Déprime d’été

sarkozy plage

Il n’y a pas de risque zéro. L’incident que vient de subir notre hyperprésident vient à point nommé nous le rappeler. Comme ses thuriféraires ont cru bon de le constater, la charge est lourde, sans doute angoissante parfois. Cela peut largement expliquer un malaise provoqué par l’action conjuguée d’un effort et de la chaleur sans aller chercher plus loin ! Après tout ce risque est inhérent à une position sociale qui n’a certes pas que des avantages. Mais aussi inconfortables soient ils, les désagréments qu’endure Nicolas Sarkozy ne sont rien par rapport à ceux qu’endurent aujourd’hui, non seulement les exclus de la couche moyenne de plus en plus nombreux et que risquent de rejoindre la cohorte des licenciés annoncés et des jeunes qui, arrivés sur le marché du travail, ne trouveront pas d’emploi. Ils ne sont rien par rapport à ceux qu’endurent les travailleurs sociaux qui, payés au lance-pierre quand ils le sont, s’efforcent tant bien que mal de colmater les brèches d’une société en crise et les enseignants des quartiers difficiles sommés d’expliquer à des enfants et des adolescents de moins en moins apathiques comment il faut s’y prendre pour rejoindre la noblesse d’Etat. Comme le déclare Didier Rousseau, président du cabinet Weave qui annonce à l’AEF  (Dépêche n°116919) une baisse de plus de 50% des recrutements en 2009, « il y a un risque de sacrifier une à deux générations de diplômés ».

En cet été du quarantième anniversaire des premiers pas de l’Homme sur la lune, les nuages s’amoncellent et pas seulement à cause de la pandémie grippale arrivant à grands pas. La question n’est pas de savoir si l’explosion surviendra, mais quand elle se produira tant les tensions sont apparentes. Le six mois de crise que viennent de subir la quasi-totalité des facultés de lettres n’étaient pas dus uniquement au conservatisme de quelques professeurs mais à la tentative réussie du gouvernement de faire payer à la jeune génération la décision de réduction de la masse salariale dans le second degré en supprimant l’année de formation rémunérée. Bien sur, nul n’a songé alors à faire des économies en supprimant la rémunération des élèves fonctionnaires des Ecoles Normales Supérieures ou celle des élèves de l’Ecole Polytechnique. Lors de la crise des banlieues de 2005, puis des manifestations et des luttes étudiantes et lycéennes de 2006 contre le « contrat premier embauche », de nombreux acteurs du monde éducatif et universitaire avaient pointé du doigt la crise structurelle française en matière de formation supérieure. Plusieurs indicateurs sont au rouge pour la jeunesse. Un document de travail du centre d’analyse stratégique, commandité par le premier ministre, tente d’analyser ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement le déclassement des jeunes générations . Malgré de laborieux efforts pour tenter d’atténuer la réalité, ce document reconnaît qu’en fait, seuls les diplômés des grandes écoles ont encore des chances d’obtenir très rapidement un emploi de cadre à l’issue de leurs études. Cet avantage ne résulte nullement de leurs capacités propres mais de l’influence des réseaux, des lobbies voire des règlements occultes constitués depuis plus d’un siècle et qui leur donnent la priorité sur les jeunes diplômés de l’université aussi talentueux qu’eux. Au grand désespoir des rédacteurs du texte, la crise est survenue au moment où la relève des générations pouvait donner un ballon d’oxygène au mythe de la méritocratie « à la française » et rendre moins douloureuse la décision de Nicolas Sarkozy de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

D’autres se sont exprimés à ce sujet et considèrent que d’ores et déjà la fracture entre la frange supérieure des couches moyennes (au sein de laquelle se recrute la noblesse d’Etat) et la frange inférieure constituée de ceux qui, pour la plupart, ont bénéficié des bienfait de l’Ecole de la République jusqu’à la fin des années soixante dix. C’est dire qu’une lutte âpre est déclenchée pour le contrôle de l’accès à des emplois qui jusqu’à présent ne représentaient pas une cible pour les catégories sociales les plus huppées et qu’au sein même des classes moyennes le corporatisme a progressé. C’est dans ce sens qu’il faut par exemple ranger les efforts considérables déployés par certains pour faire rentrer dans le champ du concours d’entrée en médecine l’ensemble des professions paramédicales qui représentaient auparavant une voie de promotion sociale pour les enfants des catégories les moins favorisées. C’est aussi dans ce sens qu’il faut juger l’attention portée sur les dispositifs dérogatoires de type IUT. Parallèlement, le creusement de l’éventail des salaires et la montée de l’exclusion sociale a renforcé les appétits d’une partie minoritaire de la population et les craintes du plus grand nombre au point que la cohésion de l’ensemble de la Nation parait menacée.

Mais en réalité, le problème posé au pays est d’une toute autre ampleur. Le fait même que le rapport commandité par le premier ministre s’intitule : « la mesure du déclassement » est révélateur de la psychologie ambiante. Personne ne souhaite discuter des conditions dans laquelle une fluidité sociale accrue serait acceptable pour tous. Et il y a une bonne raison à cela, le développement des inégalités de revenus serait remis en cause. C’est tellement pratique l’ascenseur social à la « Madelin », il ne fonctionne que dans un sens, tout le monde s’entasse sur le toit. Personne n’imagine que l’ascenseur social puisse fonctionner en direction du bas. Reste la chute d’une grande hauteur. Quelle honte pour un haut fonctionnaire ou du dirigeant du CAC 40 qu’un de ses enfants soit fonctionnaire de catégorie C, employé voire ouvrier spécialisé ! Un bon accident çà fait plus clean. Et c’est pourquoi, comme le faisaient remarquer un groupe de physiciens nullement classés à l’extrême gauche, « Le système est toujours en place pour les étages les plus hauts : les Ecoles Normales Supérieures, l’ENA, Polytechnique, l’ascenseur fonctionne toujours sans heurt pour les classes les plus aisées. »

Il est des exemples où des pans entiers de sociétés pourtant bien éduquées se sont retrouvés brutalement dans une misère extrême. C’est le cas des pays issus de l’Union Soviétique et ce fût le cas de l’Uruguay et plus récemment de l’Argentine. On ne peut pas d’un côté développer un système éducatif et universitaire performant, avoir comme objectif d’amener une génération de jeunes au niveau du baccalauréat et ne pas développer une économie robuste, sauf à considérer comme en Irlande que l’émigration des élites est une variable d’ajustement économique. Face à ce dilemme, la noblesse d’Etat qui dirige notre pays tergiverse et c’est sans doute là le plus grand nid de résistance aux réformes. Cela fait plusieurs années que les plus clairvoyants des analystes plaident pour une économie qui ne repose pas seulement sur la reproduction de procès et de biens inventés ailleurs et qui ne se contente pas du business et de la finance comme condition du développement. Or cela ne peut se concevoir par une politique d’enseignement supérieur malthusienne et ségrégative. D’une certaine manière la crise financière actuelle est venue conforter cette analyse. L’Amérique d’Obama vient d’en tirer les conséquences et se propose d’amener chaque jeune américain à un niveau d’éducation équivalent à la première année des collèges de deux ans c’est-à-dire en fait au niveau du baccalauréat français. Moins de deux jeunes français d’une classe d’âge obtiennent aujourd’hui le baccalauréat et ceci depuis près de dix années.

La deuxième condition pour que l’économie de la connaissance puisse s’installer chez nous est que la recherche soit active dans les secteurs clés et qu’elle soit valorisée le plus rapidement possible. Dans ce domaine on est loin du compte car, dans notre pays, tout est fait pour détourner les jeunes des disciplines de base. Selon la note annuelle de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance seuls les deux tiers des jeunes d’une classe d’âge obtiennent le baccalauréat.  Quatorze pour cent seulement des élèves détenteurs d’un baccalauréat S s’inscrivent en première année de licence scientifique. Et moins de 20 % d’entre eux ont eu une mention assez bien ou supérieure au baccalauréat. Près de 20 %, pour la plupart titulaire d’une mention bien ou très bien, s’inscrivent dans des classes préparatoires aux soit disant « grandes écoles » et plus de 25 % s’inscrivent en préparation du concours d’entrée aux études médicales et pharmaceutiques ou le taux de réussite frise les 15 %. Seuls ceux qui ont une mention bien ou très bien y ont des chances raisonnables de réussite. Les tentatives effectuées depuis près de six ans à l’UPMC pour réorienter ces  étudiants vers les disciplines de bases (mathématiques, physique, chimie) se sont soldées par un constat d’échec. La réformette qui vient d’être adoptée à l’Assemblée Nationale ni changera rien car c’est une réforme d’une toute autre ampleur qu’il eut fallu entreprendre comme je l’explique dans ma note du 6 juillet. Vingt pour cent de ces bacheliers S sont dirigés vers les filières professionnalisantes courtes et sélectives mais la moitié d’entre eux y perdent deux années et reviennent ensuite dans les filières scientifiques en situation désavantageuse. Le reste s’oriente vers le droit, l’économie et le commerce.

En réalité la section S n’est plus dédiée à orienter vers les sciences et les professeurs du second degré eux-mêmes la désignent S comme sélective et y orientent même les élèves brillants en humanités au détriment de la section littéraire. Bref on se prépare des générations d’incultes formatés. Alors que la France avait une tradition brillante en mathématiques, toutes les enquêtes de l’OCDE montrent que les jeunes français s’enfoncent dans le marais de la médiocrité dans cette discipline dont le seule mérite, aux yeux de nos décideurs, et de faciliter la sélection au risque d’en dégoûter les jeunes ce qui est effectivement le cas. Je trouve à ce sujet que le recentrage de la série S comme série scientifique et l’introduction de matières plus scientifiques dans la série L pour laisser un champ de possibles plus grands aux élèves de cette série proposé par Richard Descoings serait une bonne chose. L’objectif majeur auquel le pays devrait s’atteler c’est clairement le renforcement de l’orientation immédiatement après le baccalauréat des plus brillants élèves vers les licences des disciplines scientifiques de base nécessaires pour qu’ils s’orientent ensuite vers les métiers de la recherche qu’elle soit publique ou privée. L’orientation vers les métiers se fera au niveau master. L’anachronisme français, que toute l’administration des directions concernées des ministères de l’enseignement supérieur et des affaires étrangères cherche à exporter, c’est le système des classes préparatoires et de la myriade d’écoles petites et grandes. Mais jamais ce dispositif ne redonnera au pays, n’en déplaise à Cyrille van Effenterre, le dispositif d’enseignement supérieur dont il a besoin.

Evidemment cette évolution nécessaire ne se fera pas en un jour. Malgré les grognements de l’UNEF et de la Conférence des Petites Universités, l’orientation sélective vers l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur à l’issue du lycée est en marche. C’est une nécessité qui aboutira au dépérissement des classes préparatoires dans les lycées et le plus vite sera le mieux. Les universités autonomes, à commencer par les universités de recherche intensive, doivent refuser les ukases de la noblesse d’Etat et mettre en place leur propre réforme de leur cycle licence. C’est un chantier prioritaire et nul n’est besoin du plan licence pour y arriver. Mais par contre il faut de la volonté, créer des programmes exigeants pour les plus agiles intellectuellement, créer des programmes assistés pour les plus faibles, faire jouer à fond l’orientation à l’issue de la licence dont la durée effective ne doit pas excéder trois ou exceptionnellement quatre années. Orienter à la dernière année de la licence vers les licences professionnelles ; orienter à l’issue de la licence vers les cursus d’ingénieurs ou les professions contingentées ; n’accepter dans les masters que les titulaires d’une licence qui ont en outre les pré-requis académiques nécessaires à une réussite certaine ; veiller à ce que le doctorat reste d’un haut niveau en matière de recherche et ne soit pas dévalorisé par des initiatives désastreuses comme celles dénoncées récemment par la confédération des jeunes chercheurs et l’association nationale des docteurs  ; voici les pistes du renouveau face à la crise.

Face à tous ces défis, peu me chaut le malaise lipothymique du président. Mais grâce à Dieu il nous a rassuré : « Avec mon épouse, nous ne sortons jamais le soir, nous n’allons jamais dans les dîners, je ne bois pas (…) je ne fume pas de cigarettes, même si j’ai une faiblesse pour un cigare de temps en temps, et donc je n’ai pas à faire de changement structurel considérable ». Sans doute ferait-il mieux de sortir un peu de son cercle de nantis et de « trinquer » avec le peuple. Encore heureux que Carla ne porte pas la burqa !

Palaiseau le 25 août 2009

4 réflexions sur “ Déprime d’été ”

  1. Oui, d’accord avec beaucoup de points, mais il y a malgré tout un gros problème : que fait-on aujourd’hui avec un doctorat es sciences en France ? Il y a un vrai problème de société de ce point de vue; avant d’orienter plus de jeunes vers les doctorats il y a déjà pas mal de docteurs a « recaser ». Vous parlez du cas de ll’Irlande, mais l’étranger est aussi une variable d’ajustement pour les docteurs français ! Cela fait maintenant 4 ans que je suis aux US, ma femme (docteure elle aussi) a trouvé une tenure track, si j’en trouve une moi aussi, on ne rentrera jamais.

  2. Tout à fait d’accord pour maintenir un doctorat de ‘haut niveau’. Malheureusement, on n’en prend pas le chemin, avec le contrat doctoral de 3 ans max.
    Tous ceux qui ont postdoqué à l’étranger savent très bien que sans article publié dans de bonnes revues (ce qui sera difficile en 3 ans…), nos doctorants vont avoir de plus en plus de mal à trouver des postdocs compétitifs….

  3. N’exagerons pas; trouver un postdoc sans papier de these exceptionnel reste possible dans beaucoup de domaines. Et meme, rares sont ceux qui sortent de these en ayant publie tous les papiers sur leurs travaux de these. La difficulte reste la meme qu’a l’heure actuelle, a savoir trouver un « vrai » poste apres l’eventuel post-doc. En ca, je rejoins Tom Roud: que faire en France ou, les postes en accademique sont rares et hors l’accademique, point de salut? L’experience recente d’une amie qui voulait absolument rentrer en France a ete edifiante dans l’industrie. Deja que le doctorat a tendance a inspirer la mefiance, un doctorat suivi de quelques annees de postdoc scelle le sort du malheureux docteur, relegue a jamais dans la categorie des feignants indecrottables. Apres quelques annees de postdocs aux US a 10 jours de vacances par ans (passes dans les auditions), ca fait plaisir a entendre. Le resultat, c’est effectivement un eloignement definitif de la France.

  4. Tout à fait, en France, on assimile le fait d’avoir fait 2 ou 3 post-docs à l’étranger à un échec. Or, c’est justement de ces gens là dont on a besoin en France, et non pas de gens formatés qui ont suivi le chemin tout tracé, avec le fil à la patte les rattacahnt à leur labo d’origine : thèse, 1 post-doc, puis ATER puis …. game over….

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