A l’Est, douloureusement du nouveau, en France la morosité.

credits : Reza Vaziri - flickr

De retour à Téhéran, la veille de mon départ pour Bakou, j’assiste chez des amis, en sirotant un Bloody Mary du feu d’Allah, au débat historique Ahmadinejad/Moussavi. J’ai la traduction en direct, c’est vraiment chaud. Je les quitte avant la fin, personne dans les rues, toute la ville est devant la télévision. Le lendemain, dans la voiture du ministère de l’enseignement supérieur, en route vers l’aéroport, nous franchissons au ralenti l’immense cohorte qui se dirige vers le gigantesque mausolée de Kohmeini où l’actuel guide suprême va déclarer son soutien à Ahmadinejad. Mon accompagnateur me raconte qu’une grande partie des iraniens présents sont là contre salaire. Ici aussi, on achète les voix. L’aéroport est désert, après avoir passé assez facilement la sécurité et la douane, négocié un surcroît impressionnant de bagages, l’ATR 72 d’Azerbaïjan airlines m’emporte vers Bakou. Quel contraste à l’arrivée, on est vraiment en Europe n’en déplaise à Nicolas Sarkozy. J’y avais fait une courte visite en 1983 mais je ne reconnais rien excepté la mer, les complexes chimiques datant de l’époque soviétique et les grandes avenues. Mon hôtel est dans la vieille ville sur la colline dont la restauration se fait à un rythme accéléré mais sans grand souci d’authenticité.

Visiblement l’argent du pétrole circule au pays des Mèdes du nord et c’est la raison de ma présence puisqu’une fraction est utilisée pour un programme de formation des étudiants à l’étranger : ils veulent former 5000 docteurs en 10 ans. Le schéma est simple, une cinquantaine d’étudiants par an sont envoyés à Besançon pour y apprendre le Français contre espèces sonnantes et trébuchantes, puis dirigés dans une dizaine d’universités choisies par eux. Ce dernier aspect irrite le ministère français car, pour les Azerbaïjanais évidemment, Paris est une destination privilégiée. Cependant il y a un peu d’arnaque de part et d’autre, profitant si j’ose dire de la baisse du dollar, les Azerbaïjanais ne veulent plus payer le stage à Besançon. De l’autre côté, les autorités françaises ont accepté à Besançon une dizaine d’étudiants en médecine de la 2ème à la 5ème année sans leur préciser qu’ils devraient néanmoins s’inscrire en première année du cursus français et passer un concours avec des chances très faibles, voire nulles, de réussite ! Je leur promets d’écrire à la ministre pour protester et trouver une solution. Après avoir visité l’université médicale qui parait assez dynamique, nous sommes reçus en grande pompe par le ministre, homo sovieticus survivant, en présence des représentants de l’ambassade qui présentent leurs louanges et implorent quelques modifications au système coopératif. Du fait des salamalecs, nous arrivons en retard à l’université nationale. Où nous sommes reçus en grande pompe par le président qui m’offre un Whisky Perrier et un  déjeuner, puis à l’Académie des Sciences. Le lendemain, visite au directeur général de Total Bakou (pétrole quand tu nous tiens !). Séjour bref mais intense.

Le débriefing avec le jeune vice ministre et son assistant a lieu dans un excellent restaurant. Ils sont très ouverts, moins naïfs qu’il n’y parait et particulièrement lucide sur leur pays. Le troisième jour, dans l’attente de l’avion du soir qui va me ramener à Paris, le chauffeur du ministre m’emmène au Gobustan pour me faire visiter, dans un paysage chaotique, quelques unes des 6 000 gravures témoignant de 400 siècles d’art rupestre. En descendant du plateau, nous allons saluer les inscriptions romaines sur un rocher émergeant du sol dont tout le monde s’accorde à dire qu’il constitue la limite extrême de l’avancée romaine vers l’orient. N’oublions pas que l’Azerbaïjan faisant partie de l’empire Parthe et qu’il est peuplé de descendants des mèdes, comme le nord de l’Iran.

Ce voyage fut une belle occasion pour moi de toucher du doigt les conséquences de l’époque soviétique. Toutes ne sont pas négatives, laïcité, droit des femmes, instruction de base, mais aussi corruption, mise en place d’une oligarchie de clans, désastre écologique d’une industrialisation sans contrôle. Le retour vers Paris s’effectue le dimanche 7 juin et l’avion atterrit à l’heure à Roissy. Dans le taxi qui me ramène à mon domicile j’apprends les résultats du scrutin européen : une abstention record, l’UMP qui sauve la face, les écolos qui peuvent plastronner, l’échec laisse le PS désorienté ou plutôt sans boussole et la déculottée de Bayrou qui va l’obliger à s’allier pour de bon à la gauche et aux verts. Le PACS Mélanchon Buffet qui s’imagine être la force neuve montante arrivé avant le petit postier qui distance l’Ersatz de Laguiller. Pauvre PS qui n’a pas de programme et qui tente de surfer sur le mécontentement alors que le pays veut une nouvelle orientation. Dix pour cent du peuple a voté par défaut pour le parti présidentiel, mais ni les ouvriers, ni les jeunes, ni les intellectuels ne se sont déplacés. C’est mal barré pour 2012. Seule bonne nouvelle Huchon annonce 900 M€ sur 10 ans pour le plan campus en Ile de France mais les conditionne, euro contre euro, au financement de l’Etat lequel est toujours aussi nébuleux. A la rencontre avec Huchon je réclame des négociations directes avec les universités autonomes nonobstant les déclarations du ministère. Affaire à suivre.

Comme il était prévisible, les hommes de mains sont intervenus vendredi en Iran, il était indispensable pour la faction extrémiste du régime que l’élection se fasse au premier tour. La fraude aurait été très difficile à cacher au second avec ce taux de participation. Ils y sont arrivés, mais à un prix élevé pour le régime car il est flagrant maintenant que les étudiants, les élites et les populations urbaines sont en rupture avec un régime qui ne tient que par sa milice et une faction du clergé. L’Iran est entré dans une période extrêmement dangereuse. Dans ce contexte, la frilosité n’est plus de rigueur, les universités françaises doivent s’engager auprès des universitaires iraniens comme elles l’ont fait dans le passé pour d’autres pays. Dans le même temps, la France doit cesser ses tracasseries sur les visas car l’immense majorité des étudiants est acquise au changement et ce sont eux le devenir de l’Iran.

Palaiseau le 15 juin 2009

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