Il y a 50 ans, Gérard Philippe nous quittait.

gerard philippe

Je rentre d’une mission en Indonésie où je me suis fait le VRP des universités françaises, pour défendre la mobilité étudiante, montrer tous les avantages d’un enseignement supérieur public, laïc et … quasiment gratuit, expliquer le processus de Bologne, bref proposer qu’une partie importante des étudiants de ce pays de 250 000 âmes, choisissent l’Europe et singulièrement la France plutôt que l’Australie ou l’Amérique du Nord. A ce séminaire participaient les conseillers et attachés culturels de l’ambassade, la direction de la mondialisation, Campus France et onze universités indonésiennes. Il se tenait à Bali, près de Denpasar à côté des plages de Kuta, sorte de « Grande Motte » asiatique avec une mer d’un bleu superbe mais des roulis qui font la joie des surfeurs. Deux jours de travail, une  démonstration de ballet à l’institut des arts de Denpasar et une escapade touristique au musée Puri Lukisan à Ubud avant de reprendre l’avion.

L’Indonésie, le plus grand archipel du monde avec ses 17 000 îles, est aussi le plus grand pays musulman puisque 80% de ses habitants se réclament de cette croyance. Le peuplement de l’Indonésie a été précoce, on en trouve des traces au nord-est de Sumatra et s’est fait par vagues successives. Les proto-Malais, pratiquant la culture sur brûlis s’implantèrent au Néolithique puis furent submergés par d’autres vagues qui maîtrisaient les techniques de la rizière irriguée, du fer et de la navigation. Entre le 5ème et le 13ème siècle l’influence de l’Inde, entraîne l’implantation de l’hindouisme et du bouddhisme. Deux royaumes indo-malais dominent alors l’archipel à Java et à Sumatra. A leur apogée, les relations maritimes sont en plein essor, les navires viennent y chercher l’étain, l’ivoire, les épices, le camphre, etc. Au 14ème  siècle, le royaume de Majapahit constitue un véritable empire maritime qui s’étend sur toutes les îles de l’archipel. Les Chinois commencent à s’implanter à Java et, par métissage, forment un groupe à part. Puis, par l’intermédiaire des princes musulmans de Malacca, et des princes de Java devenus musulmans au 15ème siècle, l’islam pénètre rapidement et fortement en Indonésie.

A la même époque commence la colonisation européenne. Les Portugais furent les premiers à y installer des comptoirs commerciaux en 1511, mais ils furent rapidement chassés par les Hollandais au début du 17ème siècle et les « indes néerlandaises » durèrent jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Sukarno, né Koesno Sosrodihardjo, proclame avec Mohammad Hatta, ami de Nehru et de Senghor, l’indépendance de l’Indonésie le 17 août 1945. Cependant, les Pays Bas refusent de s’incliner et un conflit éclate avec la jeune république qui transfère sa capitale à Yogyakarta. Hatta dirigera la délégation à la Conférence de La Haye, qui se tient en 1949 et à l’issue de laquelle le 27 décembre, la reine Juliana des Pays-Bas transfère la souveraineté sur le territoire des Indes néerlandaises à la République d’Indonésie. Vice président auprès de Sukarno dès l’indépendance, avant de se retirer de la vie politique, il fera retirer toute référence à la charia dans la constitution de la république indonésienne.

Bien qu’amputée d’une partie de son territoire, la Papouasie Nouvelle-Guinée, qui n’accèdera à l’indépendance qu’en 1975, l’Indonésie reste un pays stratégique dans cette région du monde, à la fois par ses ressources naturelles et sa situation géographique, au cœur du système politique de l’Asie du Sud-est, d’importance capitale pour les États-Unis qui craignent à l’époque qu’elle ne bascule dans le camp soviétique en vertu de la théorie des dominos. Devant la politique tiers-mondiste de Sukarno, soutenue activement par le parti communiste indonésien à forte connotation chinoise, la CIA décide de développer des maquis sécessionnistes et d’infiltrer les cadres de l’armée indonésienne dans le but de créer des tensions permettant de faire reculer les communistes. Après avoir joué en vain la carte des rébellions séparatistes, la CIA décide de mettre fin à l’alliance entre le régime Sukarno et le parti communiste renforcée par le développement du mouvement des non alignés auquel l’Indonésie participe activement. Un pseudo putsch, dont le porte parole auto proclamé sera le lieutenant colonel Untung, s’empare et exécute le 1er octobre 1965 plusieurs officier généraux au prétexte qu’ils sont en train de fomenter un complot contre Sukarno. En réalité, se sont des fidèles du président indonésien qui sont exécutés car le général Mohamed Sœharto est derrière tout cela et se saisi du pouvoir sous-couvert de protéger Sukarno. Untung sera exécuté l’année suivante à l’issue d’un pseudo procès, Sukarno démissionne et Sœharto va déclencher une répression féroce dans le pays, tout suspect de communisme sera systématiquement assassiné, il y aura entre 500 000 et un million de morts et l’intelligentsia progressiste sera éradiquée pour longtemps. La dictature de Sœharto durera trente années.

Par un étrange hasard, j’avais choisi, pour m’accompagner durant cette mission, l’essai historique de Michael Christofferson, docteur de l’université de Columbia, professeur d’histoire à  la Pennsylvania State University, sur les intellectuels et la gauche française entre les années soixante et quatre-vingt . Dans ce livre que j’ai dévoré en trois jours, il montre comment la dénonciation du « totalitarisme » a servi de pont entre des auteurs venant d’horizons politiques opposés, mais qui, à travers leur haine de l’union soviétique et de ce qu’ils percevaient comme son fidèle affidé hexagonal, le PCF, allaient combattre de toutes leurs forces le programme commun de la gauche, pour obtenir en fin de compte l’avènement d’une gouvernance centriste qui perdure encore aujourd’hui. Il est assez hallucinant de penser d’ailleurs, qu’ils s’unirent objectivement à ceux qui – au sein du PCF – allaient obtenir l’arrêt de l’aggionamento du parti et ainsi retarder autant qu’ils le purent l’arrivée de la gauche au pouvoir. Cette campagne, particulièrement rentable financièrement et médiatiquement, déboucha sur une relecture « révisionniste » de la révolution française selon Saint Furet et sur un « jansénisme politique » par lequel l’homme ne peut rien pour changer son statut et qu’en définitive, les révolutions constituent un mal absolu. En fracturant la gauche pour longtemps, ceux qui prêtèrent la main à cette entreprise créèrent en quelque sorte les prémices de l’immobilisme chiraquien puis, en boomerang du sarkozisme triomphant. On attend encore que les revues « Esprit » et « Nouvel Observateur », que le journal « Libération », que les socialistes qui se mobilisèrent contre le traité européens malgré la décision des instances du PS, mais aussi que les hiérarques communistes qui n’ont rien vu venir, fassent leur autocritique à ce sujet et en tirent les conclusion pour une nouvelle stratégie.

Fin novembre 1959, Gérard Philippe décédait à 36 ans des suites d’un cancer du foie.

L’homme de gauche, résistant à vingt ans, sauvant ainsi l’honneur de sa famille, fut l’un des premiers à signer la pétition de l’appel de Stockholm en 1950 contre l’armement nucléaire en pleine guerre froide. La mort du président du syndicat français des artistes-interprètes nous plongeait alors dans une profonde tristesse tant il incarnait par ses films, le TNP et le festival d’Avignon les aspirations de toute une génération, tant sa dernière prestation dans « la fièvre monte a El Pao » nous avait ému, tant nous trouvions tous infiniment injuste son départ.

Anne Philippe, son épouse sera par la suite de tous les combats progressistes. Bien loin de nos misérables querelles et trahisons actuelles.
Hong Kong le 14 novembre en transit vers Paris

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