Il n’y a pas que l’Asie dans la vie !

argentina

Lors de mes précédents passages à Buenos Aires je n’avais pas eu le temps d’une visite à la ville, cette fois c’est chose faite grâce aux contraintes des horaires d’Air France qui m’obligent à partir samedi soir. Avec le décalage horaire, j’ai donc mon dimanche disponible, j’en profite pour me rendre à la plaza de Mayo, jeter un coup d’œil à la cathédrale métropolitaine et visiter la casa Rosada, siège de la présidence de la république. L’hôtel où je suis descendu se situe avenue de Mayo, à quelques centaines de mètres de là. C’est ici, en mai 1810, qu’eut lieu la révolution qui allait conduire à l’indépendance. La formation de multipes juntes dans les cités espagnoles, lors de l’été 1808 était la conséquence de la vacance du pouvoir royal résultant de l’invasion napoléonienne. Dans un premier temps elles ne voulurent pas changer grand chose, c’est ainsi que le 24 mai 1810 une première junte constituée à Buenos Aires désignait le Vice-roi Baltazar Hidalgo de Cisnéros comme président. Elle fut débordée le lendemain par une nouvelle junte formée par les éléments les plus radicaux de la ville s’appuyant sur le corps des milices. Elle destitua immédiatement le Vice-roi. Mais deux jours plus tard elle publie une circulaire précisant qu’elle agit au nom du roi d’Espagne Ferdinand VII. Ce n’est que six ans plus tard, lors du congrès de Tucumàn, le 9 juillet 1816 que l’indépendance des provinces unies de l’Amérique du Sud consacre l’éviction de la royauté espagnole.

La plaza de Mayo est étrangement calme en ce dimanche matin, deux souvenirs lancinants de l’histoire tragique et récente y subsistent, à droite en regardant la casa Rosada un campement réclame la mémoire pour les victimes de la répression et en miroir sur la gauche, un autre revendique la justice pour les vétérans de la guerre des malouines. C’est à travers l’Asociación Madres de la Plaza de Mayo que j’ai fait la connaissance de l’Argentine, le 30 avril 1977. Pour exiger que la lumière soit faite sur ce qu’il était advenu de leurs enfants enlevés par la milice militaire, quatorze femmes se réunissent pour la première fois sur la plaza de Mayo. Comme il était interdit de se rassembler, elles font inlassablement la ronde devant le palais présidentiel et, la presse étant muselée, deviennent les témoins vivants, face au monde, de l’ignominie de la dictature. Comme cela ne suffit pas, le 10 mai 1981 elles transforment la ronde en marche de la résistance qui sera organisée chaque année, la dernière aura lieu les 25 et 26 janvier 2006 mais ce n’est que l’année suivante qu’elle s’arrêtera réellement sans que pour autant les bourreaux aient été réellement inquiétés. L’agitation engendrée, entre autres par les Madres de la Plaza de Mayo, va bientôt, dans un contexte de forte dégradation de l’économie,  inquiéter la junte militaire qui, après avoir remplacé Videla et Viola par leur clone Leopoldo Fortunato Galtieri, tentera de détourner l’attention en se lançant en 1982 à corps perdu dans le conflit des Malouines/Faulkland qui ne pouvait que bénéficier à Margaret Tatcher de son côté en mauvaise posture. Ce qui devait arriver arriva ! Malgré l’impopularité grandissante de « la Dame de Fer » au sein des démocraties, celles-ci jugeaient encore plus infréquentable la junte argentine. L’appui international fut massif pour la Grande-Bretagne qui écrasa l’armée du « golpe » balayant ainsi ce qui restait de crédibilité à la Junte. Le début de la fin était en vu pour les dictateurs, obligé de passer la main. Galtieri s’en va le 1er juillet 1982 et le général Bignone le remplace pour ordonner immédiatement la destruction des documents concernant la détention, la torture et l’assassinat des disparus. Les élections libres d’octobre 1983 ramènent les civils au pouvoir. Seuls quelques uns des bouchers payerons de peines légères leurs crimes de sang.

Le lendemain je m’envole vers Córdoba « la Docta », première étape de mon périple universitaire,

L’université de Córdoba, l’Alma Mater des universités latino-américaine, avec ses cent dix mille étudiants, ses enseignants, ses chercheurs et ses personnels, c’est plus de 14 % de la population de la ville. Fondée par les jésuites 14 années à peine après leur arrivée dans une contrée située au croisement de routes importantes de l’Argentine, proche des Sierras au pied de la Cordière des Andes, elle garde jalousement sa réputation de révolutionnaire. Révolutionnaire elle fût en effet au temps où les jésuites voulaient dégager un élite autochtone des aristocrates castillans ou catalans ce qui les conduisit à leur perte. Révolutionnaire elle fût en 1810 quant elle apporta son soutien à la junte de Buenos-aires contre le Vice-roi qui trônait en sa ville, Révolutionnaire elle fût en 1918 lorsque ses étudiants imposèrent une réforme universitaire qui allait servir de guide à plusieurs générations d’étudiants sud-américains. En quoi consistait-elle ? Les éléments principaux : laïcité,  gratuité, autonomie universitaire , participation tripartite et paritaire au gouvernement de l’institution (professeurs, étudiants et diplômés), rénovation des chaires, chaires parallèles, ouverture sur la société civile. L’Université ne rechercha pas la tutelle soit disant égalisatrice de l’Etat mais à s’en émanciper. Révolutionnaire elle fût quand il fallut en finir en 1969 avec la dictature militaire et ce fut le « viborazo » qui au bout d’une année parvint à chasser le général Ongania. Révolutionnaire à  l’excès dont le contre coup allait installer un nouvelle dictature militaire le 24 mars 1976 qui pratiqua, selon l’historienne Marina Franco, se met en place une « répression systématique et organisée sur un ensemble important de la société : militants politiques et syndicaux, ouvriers, universitaires, artistes, intellectuels ».

L’université de Cordoba est aussi terriblement conservatrice de son patrimoine et des rites du passé, comme en témoigne une merveilleuse salle des thèses à faire pâlir la Sorbonne,  devenue il est vrai réservée aux Honoris Causa et aux professeurs émérites qui, contrairement aux nôtres, ne sont pas légions. Elle continue aussi de gérer son propre lycée d’« excellence », le collège Montserrat, issu du « colegio Màximo de Cordoba » créé lui aussi par les jésuites. Mais contrairement aux crémeux des lycées Hoche, Sainte-Geneviève, Stanislas, Louis-le-Grand, Henri-IV, Pasteur, Clémenceau, Blaise-Pascal, Le Parc,  Chateaubriand, Fénelon, Edouard-Herriot et Georges-de-La-Tour, leurs élèves n’ont pas été ségrégés du marais universitaire à l’issue de leurs études secondaires.

Aujourd’hui, cent dix mille étudiants suivent les cours de l’université, la direction me reçoit chaudement et nous aurons une séance de travail très productive avec leurs mathématiciens et leurs économistes pour enclencher des coopérations futures.

De retour dans  la capitale, nous visitons l’université de Buenos Aires,

Mastodonte de plus de deux cent mille étudiants, l’UBA est en pleine campagne électorale pour les élections étudiantes. Rencontre amicale avec le Vice-président des relations internationales puis visite à la faculté des sciences naturelles. Chaleur bruyante d’un campus bien vivant, des stands partout, pas pour alerter contre le virus H1N1 dont, ici où là, quelques pâles posters rappellent l’existence, mais des dazibaos géants étalent les revendications des étudiants qui réclament l’autonomie, c’est-à-dire le retour à l’esprit de 1918, leur implication dans la gestion et surtout la fin de la mainmise de l’Etat ! Au deuxième étage d’un immense patio où trône encore le « Che », je dégote le centre d’investigation de la mer et de l’atmosphère pour renouer des relations scientifiques et discuter d’échanges d’étudiants. Deux jours plus tard, un mail de l’un des jeunes chercheurs rencontrés me rappelle qu’il est fortement intéressé par mes propositions.

La Patagonie

Rejoins par le directeur de la station marine de Banyuls,  je m’embarque dans un Douglas Mc Donald hors d’âge pour Puerto Madryn, porte nord de la Patagonie. La Patagonie, dont l’unique empereur fût un avoué français de périgueux qui se fit anoblir par la cour impériale de Bordeaux puis acclamer, à grand coup d’alcool, Orélie-Antoine Ier roi d’Araucanie et de Patagonie le 20 novembre 1860, est une zone semi-aride qui forme la pointe sud de l’Argentine jusqu’à la terre de feu, elle se poursuit en une vaste plaine large de plusieurs centaines de kilomètres avec moins de 100 mètres de profondeur sous la mer. Cette plaine sous marine est le siège de la remontée à une vitesse étonnante du courant froid des Malouines qui apporte avec lui de nombreux nutriments. Puerto Madryn est une ville champignon qui a poussé là en deux décennies. Notre hôte, José Louis Esteves, ancien étudiant à Marseille, sans doute le meilleur connaisseur de la situation éco-environnementale de la côte Patagone, de sa faune et de sa flore, nous accueille. Après un passage à notre hôtel flambant neuf situé le long de la plage (on se croirait à Nice en décembre, mais en plus frugal) nous fonçons observer les balleinas francas en plein rut. Ces mastodontes de trente tonnes font des cabrioles à cent mètres de notre lieu d’observation, contrairement aux humains, les femelles qui ne veulent pas du mâle qui approche se mettent sur le dos. Nous irons les voir de près en bateau. C’est près d’un  millier de balleinas francas qui se reproduisent ici chaque année, et elles ne sont pas les seules. Les pingoüino de magallanes mâles et monogames sont en train de préparer le nid pour leur compagne et ses petits qui devraient arriver sous peu. Quand aux elefantes marinos mâles, pachas d’une demi tonne, c’est plus d’une centaine et de femelles pour chacun dont ils attendent le retour et les faveurs. Quelle santé ! Nous croisons sur notre route calidris canutus, cormoràn gris, chingolos, martinets, pétrels et … quelques touristes.

Deux jours de rencontres avec les chercheurs du Centro Nacional d’étude Patagonico permettent de trouver plusieurs pistes de collaboration. Au siège de la Fondacion Patagonia Natural, qui fut portée sur les fonds baptismaux il y a vingt ans par Marineland de Nice, nous apprenons comment, dans un contexte économique et politique difficile, les chercheurs et les citoyens ont réussi à faire reconnaître par la population, les autorités locales et nationales, les pétroliers et … les touristes la nécessité d’actions concrètes pour la protection de l’environnement côtier et de la faune terrestre, marine et aérienne qui l’habite. Elle a son actif quelques belles études comme celles sur les migrations saisonnières et a pu obtenir des fonds pour le faire par les agences onusiennes. Malgré tout le travail réalisé, plus de 65 espèces sont menacées dont 30 de requins et de patins¹. Nous rencontrons également plusieurs représentants du réseau Orion qui constitue un médiateur important entre des universités diverses et dispersées d’Amérique latine et quelques universités européennes. Pas besoin de l’Etat pour  cette activité, bien au contraire ! Avant de nous embarquer pour l’Extrême, petit tour dans la péninsule Valdès, immense hacienda où l’aridité n’empêche pas le grouillement de la vie et où nous croisons quelques groupes de guanacos qui alternent avec les moutons.

La Terre de feu !

Après avoir franchi le détroit de Magellan puis le zig-zag de la Cordière des Andes, qui s’infléchit brutalement vers l’est pour donner la Cordière Darwin avant de piquer droit au sud et de se fondre dans les massifs antarctiques, l’avion arrive à Ushuaïa. L’atterrissage n’est plus ce qu’il était depuis qu’une nouvelle piste a été gagnée sur la  mer, tourisme oblige. Dans l’avion, bondé en cette fin de samedi, c’est une débauche de jeunesse car les Nicolas Hulot locaux ont fait leur boulot et tous les baba cool friqués de Buenos Aires viennent  se faire rôtir sur les pistes de ski puisque la météo est favorable, contrairement aux prévisions. Inexorablement, la ville telle un cancer croît en envahissant doucement les pentes de la Cordière. Les argentins se sont accaparés cette île en 1884 mais c’est l’Eglise anglicane qui fit son affaire de l’évangélisation des aborigènes Yaghanes, Selk’nam ou Onas qui y vivaient pratiquement nus et résistaient au froid en s’enduisant de graisse. Quoi qu’il en soit, 125 ans plus tard on ne compte que quelques poignées de descendants.
Le lendemain dimanche, nous décidons de profiter du beau temps et plutôt que de prendre les monstrueux catamarans bondés de touristes à l’excès, nous louons avec quelques autres touristes une petite vedette qui va nous conduire le long du Canal de Beagle qui sépare la zone nord de la Terre de feu des îles plus petites situées au sud. Longtemps sujet de discorde entre le Chili et l’Argentine, la situation est maintenant pacifiée grâce à la papauté (chose nouvelle en Amérique latine) même si le Chili ne pouvant supporter que Ushuaïa soit considérée comme la ville la plus septentrionale du monde a transformé un fortin militaire, Puerto William, en ville pour lui voler la vedette. Le canal doit son nom à Darwin qui fut du second voyage du Beagle dans cette zone. Après quelques milles nautiques vers l’Est, nous contournons le phare de Beagle et l’îlot aux cormorans, puis retour vers l’ouest « with high speed » pour frôler Alix et les barrissements de ses lobos marinos paresseux et leurs escortes de Cormorans. Enfin, nous débarquons sur Bridgess dont nous escaladons le sommet pour contempler les îlots alentours et la passe qui, vers l’ouest conduit à l’océan Pacifique. Lundi, visite au Cadic, homologue du centre de Puerto Madryn gérés tous les deux par le CONICET, l’équivalent argentin du CNRS. Accueil  sympathique de chercheurs qui se demandent bien ce qu’une université parisienne peut bien venir prospecter à Ushuaïa. Nous resterons plus de quatre heures avec eux et partirons pleins d’espérance de collaboration pour le futur.

Dernière escale à Buenos Aires avant de prendre le vol de retour vers le quotidien parisien. Nous faisons la visite de courtoisie prévue dans le code de bonnes pratiques de l’UPMC. Le Conseiller culturel accepte de nous rencontrer une demi-heure entre deux réunions importantes, puis nous échangeons avec ses adjoints un peu plus longtemps. Notre démarche semble les surprendre mais très vite nous trouvons un terrain d’entente. C’est essentiel tant il est vrai que, de mon point de vue, les universités françaises sont à la remorque des Ecoles grandes et petites sur ce sujet.

L’Argentine, culture européenne mâtinée de l’esprit nord-américain est en renaissance, elle possède de larges espaces, ses citoyens prennent conscience de son importance internationale et pas seulement en football et en rugby. Les chiffres sont cruels, en 2008 17 étudiants argentins se sont inscrits à l’UPMC et le nombre de ses étudiants qui y ont été sur programme d’échange se compte sur les doigts d’une main ! C’est ce paradigme qu’il faut inverser. Arrivé à l’aéroport, je prends connaissance du décès de Willy Ronis,  l’un des photographes majeurs de la France populaire. Il avait été fêté il y a trois ans à la fête de « l’Humanité » à l’occasion de ses retrouvailles avec Suzanne Trompette, la petite fille de sept ans qu’il avait photographiée, poing levé, en bonnet phrygien, juchée sur les épaules de son père, Félix Gilles, cheminot communiste, le 14 juillet 1936, rue Saint-Antoine, à Paris.

Aeroparque Jorge Newbery le 15 septembre

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¹Lire à ce sujet « sintesis del estado de conservation del mar Patagonico y àréa de influencia » paru en  2008 édité par la fondation (Edition del Foro à Puerto Madryn) ISBN 978-987-24414-3-2

Une réflexion sur “ Il n’y a pas que l’Asie dans la vie ! ”

  1. Joli carnet de voyage, ce pays m’a l’air fascinant!
    Une petite remarque cependant, Ushuaïa ne peut pas être la ville la plus septentrionale, je pense que tu voulais dire australe (pas très grave en soit)

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