nous est revenu comme professeur de biochimie en créant une unité Inserm dans les locaux où 40 ans plus tôt Jacques Polonovski avait créé son laboratoire. Beaucoup d’autres ont trouvé des voies différentes, Jean Gardette au sein du laboratoire Pierre Fabre, Alain Vanhove au CEA, Bernard Pau à la direction des sciences de la vie du CNRS. Trois présidents d’université, une bonne vingtaine de professeurs d’université, y compris dans les disciplines cliniques et en sciences, une centaine de thésards scientifiques et de post-doctorants sont passé par ce qu’il convient d’appeler l’Ecole Polonovski. Et nombreux sont ceux qui, y ayant préparé leur doctorat, ont été recrutés dans des services cliniques, dans des laboratoires publics ou privés ou encore à la faculté des sciences. Ainsi, après trois décennies d’efforts dans ce qui n’était certes pas un jardin à la française, la récolte fut belle. La dernière fois que j’ai rencontré Jacques Polonovski je le dois à sa fille Catherine qui m’avait aperçu à la Pitié-Salpêtrière où nous étions tous deux pour des raisons médicales. Dès qu’il me vit je reconnu le sourire un peu malicieux, voire narquois qu’il avait toujours eu lorsqu’il me rencontrait. Et dans ce bref instant, j’ai vraiment pris conscience de tout ce que je lui devais alors qu’en fait je ne lui avais jamais dit. Madame, chers amis « S’il faut à quelqu’un un tombeau majestueux pour rester dans la mémoire des siens [disait Oscar Wilde], il est clair que sa vie fut un acte absolument superflu ». Ce n’est certes pas le cas de Jacques Polonovski dont les talents étaient grands mais la modestie légendaire

Polo & successeurs

Gilbert Béréziat Le 16 janvier 2014

Le Blog de Gilbert Bereziat reprend son activité

A l’été 2011, à l’issue de ma carrière universitaire, j’avais fermé mon blog consacré à l’actualité principalement universitaire. Quatre années plus tard j’ai décidé de le rouvrir. Ce « come-back » n’est pas destiné à revenir sur mes activités passées à l’université Pierre et Marie Curie, à sa faculté de médecine ou hôpitaux universitaires qui lui sont rattachés. Les président qui m’ont succédé sont tous issus de l’équipe de direction que j’avais mise en place en 2001 et le nouveau Doyen de la faculté de médecine fut vice-président médecine durant mon mandat. Il serait donc malvenu de m’impliquer publiquement dans les débats d’un établissement qui reste très cher à mon cœur et qui est de loin la seule université française non sélective à faire la nique à la fine fleur des écoles qui forment la noblesse d’état dans notre pays. C’est sans doute pour cela que l’UPMC n’a jamais eu les faveurs de cette « aristocratie chrysogène prête à paraître avec l’amour des distinctions et la passion des titres » (Mémoires d’outre-tombe, François René de Chateaubriand).

Ayant terminé ma carrière comme responsable des relations internationales de l’université de 2007 à 2011, j’ai sillonné le monde pour constater combien l’internationalisation des activités intellectuelles constituait un mouvement qui emportait l’adhésion des jeunes adultes que sont les étudiants. J’ai vu comment la réforme des cursus avait renforcé l’adhésion de ces jeunes à l’Europe (merci au programme Erasmus et au réseau des universités capitales de l’Europe) mais aussi à leur désir de grands espaces qui rappelle l’époque des grandes découvertes. J’ai senti combien la perspective d’une nouvelle fermeture des frontières leur était insupportable. Et à ce sujet la crise du capitalisme financier, qui préfère générer des profits pour quelques privilégiés plutôt que des progrès fut-ils modestes pour tous, nous démontre que ces jeunes bien éduqués dans nos universités n’hésitent plus à profiter du vaste espace d’activité européen pour rejoindre les pays où ils trouvent à s’employer.

Cependant il serait vain d’ignorer que les nuages s’accumulent et que les attentats de janvier à Paris comme ceux du 11 septembre à New York ou la tuerie d’Oslo ne sont que des arbres qui cachent la Forêt. On ne saurait attendre du peuple américain qu’il retrouve ses accents du New Deal ni que les BRICS, d’ailleurs un bric à brac hétéroclite, trouvent sans effort les bienfaits de la démocratie. Mais que dire de l’état d’une Europe dans laquelle partout, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, à de très rares exceptions près, les populismes renaissent, ces « facho-light » constituent une avant-garde à peine masquée d’une lame de fond xénophobe. Avons-nous oublié les leçons des années trente à cinquante, qui suffrage universel ou pas ont débouché sur des massacres inouïs. Il est grand temps que nous sortions de notre nonchalance et c’est à ce que je compte m’employer pour le temps qui me reste à passer parmi vous.