Pour une nouvelle politique éducative !

credits : dmonniaux - flickr

Il n’y a pas de ralliements assumés et de ralliements honteux. La démarche du Ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire est-elle plus méprisable que celle d’un ancien Président d’université reconverti en Directeur-adjoint de cabinet de Valérie Pécresse  (voir dépêche AEF) ? Non, à la voiture de fonction près. C’est en réalité la même démarche, ni plus, ni moins.

La semaine dernière deux livres ont paru qui, malgré les apparences, reflètent bien le problème de la Gauche aujourd’hui. Le premier est signé d’une géographe, Sylvie Brunel, et le second d’Eric Maurin, Directeur de recherche à l’EHESS. La première nous explique que, lors de son mariage en 1983, son mari a refusé de prononcer le fameux triptyque républicain en s’exclamant : « Secours, assistance, oui. Fidélité, non ». Si l’on en croit son livre, celui qui est maintenant son ex-mari a fait la démonstration que, dans son esprit, la fidélité ne désignait pas uniquement la fidélité sentimentale. Le second nous explique que, ce qui caractérise la société française aujourd’hui, c’est plus la peur du déclassement que le déclassement lui-même. « Le déclassement [dit-il] est une réalité qui touche la société à la marge. Alors que nous traversons une des pires récessions de notre histoire, le nombre de salariés ayant perdu un emploi stable dans les 12 derniers mois est, par exemple, de l’ordre de 300 000 personnes. Sur un plan personnel et familial, ces licenciements représentent un drame, mais ils ne concernent cependant qu’une toute petite fraction de la société, à peine 1 % de la population active totale. L’immense majorité des Français reste en fait à l’abri de la déchéance sociale ». Ce n’est sûrement pas avec des arguments de ce genre que la Gauche crédibilisera sa démarche pour une alternance véritable.

Ces deux évènements, apparemment sans rapport, sont en effet emblématiques. La Gauche ne peut se contenter de formules creuses. Il n’y a nul besoin d’être polytechnicien, diplômé de l’ENSAE, pour enfoncer les portes ouvertes sur l’état de la société française constituée aux trois-quarts de couches moyennes dont l’angoisse principale aujourd’hui est celle du statut social de leurs enfants. D’ailleurs les internautes ne s’y sont pas trompés : Toké d’Alsace commente le livre d’Eric Maurin le 8 octobre, « ce qui a changé depuis l’ancien régime, c’est que, dans le « nouveau régime »(de banane?), les statuts s’héritent désormais également de « père en fille » et de « mère en fils »(égalité des sexes oblige), ce qui accroit considérablement les chances d’une transmission d’héritage « réussie » et qu’ainsi, aucun héritier ne sortira de sa condition d’origine !  ». La Gauche se débat dans un réseau de contradictions terribles. Sarkozy fait des choses élémentaires qu’elle aurait dû faire : toiletter le lycée en renforçant les langues et les humanités, rééquilibrer les financements des filières d’enseignement supérieur (au moins dans les annonces), encombrer les filières sélectives et colmater les brèches du modèle social (Martin Hirsch) en toute impudeur face aux canons de sa caste d’origine (déficit budgétaire hallucinant). Je ne suis pas dupe, bien sûr, des cadeaux qui nous ont été faits (je parle ici comme appartenant à la frange des 15 % de plus hauts salaires) pour nous faire accepter cette politique.

Mais pour le futur le fond du problème n’est pas là et Eric Maurin le sait bien sauf qu’il ne le dit pas. On ne peut pas donner des objectifs ambitieux aux jeunes générations si l’on n’est pas crédible. Certes, le diplôme est encore protecteur, mais ce n’est pas lui qui crée les plus-values nécessaires à l’accession de tous à un niveau de vie acceptable. Il n’y a pas si longtemps, l’union soviétique se glorifiait d’avoir donné l’éducation à tous ses enfants et ce n’était pas faux. Où en est-elle aujourd’hui ? Où sera la Chine demain ? La France doit cesser de financer les études de ce que Bourdieu appelait la noblesse d’Etat sans contrepartie. Nous n’en sommes plus à l’époque où il était nécessaire de créer un corps d’instituteurs, de maîtres pour le second degré et d’artilleurs pour l’armée napoléonienne. L’éducation initiale ne saurait être la clé que l’on obtient à quinze ans pour une vie sans histoires. Les leurres de cette approche sont connus de tous et pas uniquement en France. Je vous renvoie à ce propos à l’excellent article de Scott Jaschik paru le 2 octobre dans Inside Higher Education : « Between 1955 and 2005, college enrolments increased to 17.5 million from 2.6 million and the percentage of high school graduates seeking some higher education increased to 70 percent from 45 percent. According to sociological theories of modernization, such a « massive expansion of higher education » should have disproportionately helped the less privileged in society, promoting their upward mobility, according to a paper just released in the American Sociological Review. But that didn’t happen ». Pourquoi ? Par ce que le développement du système des SAT (Scholastic Assessment Test), version américaine de nos concours d’entrée nationaux, a mis à bas le système d’élévation sociale antérieure : « Between 1947 and 2001, the number of enrolled students increased by seven times, while the number of SAT takers rose 70-fold ». On ne saurait mieux dire.

Comme le soulignait Elie Cohen lors de l’émission C dans l’air du 8 octobre« depuis l’an 2000 à peu près, on assiste à un vrai décrochage de l’industrie française […] quand on regarde la position de la France dans les produit de haute technologie et dans les produits haut de gamme on constate qu’elle a perdu des places par rapports à ses partenaires ». L’heure doit donc être à la mobilisation des intelligences pour créer les conditions d’une nouvelle croissance dans les conditions d’une économie de la connaissance, laquelle se diffuse à toute vitesse sur la toile. Je suis donc persuadé que la Gauche doit assumer ce changement de paradigme. L’homéopathie Sarkosienne à l’œuvre dans la nécessaire réforme des lycées, qui ne touche nullement au problème de fond de l’orientation des élèves, montre que la droite refuse de le faire. La réorientation des meilleurs élèves vers les formations universitaires qui les mettront plus précocement en contact avec la Recherche dès la fin des études secondaires est une impérieuse nécessité. Mai quoi qu’en dise Valérie Pécresse aucune mesure sérieuse n’est prise en ce sens. Que la gauche, et elle en est capable, construise un projet qui mette ces formations à égalité de moyens et de contraintes avec les classes préparatoires et les autres filières sélectives. Quelle fasse sa révolution culturelle en autorisant les universités à choisir leurs étudiants comme le font les classes préparatoires. Qu’elle laisse les établissements maîtres de choisir les étudiants qui rentrent dans leurs masters ou dans les filières contingentées comme elles le font déjà pour l’accès au doctorat. Bref qu’elle accepte la compétition académique et la différentiation des établissements. Et que cesse enfin cette illusion d’un égalitarisme de façade qui nous conduit à la régression.

Je propose que l’on renverse le paradoxe, gardons le système élitiste français, mais exigeons que ceux qui sortent des quinze premières grandes écoles d’ingénieurs et de commerce françaises commencent leur carrière en faisant leurs preuves dans l’entreprenariat privé productif pendant au moins cinq années avant tout accès à un emploi d’Etat. Exigeons que les élèves fonctionnaires qui sortent des trois écoles normales supérieures commencent leur carrière dans les lycées des zones urbaines périphériques (zones périphériques n’étant pas synonymes  de quartiers difficiles) avant tout accès à un emploi universitaire. Exigeons que ceux qui ont bénéficié d’une formation médicale ou juridique gratuite soient astreints à un service civil, certes rémunéré, mais dans les zones de désert médical ou juridique avant de postuler à un emploi dans un hôpital ou un cabinet médical des zones urbaines prospères. Dans le même temps refondons les premiers cycles universitaires sur un mode plus ouvert, remettons à l’honneur les humanités, assurons nous que tous les jeunes français maîtrisent au moins une langue étrangère, que les candidats aux métiers d’avocat et de médecin maîtrisent le français et l’orthographe et cessons d’utiliser les mathématiques comme pierre angulaire d’une sélection normée. Voici ce que pourrait être une politique éducative d’une Gauche refondée. Pour cela il n’y a pas d’alternative à une levée des carcans de l’Etat sur les programmes et les établissements d’enseignement. Oui, l’autonomie, l’autogestion, le contrôle a postériori ex-post, là est la clé. Laisser cet espace à la Droite c’est accepter qu’un grand espoir soit dévoyé. La propreté dogmatique, toute ma génération y a tâté, avec quel résultat ? Le mensonge d’Etat ! Pragmatique et de gauche oui, fidèle à nos engagements oui. Mais infidèle au modèle et infidèle aux certitudes, oui cent fois oui.

Paris le 14 octobre

4 réflexions sur “ Pour une nouvelle politique éducative ! ”

  1. 1) la revalorisation des langues et des humanités récemment promue par Sarkozy. Il a, à de multiples reprises ces dernières années, montré un grand mépris pour ces domaines.

    2) la « sensibilisation » des meilleurs étudiants à la recherche dès le début de l’université. En même temps, on demande à l’université une plus grande « professionnalisation » des cursus enseignés. Pr dans une école d’ingénieur universitaire, je crois que nous y avons trouvé un bon équilibre ( et il est scandaleux que le ministère ne vienne pas soutenir les écoles d’ingénieurs universitaires, malmenées par la LRU). Il faudrait aussi convaincre les « bons chercheurs » d’enseigner en 1er cycle (et de s’impliquer dans la gestion de ces 1ers cycles), ce qui n’est pas gagné, car ils sont souvent bien occupés à essayer de faire tourner leur petit master « vivier ».

    3) Le décrochage de l’industrie vient, à mon sens, pour bonne partie de l’ambiance déplorable, tendue et finalement peu productive, qui règne dans les entreprises. La peur du déclassement accapare l’esprit des gens ; il reste peu d’énergie à mettre dans les bonnes idées. Pour avoir travaillé dans la recherche de l’entreprise qui domine la téléphonie mobile mondiale depuis 10 ans, je vois la différence d’atmosphère interne.

    4) quel ministre osera faire face au lobby des profs de prépa ? (qui n’ont, trop souvent, absolument rien à faire du dialogue avec les EC qui accueillent les élèves sortant de leurs classes)

  2. Et si on mettait en place une grande réforme pour pallier à tous ces problèmes ? Bien entendu il faut faire simple. On peut d’abord partir du constat que les profs de lycées ont une grande influence sur l’orientation des élèves après le bac. Ainsi une bonne idée serait de remettre la formation des maîtres dans les universités, en connexion/passerelle avec la recherche (c’est à dire lieu de rencontre/échange/amitiés entre les membres des différentes filières). Ca voudrait dire qu’on fermerait les IUFM que l’on avait soigneusement mis bien loin des universités. On pourrait faire cette formation des maîtres en 5 ans (de toute façon c’est ce qui est déjà le cas pour la quasi totalité des futurs maîtres). On pourrait mettre le paquet sur cette formation bref faire en sorte que les élèves en gardent un bon souvenir (bon souvenir de l’université, ils y reviendraient souvent seuls pour voir d’anciens amis ou d’anciens profs, ou avec leur classes pour faire des visites ou conférences). La suite est toute naturelle, tout le monde a compris. Ca serait une réforme que l’on pourrait appeler « masterisation ». Ca aurait aussi l’avantage d’être une réforme plébiscitée par les universitaires tant elle leur est avantageuse, ce qui n’est pas à négliger.

  3. Bien sûr, vous avez mille fois raison. J’ai rencontré peu de personnes satisfaites du système actuel de formation des maîtres, la création des IUFM en, dehors des université a, évidemment, été une erreur fondamentale. C’est particulièrement vrai pour les disciplines scientifiques puisque celà a éloigné les étudiants qui se destinaient à l’enseignement secondaire de la proximité fécondante des laboratoires et les coupait de la recherche.
    Le fond du problème n’est il pas comme pour tout le reste de continuer de vouloir recruter des maîtres par des systèmes de concours qui ne prennent pas en compte leur aptitude à l’enseignement et favorisent l’hysperspécialisation au détriment d’une véritable formation à la pédagogie. Que signifient aujourd’hui le CAPES et l’agrégation ?

    Autrement dit, comme vous, je considère que le master est le diplôme de base qu’ils devraient d’abord obtenir et que, de la même façon que nous sélectionnons les futur docteurs non seulement sur leur résultats aux examens de master mais après la présentation de leurs travaux devant un jury, on pourrait aussi prendre en compte l’aptitude à l’enseignement pour les futurs maîtres.

    En tout cas, le retour des IUFM au sein des universités est une bonne chose à conditions qu’ils ne se réfugient pas dans leur tour d’ivoire. On peut cependant être dubitatif sur l’avenir quand on considère la compositions des groupes de travail chargés de modifier les contenus pédagogiques !

  4. Gilbert, depuis mon dernier post, j’ai fait des recherches : la masterisation est une réforme qui est en discussion actuellement, et accrochez vous bien … il y a des universitaires qui sont en lutte pour la contrer ! je n’arrive pas à comprendre ça, cela semble dépasser toute logique. Ils luttent pour que les IUFM restent hors des universités et l’on tienne bien éloignés les étudiants de la proximité fécondante des laboratoires de recherche. Je me demande bien qui sont ces gens en lutte mais manifestement ils ne portent pas l’université en grande estime ou bien ils n’ont pas confiance en elle. C’est bien dommage qu’ils n’aient pas compris tout le bénéfice que l’université pourrait retirer de l’opération (voir mon message précédent et le votre). Peut-être faudrait-il leur expliquer ?

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