Un mardi 20 octobre.

tour zamansky

Le mardi 20 octobre de l’année du bœuf, l’université Pierre & Marie Curie, en grande pompe et devant la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, a célébré à sa façon 900 années de vie universitaire sur le site où est installé son campus principal, Jussieu. L’UPMC confirme que la tour administrative, si haïe de certains à Bercy, se dénommera désormais la tour Zamansky et décide que la dalle du site Jussieu portera désormais le nom de Guillaume de Champeaux. J’ai décrit dans mon livre, « Quand l’université se réveille tout devient possible », les combats que nous avons menés ces dix dernières années pour que la tour ne soit pas détruite et que le site soit désamianté et réhabilité contre ceux qui voulaient dépecer l’université Pierre et Marie Curie et la réduire aux acquêts dans les friches industrielles du nord de Paris hors les murs. Sans oublier de la mettre à contribution pour l’opération de Saclay. Pour cela ce livre a subi la censure. C’est donc d’abord la victoire sur la haute administration et la noblesse d’Etat qui est ainsi honorée. C’est aussi la constance et la continuité politique de trois équipes présidentielles successives qui est aussi récompensée, sans oublier la ténacité de tous les membres de la communauté universitaire qui s’y sont accrochés comme le paysan s’accroche à sa terre.

Ce fut l’occasion pour la poignée de bolcheviques d’opérette et de leurs alliés apprentis nazillons de tenter de perturber la cérémonie. S’ils avaient eu plus d’imagination et un peu de culture, ils auraient fait remarquer que le 20 octobre, il y 155 ans exactement, naissait à Charleville Arthur Rimbaud et qu’à 17 ans, celui-ci montait à Paris pour assister, non loin de la Halle aux vins mais de l’autre côté de la Seine, aux affrontements sanglants entre le peuple et les hordes versaillaises. Il en sortira en un poème difficile et tragique : « l’Orgie parisienne » . Alors que la tragédie parisienne était acclamée par l’Eglise et que les élèves de l’Ecole polytechnique s’engageaient contre la Commune.

Mais pour être parfaitement juste envers l’Eglise, il faut aussi se rappeler que le 20 octobre 1939, non sans un certain courage le pape nouvellement élu, un certain Eugenio Maria Giuseppe Giovanni Pacelli (Pie XII), constatant dans sa première encyclique l’effroyable tuerie en marche, rappelait que tous les humains sont fils et filles d’Adam et d’Eve. Et quelques soient les nombreuses critiques que l’on peut lui opposer, il est indéniable qu’il y a déclaré : « Qu’au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars dans le monde que l’esprit, l’enseignement et l’œuvre de l’Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l’apôtre des nations :  » Revêtez-vous de l’homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l’image de celui qui l’a créé; en lui il n’y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre : mais le Christ est tout et il est en tous «  » . Quelques jours plus tard, les troupes françaises occupant des enclaves en Allemagne depuis le 6 septembre se replièrent derrière la Ligne Maginot, alors que ces positions n’étaient pas menacées par les Allemands. Le 28 les SS demandent au gouvernement allemand de faire porter l’étoile jaune aux Juifs.

On ne peut faire reproche à nos révolutionnaires de pacotille de ne pas se préoccuper de Pie XII, mais ils auraient dû savoir que le 20 octobre 1905 une grève des chemins de fer russes va se transformer en grève générale, pour réclamer la journée de 8 heures, les libertés démocratiques et la convocation d’une Assemblée constituante. C’est le début de la révolution russe. Ou encore que le 20 octobre 1935, la longue marche prenait fin, Mao et ses fidèles s’établissaient à Yenan, au nord de la Chine. Douze mille kilomètres à pied avaient été parcourus, et seulement 8 000 hommes sur 100 000 au départ y avaient survécu. Quatorze années plus tard ils seront maîtres de la Chine.

Mais revenons à Jussieu, s’il est indiscutable que Guillaume de Champeaux créa en 1108 sur ce site, arrosé en son milieu par la Bièvre qui se jetait non loin de là dans la Seine, une abbaye que la règle rattachait aux Augustins, ce n’est pas lui qui en assura la renommée académique. Ses maîtres principaux et emblématiques furent en réalité Hugues et Richard de Saint-Victor. Le premier, neveu adoptif de Guillaume de Champeaux, fut le véritable fondateur de l’Ecole,  abbé de 1125 à 1140, il était tout à la fois savant, philosophe, mystique et pédagogue. Son ouvrage « De sacramentis christianae fidei » est la plus importante synthèse théologique avant Thomas d’Aquin. Le second, Richard de Saint-Victor est considéré comme le fondateur de la mystique médiévale.

Guillaume de Champeaux, lui, s’illustra surtout en tant qu’évêque de Châlons, rédacteur de la grande charte champenoise qui confirma les possessions agricoles et vinicoles de l’abbaye Saint-Pierre-aux-Monts. Celle-ci eut alors les mains libres pour planter et cultiver la vigne en Champagne créant ainsi le vignoble champenois, ce qui n’est pas rien.

Le rôle de Marc Zamansky fut bien sûr plus tardif. Mais ce mathématicien né à Genève, mobilisé en 1939, fut aussi président du Front National Universitaire, mouvement étudiant de tendance communiste créé à l’ENS. Résistant de la première heure au sein du réseau Mithridate. Marc Zamansky fut déterminant pour que le campus bénéficie de l’emblématique tour, orgueil de l’UPMC. Bien que conscient que des changements importants étaient nécessaires dans l’organisation de l’université et de la science française, il ne comprit pas immédiatement le sens profond du mouvement de mai 1968 et, comme doyen de la faculté des sciences de Paris, tenta d’organiser la participation des étudiants en convoquant des élections le 15 mai.

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Cependant les évènements étaient trop avancés et le calme ne revint qu’à l’été. Il proposa, lors de la refondation des universités en 1970, de transformer la faculté des sciences en université des sciences. Désavoué par ses collègues il démissionna et Jussieu se scinda. Il fallut que certaines des nouvelles universités fassent, à l’expérience, le constat que, partout dans le monde, seules des universités globales, avaient un sens universel, pour qu’enfin l’omni-disciplinarité ne soit plus réservée à la rue d’Ulm ou au Collège de France.

Grâce à Jean Lemerle, trente années plus tard, l’UPMC, Paris Dauphine et l’ENS créent ensembles l’incubateur d’entreprises Agoranov. Puis tout s’accélère. En 2003 Paris Dauphine, l’UPMC et la Sorbonne Nouvelle se rapprochent, l’Ecole normale supérieure se joint rapidement à la démarche, de même que l’Ecole des hautes études en sciences sociales et le 27 juin 2005 une convention crée l’Alliance Paris Universitas qui s’élargira en 2007 à Panthéon-Assas puis en 2008 à Paris-Sorbonne puis à l’Ecole pratique des hautes études au sein d’une association régie par la loi de 1901. Malgré les tumultes universitaires de 2006 et de 2009, un pôle d’enseignement supérieur et de recherche (PRES) va se constituer au sein de l’Alliance entre les trois universités phares du Quartier latin : Panthéon Assas, Paris Sorbonne et Pierre et Marie Curie, au grand dam des esprits chagrins et envieux, il prendra pour nom  La Sorbonne. Les délibérations historiques des trois conseils (juillet, septembre et octobre 2009) ouvrent une période de fiançailles bien nécessaire après une séparation de plus de deux siècles pour qu’enfin se construise à Paris cette Université Globale qui lui fait tant défaut.

Les universitaires du PRES La Sorbonne feraient cependant bien de réfléchir à l’avenir. L’œuvre de Guillaume de Champeaux et d’Hubert de Saint Victor fut éphémère. A la fin du 12ème siècle apparaît un traditionalisme étroit véhiculé par Gautier de Saint-Victor puis Absalon de Saint-Victor. Le premier, dans son Contra quatuor labyrinthos Franciæ attaque les théologiens novateurs, pour leur aristotélisme : « au souffle du seul Aristote, ils ont osé, avec une légèreté d’écolier, aborder les ineffables mystères de la Trinité et de l’incarnation », au lieu de se contenter des Pères de l’Église. Ce pamphlet rend compte que l’esprit de renouveau les effrayait : au secours ! La dialectique envahissait la théologie. Absalon de Saint-Victor en vint à rejeter des sciences séculières : « A quoi servent ces sophismes inextricables qui sont de mode, cette fureur de subtilités où beaucoup se sont perdus ? […] Là où domine l’esprit d’Aristote, ne peut régner l’esprit du Christ ». Rien n’est jamais acquis et lorsque l’on décrète la pause en sciences, on entre dans la spirale de la régression. C’est inéluctablement ce qu’il advint de Saint Victor, puis de la Sorbonne qui avait pris le relais. La Révolution détruisit l’abbaye et chassa les universitaires de la Sorbonne. La dictature les y réintroduit sous le contrôle tatillon d’un recteur.

Une autre leçon plus récente nous vient d’outre Rhin. Je représentais Paris Universitas il y a une semaine aux cérémonies d’ouverture du 200ème anniversaire de l’université Humboldt. Au cours de cette cérémonie, deux éminents universitaires, Gerhard Caspar, ancien président de l’université de Stanford et Glenn Warren Most, professeur de grec ancien à l’Ecole normale de Pise débattirent sur le thème : « what is still to be learned from Humboldt ». Et en effet, il y a beaucoup à en apprendre. Comme je le rappelais dans mon post du 19 mars dernier, l’université Humboldt de Berlin créée en 1809 à l’initiative d’un linguiste réformateur libéral de l’éducation, Wilhelm von Humboldt fut l’un des phares de l’éducation supérieure allemande. Son frère, Alexander von Humboldt fut un naturaliste, géographe et explorateur. Leur mère était d’origine française. A Göttingen, Alexander devient le disciple du naturaliste Georg Forster et voyagea avec lui en France pendant la période révolutionnaire qui l’enthousiasma : « Le spectacle des Parisiens, leur rassemblement national, celui de leur temple de la Liberté encore inachevé pour lequel j’ai transporté moi-même du sable, tout cela flotte dans mon âme comme un rêve ». En 1798 il s’installe à Paris, qui est à cette époque la capitale intellectuelle de la planète. Il loge à l’Hôtel Boston, rue Jacob, près de Saint-Germain-des-Prés. Il étudie au Jardin des Plantes, à l’Observatoire de Paris, à l’Institut de France. Il fréquente Cuvier, les botanistes Jussieu, René Desfontaines et Lamarck.

L’organisation des études dans la nouvelle université reposait sur l’exigence que l’université et des établissements de recherche relativement autonomes, soient associés. L’aîné l’avait créée et son dynamisme ne fut pas pour rien dans le renforcement de la Prusse et dans l’émergence de la nation allemande. Le second l’ouvrit à de nouvelles disciplines scientifiques dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Dès l’année 1908 les Prussiennes obtinrent le droit de s’inscrire à l’Université et, après la première guerre mondiale, les femmes commencèrent à obtenir l’accès au professorat. Alors qu’elle avait été un centre de culture et de recherche extraordinaire, l’université Humboldt, comme toutes les universités allemandes, fut incapable de contenir la montée du nazisme et ne résista que mollement. Plus de 250 professeurs et employés juifs se virent interdire d’enseigner ou de travailler, de nombreux docteurs furent déchus de leur titre, beaucoup de savants et d’étudiants durent fuir, 20 000 ouvrages de sa bibliothèque furent brulés et les universitaires qui n’avaient pas été chassé ou qui n’avaient pas émigré se plièrent sous son joug. Humboldt devint un centre de formation nazi. Elle en paiera le prix après la guerre et tout aussi docilement se conformera à « l’ordre socialiste » pour une part et à « l’apologie de la liberté » pour l’autre. Elles pansent aujourd’hui leurs plaies après une nouvelle saignée.

Rien n’est irréversible, sauf le temps qui passe, et la mémoire sélective de ceux qui huèrent le président de l’université lorsqu’il rappela que Marc Zamansky et sa future femme Marie finirent la guerre l’un à Mauthausen et l’autre à Ravensbrück, est leur honte. J’espère qu’elle ne le sera pas pour la génération qui va bientôt prendre en main l’avenir de notre université. Mais qu’elle n’oublie pas l’histoire, seule la maîtrise, par elle-même, de la maison commune assurera la pérennité de l’université. Tout le reste est vain.

Non Valérie Pécresse, cette autonomie vous ne nous l’avez pas octroyée, nous l’avons conquise, conquise politiquement, conquise à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous avons préservé Jussieu que d’aucuns voulaient raser et nous forcerons l’Etat à respecter ses engagements et à nous en transférer la propriété, non seulement  celle de Jussieu, cela va de soi, personne ne pourrait nous en chasser, mais de l’ensemble de notre patrimoine. Plus rien ne pourra nous être imposé.

Le 20 octobre 2009 était un mardi. Il ne s’est rien passé, sauf le déshonneur de certains.

Gilbert Béréziat du 19ème étage de la tour Zamansky le 21 octobre 2009

6 réflexions sur “ Un mardi 20 octobre. ”

  1. Cher Gilbert. Chronique fort intéressante mais un peu brouillonne : elle va dans tous les sens !

    Mes réactions vont donc être aussi éparpillées que votre texte.

    1. 900 années de vie universitaire sur le site de Jussieu ? Pas d’accord. Les écoles monatisques ne délivrent pas un enseignement qui peut être qualifié d’universitaire. Lire la chronique : « collèges parisiens » http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/03/04/colleges-universitaires-2/

    2. 200 ans de l’université de Humboldt. D’acord pour l’analyse de la fragilité de toute université. Deux chroniques : Humboldt en photos (http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/10/05/humboldt-universitaet/ et « L’idéal humboldtien » : http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/10/06/lideal-humboldtien/

    3. Un PRES de 3 universités avec un statut d’association. Pourquoi pas ? Un PRES « libre et responsable », propriétaire de son patrimoine. Pas de problème ! Mais il vous faut être plus précis sur les projets communs. De mon avis : sans fusion des 3 universités, pas de visibilité internationale. Et pour une fusion, il vous faudra un décret de création. Il vous faudra donc négocier avec Madame la Ministre !

    4. Votre couplet sur les gauchistes et les nazillons est largement inutile dans votre problématique. Je vous repose la question : « pourquoi la Présidence de Pierre et Marie Curie ne répond pas à ceux qui se sont portés candidats pour être personnalités extérieures du CA » ? La courtoisie voudrait que la Présidence réponde. Toute personne qui porte intérêt à Pierre et Marie Curie ne mérite-t-elle pas le respect ?

    5. Enchanté de vous avoir rencontré à Besançon au colloque « Université, universités ». Album photos de 12 présidents ou anciens présidents, présents à ce colloque. http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/10/06/lideal-humboldtien/

    Cordialement. Irnerius

  2. Cher Irnérius

    On ne prête qu’aux riches. En réalité, ce n’est pas l’UPMC qui a fait un appel a candidatures pour pour les personnalités extérieures de son CA mais probablemen l’Université paris 7 et i y a eu un bug car les réseaux des deux universités n’avaient pas encore divergé. En effet et comme je vous l’ai dit par oral, aucun conseil n’est en renouvellement et aucune personnalité extérieure des conseils actuels n’a démissionné. Par ailleurs, J’en ai parlé au comité exécuttif et cette intéressante proposition sera rediscutée en son temps c’est à dire au printemps 2012 lors du renouvellement des conseils.

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