Un cautère sur une jambe de bois !

greys-anatomy

(cet article est la suite de Triste anniversaire, publié le 15 juin 2009)

Selon les tenants de la dernière réforme de l’entrée en médecine élaborée par le ministère, la mise en place d’une première année de licence, préalable aux études proprement dites de médecine, de pharmacie, d’odontologie et de sages-femmes baptisée L1 de santé, augmenterait les chances de réussite en L1 tout en visant à limiter le nombre de redoublements immédiats des étudiants n’ayant pas atteint une note plancher. Ces étudiants, classés au-delà du nombre représenté par 2 à 2,5 fois le numerus clausus autorisé, devront compléter leur formation scientifique et ne seront autorisés à se représenter à une nouvelle inscription au concours qu’à l’issue de deux années de formation complémentaire en licence, autre que celle de santé. La même exigence pourrait s’appliquer dès la première partie du concours, à l’issue du premier semestre pour les universités qui seraient volontaires, ce qui devrait être le cas de la plupart d’entre elles, soucieuses de se débarrasser de ce surcroît d’étudiants dans les meilleurs délais. Dans ce cas, les étudiants jugés insuffisants à l’issue du premier semestre seraient appelés à compléter leur formation au cours du second semestre, pour pouvoir s’inscrire ensuite dans une deuxième année de licence et avoir le droit de revenir en L1 de santé pour repasser le concours l’année suivante, le droit au redoublement étant intangible. Rien n’étant prévu à l’heure actuelle sur la façon de réorienter les étudiants au cours du second semestre, il faudra bien les garder jusqu’à la fin de l’année. Clairement, l’objectif est de décourager les étudiants qui pourront néanmoins passer jusqu’à 4 ans pour tenter de réussir le concours d’entrée. Renforcement de la discrimination sociale ici encore, puisque seuls les plus fortunés seront à même de s’autoriser un tel parcours.

Au cours de cette année commune aux études de médecine, de pharmacie, d’odontologie et de sage-femme, les étudiants pourraient s’inscrire à quatre concours différents pour un accès possible à l’une de ces quatre disciplines. L’admissibilité serait déterminée en fonction de coefficients variables appliqués aux mêmes épreuves passées à la fin du premier puis du second semestre. Une unité d’enseignement dite UE spécifique à chacun des quatre concours serait en outre à valider à la fin du second semestre. Le dispositif serait complété par l’admission en deuxième année d’étudiants titulaires d’un master littéraire, de sciences, de diplômes d’écoles de commerce, des instituts d’études politiques après examen de dossier et entretien. Cet intéressant dispositif de passerelles, qui existe déjà, est et restera fortement contingenté et, surtout, n’interviendra qu’après cinq années d’études supérieures pour une entrée en deuxième année de médecine ! En revanche, la partie du projet de loi concernant les entrées directes post baccalauréat (à noter que rien n’oblige à prendre sa première inscription l’année de son baccalauréat) ne changera pas grand-chose à la situation actuelle puisque le concours devra porter sur un programme défini nationalement en deux semestres distincts. Il va réjouir les officines privées dans la mesure où l’entraînement intensif à un concours stupide sera toujours de mise et ce pour les quatre concours possibles.

Le programme concocté par la commission Couraud – qui prétendait favoriser les réorientations ultérieures – est, à l’évidence, pensé dans la seule perspective des études en santé. Il est difficilement envisageable qu’il puisse servir à autre chose qu’à une réorientation vers les disciplines biologiques, alors que celles-ci sont déjà surchargées. Sur les soixante crédits (ECTS) qui permettront de valider l’année, moins du quart pourraient être utilisé dans d’autres filières que la biologie. Seuls huit crédits apportés par une UE intitulée « santé, société, humanité » (soit moins de 15%) concernent des disciplines d’ouverture avec un spectre qui va de l’anthropologie au droit en passant par la philosophie, l’histoire et les sciences politiques. Bref il s’agit là d’un inventaire à la Prévert qui pourra d’ailleurs être facilement contourné par les Universités puisque l’épidémiologie, les facteurs de risque, l’iatrogenèse, l’organisation du système des soins, l’e-santé et la télémédecine sont inclus dans ces huit crédits. On a peine à imaginer que des scientifiques sérieux aient pu prêter la main à une telle bouillabaisse.

En outre, on souhaite beaucoup de plaisir à ceux qui vont avoir en charge de monter un tel programme et surtout aux pauvres malheureux qui vont devoir l’ingurgiter. En effet – et là est sans doute le plus grave – en raison de contraintes imposées par l’administration qui aurait à gérer de nouvelles inscriptions pour le second semestre, après dépouillement des résultats et réunion des jurys, le premier semestre serait ramené à moins de trois mois, de mi-septembre à début décembre, avec une première partie du concours juste avant les vacances de fin d’année, autour du 20 décembre. Au cours de ce mini semestre, les étudiants auraient à ingurgiter le contenu de 4 UE aux programmes définis dans le détail, identiques pour toutes les universités, selon les vieilles habitudes de notre état jacobin faisant fi de l’autonomie des universités. La seule marge de manœuvre qui leur est laissée réside dans la fixation des coefficients à appliquer aux différentes épreuves pour chacun des quatre concours. La première partie du concours permettrait de valider 30 ECTS à la suite de 240 heures de cours magistral au minimum, voire 300 pour les universités les plus zélées, sans aucune possibilité matérielle de suivre un enseignement dirigé digne de ce nom, qui pourtant serait indispensable à l’assimilation d’une somme d’informations aussi colossale en si peu de temps. La conséquence inéluctable sera un abaissement prévisible de la formation qui consistera en un saupoudrage de notions de bases à apprendre par cœur et forcément vite oubliées, sans possibilité d’une autre forme d’apprentissage mettant en avant la réflexion. Nul doute que parmi les étudiants étrangers, seuls les plus fortunés y parviendront, entraînés pour cela par une officine adéquate. La deuxième partie du concours à la fin du second semestre conduirait à la validation de 30 autres ECTS à marche un peu moins forcée pour, en fin de compte, un nombre d’étudiants admis aux quatre concours identique à celui en cours aujourd’hui puisque résultant de la somme des quatre numerus clausus actuels. Avec une telle potion, encore plus qu’avant, les étudiants choisiront, en cas d’échec, de fuir un dispositif aussi mortifère, voire « morticole ¹» .

L’attrait prévisible pour ce nouveau dispositif fait craindre aux présidents d’université un afflux d’étudiants tel que certaines universités envisagent de limiter les inscriptions aux seuls titulaires du baccalauréat obtenu dans l’année et dans la même académie. Là, en effet, se situe un autre problème lié à la masse d’étudiants auxquels sera dispensé un enseignement unique. Alors qu’ils sont déjà trop nombreux en première année de pharmacie et encore plus en première année de médecine, les étudiants seront tous réunis en une seule section pouvant atteindre, voire dépasser, les 3.000 dans certaines universités. Par crainte des recours et sous prétexte de respect d’une prétendue égalité des chances, un seul enseignant devrait dispenser simultanément son cours par vidéotransmission à tous les étudiants répartis dans autant d’amphithéâtres que nécessaire, jusqu’à 5 ou 6. Qui dit une seule section dit un seul enseignant pour tous, pour une heure dispensée. Dès février 2008, les enseignants de Biologie Cellulaire des facultés de médecine émettaient, en vain,  les plus grandes réserves quant à cette réforme, par le truchement de leurs représentants.

Du côté des enseignants de médecine et de pharmacie qui, pour la plupart, auront à mettre en place ces nouvelles modalités d’enseignement, le rejet est quasi unanime sans que, pour autant, aucun vent de révolte se mette à souffler sérieusement. Au lieu de laisser les universités s’organiser comme elles l’entendent, une fois fixée pour chacune d’entre elles la valeur de leur numerus clausus, et faisant fi de l’autonomie des universités, l’Etat nous a élaboré et tente de nous imposer une usine à gaz qui ne manquera pas de créer une nouvelle génération de frustrés, tant parmi les étudiants que parmi les universitaires qui se laisseront prendre à son jeu. Qu’attendent les présidents d’université pour se saisir de cette question et réclamer un retrait du projet actuel ? Qu’attendent les doyens des facultés de médecine, d’odontologie et de pharmacie pour faire de même ? Qu’attendent-ils tous pour proposer des solutions intelligentes adaptées au mieux à chaque université dans le cadre d’une autonomie renforcée ? Ces solutions existent. Nous y reviendrons dans un dernier article.

Gilbert Béréziat Professeur de Biochimie et de Biologie Moléculaire
Faculté de médecine de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris)

Jean Jacques Madjar Professeur de Biologie Cellulaire
Faculté de médecine Lyon-RTH Laennec de l’Université Claude Bernard Lyon 1

¹Allusion au titre du roman de Léon Daudet Les Morticoles, où le mot désigne les habitants d’un pays imaginaire régi par les médecins.

—————————————–

Lire les trois volets de cette tribune :

- Une réforme de l’accès aux professions de santé… publié le 6 juillet 2009

- Un cautère sur une jambe de bois !, publié le 25 juin 2009

Triste anniversaire, publié le 15 juin 2009

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>