La réforme du lycée est elle nécessaire ?

credits: Alizée VAUQUELIN - flickrNul ne le conteste, mais force est de reconnaître que le projet actuel n’est nullement à la hauteur des enjeux.

De quoi s’agit-il en effet ? Officiellement, de lutter contre deux tendances délétères observées depuis quinze ans : la désaffection des étudiants pour les sciences et le naufrage de la filière littéraire. En 2005, dans son avis n° 239 le Sénat rappelait les objectifs stratégiques du pays en matière d’éducation : 100 % des jeunes sortant de formation avec un diplôme ou une qualification reconnue, 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat et 50 % d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur. Cinq années plus tard non seulement ces objectifs ne sont pas atteints, mais le nombre de jeunes parvenant à un niveau d’études équivalent au baccalauréat reconnu par un diplôme stagne, malgré la montée en puissance du baccalauréat professionnel. En outre, on est loin de l’objectif affiché à Bologne que la moitié d’une génération obtienne un diplôme de licence.

Dans ces conditions, une réforme largement cosmétique, même si elle peut avoir quelque utilité immédiate, ne modifiera en rien la triste évolution en cours, à savoir la perte de culture et de confiance dans les sciences des jeunes générations.

On ne peut donc que regretter que la seule critique qui s’élève soit celle d’une vision corporatiste étroite alors que précisément le seul crédit que l’on peut faire au texte c’est de retarder l’heure des choix définitifs et de tenter la relance d’une filière littéraire moribonde. Dans une tribune de Libération un collectif de scientifiques réclame « la création d’une véritable série S au lycée, par laquelle la lettre S signifierait « science » et non « sélection » ». Et il est de fait que les filières réellement scientifiques n’ont nullement profité de l’affaiblissement des filières littéraires. Les associations de parents d’élèves sont, elles aussi, profondément divisées sur le sujet dès lors qu’elles se refusent à attaquer de front le soit disant méritocratique système français. Dès lors que leurs adhérents développent dans leur majorité des stratégies d’évitement en destinant en priorité leurs enfants vers les classes préparatoires, la médecine, les IUT, les BTS et phénomène plus récent les écoles de commerce privées et payantes mettant à mal de ce fait l’illusion d’un enseignement supérieur égalitaire et gratuit. Or les disciplines littéraires n’interviennent que marginalement dans le processus sélectif vers ces filières et les matières scientifiques hiérarchisées y sont réduites au rôle de juge de paix du processus sélectif sans pouvoir montrer aux jeunes l’importance de la recherche scientifique.

Dans son blog, la section de Montigny de la FCPE déclare que « l’élitisme républicain vient toujours brouiller le débat dans les réformes et que ce qu’on a pu constater cette semaine, c’est la force des corporatismes intellectuels de tous bords pour protéger une filière élitiste du lycée ». Et pourtant, depuis plusieurs années les indicateurs PISA de l’union européenne montrent le décrochage des jeunes Français pour les matières scientifiques. L’édition 2009 de « Regards sur l’Education »  montre que la France est au 26ème rang des 58 nations auditées par l’OCDE pour le score moyen des élèves de 15 ans les plus performants en sciences. Et ce n’est guère plus brillant en mathématiques, discipline pour laquelle notre pays jouit encore d’une certaine réputation. Pourtant les tenants du système dual français ne désarment pas et prétendent toujours qu’il est le meilleur au monde.

Lundi dernier, je participais à l’université Paul Sabatier à une rencontre entre les responsables des filières d’informatique et de mathématique de l’université Paul Sabatier avec de nombreux proviseurs des lycées situés dans son bassin de recrutement, initiative au combien bienvenue. Mais cette question ne fut qu’effleurée. Nous écoutâmes l’un des pontes des mathématiciens français, Jean-Pierre Bourguignon, directeur de l’Institut des Hautes études Scientifiques de Bures-sur-Yvette et professeur à l’école Polytechnique de Palaiseau. Bien conscient que le modèle français d’enseignement supérieur ne correspondait plus aux exigences de l’époque, il se refusa cependant de remettre fondamentalement en cause le système français au nom du fait que, partout, dans les pays développés, l’appétence pour les sciences diminuait, sans apporter pour autant aucune explication à la situation dévoilée par les indicateurs de l’OCDE. Ce ne furent donc que des succédanés pour les meilleurs qui furent proposées..

En réalité, il n’y aura pas de débat réel sur ce problème, qui conditionne finalement toute l’organisation du lycée, tant que l’on ne remettra pas en cause l’organisation actuelle du baccalauréat, le mode de sélection sacro-saint par des concours à des écoles d’ingénieur et de commerce dont moins de 10% sont grandes et prestigieuse, la sélection insidieuse qui prépare l’accès aux classes préparatoires, la persistance d’un concours stupide pour l’accès aux études médicales interdisant dans les faits aux littéraires et aux enfants des couches populaires d’y accéder, dès lors que les universités ne sont pas autorisées à choisir elles mêmes sur dossier leurs étudiants.

Mais, me dit-on de toute part, un débat sur une telle réforme est impossible car personne n’en veut. Voire ! En réalité, la discussion n’a jamais été ouverte dans les grands médias.

Doit-on s’en étonner ? Certes pas si l’on considère le pedigree de la plupart des hommes politiques de droite comme de gauche, des hauts fonctionnaires de l’Etat ou des PDG des grandes entreprises, pour la plupart d’entre eux issus des filières élitistes, comme d’ailleurs de nombreux commentateurs et journalistes politiques.

Bref le modèle français auquel s’arqueboute toute la couche moyenne supérieure des petits cadres aux plus grands peut se résumer ainsi, un papa dans l’industrie, la haute administration ou le management d’entreprise et une maman professeur dans l’enseignement secondaire pour bien orienter les rejetons vers les voies, hélas de moins en moins royales. La féminisation bien timide en France a simplement permis en partie d’inverser les rôles.

A l’heure où la connaissance, par le biais de la révolution internet se mondialise inexorablement, seule la compréhension de tous nous permettra d’éviter le pire. Et ce n’est pas le dopage intellectuel vers les filières sélectives qui aidera nos enfants et petits-enfants dans la compréhension du monde tel qu’il est en devenir. Revenir à Montaigne a toujours été ma ligne de conduite. Eveiller les enfants, éduquer les adolescents, favoriser leur appréhension de la complexité mais aussi des incertitudes et des doutes, des réussites et des échecs du passé. Histoire, philosophie, littérature sont tout autant indispensables que la réflexion mathématique, la physique, la chimie ou les sciences économiques et sociales. Et la maîtrise de la lingua franca actuelle (« l’anglais ») devrait être un des éléments majeurs de cette éducation. A bas les coefficients réducteurs et les mentions sorties de leur contexte. Investir dans l’éducation sans vision politique partagée claire ne nous mènera à rien. Encore conviendrait-il que l’on veuille ouvrir ce débat et ne pas le restreindre à quelques spécialistes.

Palaiseau le 12 décembre 2009

8 réflexions sur “ La réforme du lycée est elle nécessaire ? ”

  1. Monsieur Gilbert,
    Bonsoir! Je viens d’entendre que le recteur a demandé aux présidents de Paris 2,4,6 de réexaminer la dénomination de PRES fondé par Paris 2, 4, 6. Je crois que c’est à cause de mécontentements des autres universités parisiennes.
    D’après ce que vous avez dit dans l’article précédente, Paris 4 est l’une des propriétaires du nom Sorbonne. Il devrais être légal d’utiliser le nom Sorbonne. Qu’est-ce que vous en pensez?

  2. Le sociologue Bernard Convert, dans un petit livre très documenté, « les impasses de la démocratisation scolaire », a fort bien expliqué ce qu’il en est de la fameuse « désaffection pour les sciences ». Cette « désaffection » est un mythe, complaisamment répandu pour cacher des réalités désagréables qui expliquent la chute des inscriptions en universités scientifiques; cette chute très réelle (division par 2 des flux d’entrée en 12 ans, et retour 30 ans en arrière) a des raisons qui n’ont rien d’affectif.

    Au début des années 80, on l’a oublié, le système scolaire stagnait, et le bac ne dépassait pas 35% d’une génération. Une réforme peu remarquée à l’époque (et jamais analysée depuis) fut mise en place vers 1983; en moins de 10 ans, de 1985 (il faut 3 ans à une réforme du lycée pour parvenir au bac) à 1994, les effectifs du bac ont doublé, dans toutes les filières. Une autre réforme, en 1992, arrivée au bac en 1995, la « rénovation pédagogique », redoublée en 2000 par la « réforme des lycées », a cassé net cette dynamique, stoppé l’évolution du bac, détruit la filière L, et diminué de moitié le flux d’entrée en université de sciences, pour des raisons assez claires. Nous nous apprêtons, avec la réforme en cours, à faire un pas décisif en avant.

    On pourrait peut-être tenter d’évaluer les effets des politiques scolaires, plutôt que d’attribuer les évolutions à de fumeux « changements sociologiques »? Ne rêvons pas: l’évaluation s’applique uniquement aux chercheurs, histoire de punir les incompétents, pas aux politiques ni aux administratifs!

    On peut en tout cas prévoir les effets de cette réforme: avec 4h 30 de sciences en moins en première S, la filière S va devenir encore plus généraliste; elle va vampiriser les deux autres filières générales (on ne parle pas du pro et du techno, tout le monde s’en fout dans ce débat) et terminer de détruire la filière L, sans permettre aux élèves scientifiques moyens de s’en sortir, la majorité des cours de première reposant sur la culture dite « générale », c’est-à-dire à l’exclusion des sciences. Elle donnera à la majorité de ses élèves une vague teinture scientifique impropre à leur donner une idée correcte des sciences et une confiance en leurs capacités; on peut donc s’attendre d’ici 3 ans à une forte chute des entrées en université. Elle accentuera les évolutions qui étaient déjà prévues par la DEPP, département du ministère de l’éducation, qui prévoit 30% de chute à l’horizon 2017 en licence et en doctorat; voir http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2008/71/8/NI0832_40718.pdf

    Oui, une réforme du lycée est nécessaire; mais ce qui est encore plus nécessaire, c’est d’évaluer les réformes précédentes. Dans tout autre domaine, cela relèverait de l’évidence. Pas dans l’éducation.

  3. Réponse mise sur le site histoires d’universités

    il est paradoxal d’observer que Paris 6 a le plus mauvais taux de succès en licence affirmez vous, mais vous tirez cette information de statistiques stupides dont nous sommes expliqués lorsque nous avons critiqué le logiciel SYMPA pas sympa du tout. Vous n’êtes pas sans savoir que les universités n’ont pas le droit de sélectionner leurs étudiants, vous n’êtes pas sans savoir non plus qu’elles n’ont en théorie pas le droit de sélectionner à l’entrée en masters.Enfin, vous n’êtes pas sans savoir qu’une très petite proportion d’étudiants ayant une mention au Bac S s’inscrit en première année de licence à l’issue de leur études secondaires. A l’UPMC, si l’on met à part les doubles cursus exigeants, elle est de l’ordre de 10% et inférieure à 1% pour les mentions très bien. C’est pourquoi nous avons organisé le premier cycle de telle façon que les étudiants dont nous pensons qu’ils ne pourront pas suivre avec de bonnes chances de succès nos masters, sont réorientés vers, les BTS, les IUT voire même d’autres universités ou des écoles d’ingénieur. Ils sont progressivement remplacés par des étudiants venant des classes préparatoires ou d’autres universités. C’est pourquoi la mesure du ration entre le nombre des étudiants primo entrant et de ceux d’entre eux qui obtiennent la licence de l’UPMC ne constitue pas pour notre université une mesure pertinente de l’échec dans la formation. L’UPMC n’est certes pas la plus apte à délivrer des licences professionnelles, ce que d’autres établissements font beaucoup mieux qu’elle.

  4. Vous me faites peur, Gilbert Béréziat. Vous ne pouvez pas d’un côté accepter les données de Shangaï parce qu’elles mettent l’UPMC en bon rang pour la recherche et d’un autre côté rejeter les statistiques, tout sauf “stupides”, de la DEPP parce qu’elles attirent clairement l’attention sur les très faibles taux de succès en licence à l’UPMC, eu égard à la composition de la population étudiante. Il ne faut pas faire de la statistique un usage politique, valoriser les bons chiffres, critiquer les mauvais chiffres en disant qu’ils sont stupides.

    Je suis comme vous partisan de la sélection à l’entrée de l’université (orientation active prescriptive). Ce que vous dites montre très bien les pertes de temps et la gâchis dus aux réorientations multiples. L’UPMC n’est pas la plus apte à délivrer des licences professionnelles, dont acte ! En fait, la solution n’est-elle pas la création d’Instituts d’Enseignement Supérieur, organisant et délivrant la licence ?

    Bref, il faut travailler à sortir le cycle “licence” des universités actuelles. L’UPMC a tous les atouts pour être une université de recherche, délivrant et organisant les masters et les doctorats. Ce serait beaucoup mieux si elle ne perdait plus de temps à devoir s’occuper – d’ailleurs mal – du cycle licence.

  5. N’ayez crainte, on cher Inérius, je ne rejette pas les statistiques.

    Je suis même partisan, dans les universités autonome de la création d’un bureau de contrôle de gestion disposant de toutes les données et permettant un suivi des indicateurs principaux (de pédagogie, de recherche et financiers) ayant une grande indépendance (ce qui suppose que nul au sein de l’université ne puisse venir altérer la sincérité des données) chargé de fournir à la présidence de l’université les outils nécessaires à une bonne gestion à court, moyen et long terme.
    Par contre, je suis contre l’utilisation des données statistique telle qu’elle a été réalisée dans SYMPA, c’est à dire pour réalisé un système normatif à la française entre toute les universités mais en excluant évidemment les classes préparatoires, les Ecoles grandes et petites, d’ingénieur ou de commerce, les IUT, les BTS, etc. etc. bref toutes les exceptions françaises qui donnent à notre pays la performance que l’onb sait en matière d’éducation et d’innovation.

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