Trip en Asie du Sud Est

credit : rpeschetz - flickr

Il est près de 6 heures lorsque je frappe au numéro 1 de la rue Ba Huyên Thanh Quan à Hôchiminh-Ville. Quelques aboiements et je tombe dans les bras de mon ami Nghi. Il n’a pas changé, seulement vieilli, la voie est faible, nasale et moins assurée qu’avant. La vieille dame qui servait du temps de Duong Quinh Hoa a pris sa retraite, sa nièce la remplace. Elle nous a mijoté un excellent dîner vietnamien, d’ailleurs la cuisine du Vietnam ne se goûte vraiment qu’en famille. Je retrouve la maison comme elle était six années auparavant et il veille jalousement sur tous les trésors de l’art et de la culture vietnamienne que Hoa et lui y ont accumulé au fil des ans. Je lis sur son visage la tristesse infinie de l’absence. Il me fait visiter l’autel de Celle qui l’a quitté il y a trois ans. Avant de passer à table, je lui donne des nouvelles de la bande de copains qui a accompagné l’aventure du centre de nutrition de Duong Quinh Hoa et je lui remets mon bouquin sur le Cambodge. Puis comme nous le faisions jadis, nous parlons politique. Obama, Sarkozy, Ahmadinejad, Kim Jong Il ! Tout y passe, y compris la position de son pays sur les évènements du monde. Sa critique est toujours aussi acerbe sur ses anciens camarades de combat. La nouvelle règle de conduite des communistes vietnamiens c’est enrichissez vous ! Je me risque à lui dire qu’il me semble qu’en la matière ils suivent la voie chinoise. Bah me dit il, il y a un grand débat entre les intellectuels chinois et vietnamiens. Nous pensons être les premiers habitants de la chine, avant les Hans ! bien sûr ils ne le reconnaîtront jamais. Comme toujours avec Nghi, l’excessif masque la vision réaliste des progrès de la société mais lui, en philosophe pessimiste, pense que l’égoïsme et l’irresponsabilité vont tuer l’humanité. La révolution ne sert à rien conclu t’il. Je regagne l’hôtel le cœur plein de nostalgie en repensant à la vie de ce couple fusionnel qui a tant œuvré pour la justice et les enfants. Je veux mettre tout en ordre ici avant de rejoindre Hoa m’a dit Nghi en me quittant. Décidément il faut que j’écrive aussi sur cette partie de ma vie.

Le Vietnam, je l’ai découvert il y a presque trente années, dans les conditions que j’ai indiqué ailleurs . Hôchiminh-Ville, la Saïgon des français et des américains a évidemment beaucoup changé. J’étais arrivé dans la matinée à Than Son Nut, ce 30 juin, après un stop à Singapour. Comme ce fut le cas en 2003, lors de ma dernière visite au Vietnam, le passage de la police fut très rapide et les contrôles douaniers inexistants. Seul sentiment d’agacement une fiche de police à remplir en trois exemplaire et des documents sanitaires relatif aux épidémies de grippe dont on se demande l’intérêt, relique d’une manie de fichage qui date de loin et qui a été renforcée par les colonisations successives (chinoise et française) et par l’occupation américaine. Ce qui frappe au premier abord c’est que toute cette jeunesse qui s’écoule, comme il y a trente ans, dans la rue le fait maintenant dans le bruit infernal des « scoots » qui ont remplacé la bicyclette vietnamienne. Les péripéties avionesques que je venais de subir à Roissy m’ont retardé de 24 heures et une jeune femme m’attend à la sortie pour me conduire sur le campus de l’université nationale du Vietnam. Elle est située en banlieue, dans le district de Tu Duc. Tu Duc, nouvelle zone économique qui a du mal, à décoller et qui porte le nom du dernier empereur de la dynastie des N’Guyen, celui qui dû plier sous le joug français. J’arrive à la fin de la cérémonie de remise des diplômes de la première promotion d’un master délocalisé co-organisé par l’UPMC et Bordeaux. On me demande de faire une brève déclaration en complément de mon message écrit qui a été lu et traduit en m’attendant. Je dis brièvement ma certitude que l’amitié franco-vietnamienne est une réalité mais que nos universités devront désormais vivre par elles-mêmes.

Dans les discussions qui vont suivre avec les autorités de l’université nationale j’insiste sur la nécessité que créer des équipes de recherche au sein de l’université pour permettre que cette formation soit progressivement « vietnamisée ». Nous convenons avec le représentant de Bordeaux d’examiner la possibilité d’une action concertée dans ce domaine. Puis c’est la rencontre avec une trentaine d’étudiants qui suivent l’enseignement de la première année du master, ils nous expriment librement leurs satisfactions, leurs critiques et s’inquiètent de la valeur en France du diplôme qu’ils recevront. Je leur explique que, contrairement à ce que font les universités américaines dans la région, le diplôme étant identique, les droits qu’ils confèrent sont les mêmes mais que ces droits s’accompagnent aussi d’une compétition pour les emplois et que la France n’est pas plus l’El Dorado que les Etats-Unis. Oui, ils peuvent venir en France pour faire un doctorat comme cela va être le cas  pour une poignée des nouveaux diplômés de la première promotion. Mais il leur faudra décrocher le financement nécessaire.

Le lendemain, après la rencontre de politesse au consulat, une maison que j’ai jadis pas mal fréquentée du temps du consul Jean-François Parot et de son perroquet, je m’envole vers Hanoï. Dans l’avion je feuillette « Vietnam Economic News », j’y trouve une longue interview de Dang Ngoc Tung, président de la confédération Générale des travailleurs du Vietnam. Il y décrit ainsi la nouvelle ligne de son syndicat : « Ushered into a period of economic renovation that was initiated by the party, the Vietnam General Confederation of Labor, particularly and trade union organization generally have focused on reforming operational model to effectively protect the laborer legitimate interest, take part in social and economic management, and launch creative emulation movements to boots production and business efficiency. » Un rêve pour Nicolas Sarkozy d’avoir de tels syndicats. Mais je doute que nos archéo-syndicalistes de l’UPMC goûtent ce genre de littérature. J’arrive en fin de journée à Noi Baï, toujours un cran au dessous de l’aéroport d’Hôchiminh-ville. Après la panne d’avion à Roissy, voici la panne de taxi en pleine campagne. Plein campagne ? voire ! car entre le nouvel aéroport et Hanoï, là où il n’y avait strictement rein il y a dix ans, ce ne sont que construction et remue ménage. Le dépannage s’effectue grâce à un second taxi qui malgré les protestations du premier accepte de me prendre en charge à l’impromptu. Et oui, la concurrence joue aussi maintenant au Vietnam !

Une heure plus tard je suis à l’hôtel Hilton Opéra tout près du lieu où fût proclamée l’indépendance du Vietnam en 1945. Les relations entre la France et le Vietnam auraient pu être d’une autre facture si le dernier « moine soldat », l’amiral Thierry d’Argenlieu, n’avait pas canonné sauvagement le port de Haïphong le 23 novembre 1946, faisant près de 6000 victimes au grand dam de Jean Sainteny alors haut fonctionnaire. Un taxi m’emmène, au temple de la littérature, que je tiens à visiter à chaque fois que je passe à Hanoï, pour rendre hommage aux ancêtres des forcenés des concours. Bâti en 1070 en l’honneur de Confucius, Ly Thanh Tong étant empereur, il devint deux siècles plus tard la première école supérieure destinée aux enfants des mandarins. C’est au XVème siècle, bien avant l’empire napoléonien, que certains élèves des provinces furent recrutés par concours même s’ils étaient d’origine populaire. Richard Descoings n’a donc rien inventé ! Mais à la différence de nos mandarins énarques et X-Mines-Ponts, les hauts fonctionnaires n’étaient par recrutés par des concours formatés, pour ne pas dire frelatés. Il y en avait quatre qui portaient sur la pensée morale confucéenne, la poésie, l’histoire etc. Le génial système français n’est donc qu’une pâle copie de mœurs d’un autre âge.

A Hanoï, le néo-colonialisme français souffle ses dernières braises, l’ambassadeur de France qui me reçoit fort aimablement m’explique qu’il pilote, en tant que représentant de Nicolas Sarkozy, le projet de création d’une nouvelle université à la demande des vietnamiens. Curieusement, cette université ressemble terriblement à une de ces « écoles » dont la république française est friande, on ne s’embarrasse ni des disciplines de base, ni des humanités, on recrutera les étudiants après la licence et évidemment l’excellence y règnera en maître et partout. Mais comme il n’y a pas d’argent, on s’efforcera de faire payer les autochtones et les pauvres universités françaises déjà désargentées seront priées de verser leur obole. Je suis un peu dubitatif qu’un tel attelage permette au Vietnam de faire face à la massification de la formation que le comité central du parti a mis à l’ordre du jour. Mais après tout, s’il y a des volontaires qu’ils s’y collent. Et avec les 5 à 8 000 étudiants de cette « université d’élite » il est sûr qu’en un quinquennat, ils pourront former tous les cadres permettant d’encadrer 2 millions d’étudiants supplémentaires ! Hanoï change, elle rattrape sa grande rivale du sud qui autrefois lui faisait la nique. Elle s’agrandit à toute vitesse elle s’apprête à doubler sa population laquelle pousse les murs des rues étroites. Combien d’anciennes demeures coquettes vont être englouties dans cette aventure ?

Après cette visite au Vietnam je m’envole pour Singapour. Là c’est du sérieux, les trafiquants de drogues risquent leur tête et il est interdit de cracher ou de jeter des papiers par terre sous peine de forte amende. Mais l’île aux puces offre à ses habitants un produit intérieur brut de 21 000 dollars par tête. Les universités françaises y sont invisibles et ignorées. Même si, classement de Shanghaï oblige, je suis reçu par le boss des programmes doctoraux de A*Star, l’homologue du CNRS. Dès cette année cinq étudiants du double cursus de licence Sciences et Sciences Sociales ont passé leur troisième année au sein de l’université nationale. Il y ont fait, parait-il, bonne figure. Comme je le fais toujours quand je me déplace dans un pays étranger j’ai rendez vous à l’Ambassade, j’y arrive dix minute avant l’heure. Mon interlocuteur n’étant pas revenu de déjeuner on me fait poireauter vingt minutes dans la casemate qui sert de SAS d’entrée. Ici pas de problème, le service d’ordre est sous traité aux sociétés privées, pas de trace de nos traditionnels gendarmes préposés aux ambassades. Bref, vous l’aurez compris à Singapour comme ailleurs, il vaut mieux être 5ème sous fifre de polytechnique que vice président de la première université française car ce n’est pas ce modèle que nos diplomates s’efforcent de vendre. Mais franchement, comme ils n’ont rien à nous apporter, on se passera d’eux et j’ai soigneusement évité de leur donner matière à rédiger leurs rapports d’activité.

Paris le 9 juillet 2009.

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