Université : chronique d’une crise annoncée

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Le quinquennat de Nicolas Sarkozy avait bien commencé pour les universités. Une loi instaurant une véritable autonomie universitaire que ni le gouvernement Juppé, ni le gouvernement Jospin, ni le gouvernement Raffarin, ni le gouvernement Villepin n’avaient pu (voulu ?) faire passer était en chantier. De plus des annonces financières sans précédent, même si l’on se réfère à la période bénie d’Hubert Curien, allaient l’accompagner. Tout le monde était pour l’autonomie, mais il y a le mot et la chose. Malgré les imperfections de la loi, résultat de l’intervention intempestive des hauts fonctionnaires et de la CPU, je l’ai approuvée  à cette époque et j’ai expliqué pourquoi dans une interview à Télérama.

Quatre articles avaient permis de remporter mon adhésion :

L’article 18,

sous le titre « Responsabilités et compétences élargies », stipulait : « les universités peuvent, par délibération adoptée dans les conditions prévues par le code de l’Education, demander à bénéficier des responsabilités et des compétences élargies en matière budgétaire et de gestion des ressources humaines ». Il précisait que ces dispositions s’appliqueraient sous réserve que la délibération du conseil d’administration soit approuvée par arrêté conjoint du ministre chargé du budget et du ministre chargé de l’enseignement supérieur. Il indiquait : « le contrat pluriannuel d’établissement conclu par l’université avec l’Etat prévoit, pour chacune des années du contrat et sous réserve des crédits inscrits en loi de finances, le montant global de la dotation de l’Etat en distinguant les montants affectés à la masse salariale, les autres crédits de fonctionnement et les crédits d’investissement ». L’article 2  prévoyait que : « Les établissements peuvent demander, par délibération statutaire du conseil d’administration prise à la majorité absolue des membres en exercice, le regroupement au sein d’un nouvel établissement ou d’un établissement déjà constitué. Le regroupement est approuvé par décret. » Il permettait ainsi de dépasser à terme la fragmentation disciplinaire caractéristique de l’université française issue de mai 1968.

L’Article 19

précisait que « le conseil d’administration [des universités ayant été autorisées à passer aux compétence élargies] définit, dans le respect des dispositions statutaires applicables et des missions de formation initiale et continue de l’établissement, les principes généraux de répartition des obligations de service des personnels enseignants et de recherche entre les activités d’enseignement, de recherche et les autres missions qui peuvent être confiées à ces personnels ». Il indiquait que « le président est responsable de l’attribution des primes aux personnels qui sont affectés à l’établissement, selon des règles générales définies par le conseil d’administration. La prime d’encadrement doctoral et de recherche est accordée après avis du conseil scientifique ». Il ajoutait que « le conseil d’administration pouvait créer des dispositifs d’intéressement permettant d’améliorer la rémunération des personnels ».

L’Article 32

indiquait que l’Etat pouvait transférer aux universités qui en feraient la demande la pleine propriété des biens mobiliers et immobiliers lui appartenant et qui leur étaient affectés ou mis à leur disposition. Transfert effectué à titre gratuit qui s’accompagnait, le cas échéant, d’une convention visant à la mise en sécurité du patrimoine, après expertise contradictoire.

Pendant tout l’été 2007 la CPU fit du forcing pour que, contrairement à l’idée initiale de Nicolas Sarkozy, idée que j’avais personnellement appuyée, toutes les universités soient obligées de passer à l’autonomie à l’issue du quinquennat. Avoir accepté ce compromis fut une erreur stratégique majeure. Dès l’automne 2007 les choses commencèrent à se gâter. Alors que les universités les plus engagées dans le processus modifiaient leurs statuts pour les rendre compatibles avec la loi, la ministre annonçait toute une série de circulaires d’application sur la composition des conseils, le mode électoral, etc. qui constituaient autant de limitations dans l’expression de leur diversité. Le 29 novembre, Nicolas Sarkozy déclara lors d’une interview télévisée que le produit de la vente de 3 % du capital d’EDF (environ 5 milliards d’euros) servirait à financer le « plan campus ». Malgré les interventions des plus engagés d’entre nous dans l’autonomie, on apprend que Bercy s’oppose à ce que cet argent serve à la capitalisation des universités autonomes. Ce ne seront que les produits du placement par Bercy de ces trois milliards qui seront utilisés, avant tout pour payer les loyers d’opérations immobilières réalisées en partenariat public/privé. Ce plan campus lancé officiellement en février 2008 va brouiller les cartes en Ile-de-France où il sert officiellement de justificatif à une opération sur le plateau de Saclay et utilise comme couverture le projet Condorcet prévu antérieurement dans le nord de Paris. Aujourd’hui, seule l’opération Saclay, qui intéresse essentiellement les Grandes écoles et le CEA, est financée à hauteur de 850 M€ (www.campus-paris-saclay.fr.). Cette logique va trouver son aboutissement fin octobre. La ministre déclare que l’intégration de la loi Goulard dans la relation entre les universités et les organismes de recherche et les incidences du Pacte pour la recherche sont au cœur de sa stratégie. Or la loi Goulard, compromis entre l’association « Sauvons la Recherche », le comité Brézin et les syndicats de chercheurs, est antinomique avec la nouvelle loi parce qu’elle crée toute une série de strates bureaucratiques chargées de disperser l’argent dédié à la recherche dans lesquelles les universités sont marginalisées ou noyées : PRES, RTRS, RTRA).

A peine faite l’annonce du premier résultat de l’appel d’offres « plan campus » (sauf à Paris), Valérie Pécresse présente, le 24 juillet 2008, la liste des 20 premières universités sélectionnées pour passer à l’autonomie au 1er janvier suivant. Elles ne seront plus que 18 à la fin de l’année avec la fusion des universités strasbourgeoises . Mais au lieu d’engager immédiatement des discussions avec elles, une course à l’échalote s’instaure. Tout est fait pour ralentir l’ardeur des candidats : actions plus ou moins volontaires d’une administration de l’enseignement supérieur mal préparée et parfois rétive, action calculée d’une administration de Bercy qui veut conserver la maîtrise financière et limiter autant que faire ce peut la traduction dans les faits des promesses financières du Président et de sa Ministre. A cette fin, le 18 octobre, un dispositif d’accompagnement des universités passant aux responsabilités et compétences élargies est mis en place au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ce service devait accompagner les présidents dans la mise en œuvre de leur plan d’action et en particulier : « à coordonner le pilotage à l’échelon central des services concernés et à établir un vade-mecum du passage », par ailleurs, les secrétaires généraux des établissements seront directement pris en main au sein d’un groupe de travail. En fait, ces outils ne serviront qu’à amuser la galerie.

Au cours du dernier trimestre 2008, on assiste à la confrontation de deux interprétations de l’autonomie budgétaire. Le 31 octobre, une note de la direction de l’enseignement supérieur et de la direction financière compare le texte de la loi votée par le parlement en août 2007 et le contenu du décret financier rectifié le 28 juin 2008. Cette note met en exergue le fait « qu’à compter du projet de loi de finances 2009,  conformément à l’article 64 de la Loi de Finances initiale pour 2008, un plafond d’emplois est voté par le Parlement chaque année, à un niveau très agrégé (un plafond pour l’ensemble des universités) dans le cadre du volet « opérateurs » de la loi de finances ». Ils en concluent que ce plafond global sera décliné chaque année au niveau de chaque université par la direction de l’enseignement supérieur. Les présidents des universités concernés n’ont pas réagi publiquement. C’est pourtant la première entrave grave à la loi d’autonomie puisque c’est cette interprétation qui amène les ministères concernés à refuser dans les faits d’appliquer l’article 18 de la loi, ils reçoivent à cette occasion l’appui du marais de la CPU.

Dans la foulée, une vision restrictive du décret financier de juin est utilisée par les ministères. C’est ainsi que son article 39 prévoit que le recours à l’emprunt est soumis à l’approbation du recteur d’académie, chancelier des universités, et du trésorier-payeur général de région ; donc aucun changement par rapport à la situation antérieure. L’article 40 du décret stipule que les fonds de l’établissement sont, sauf dérogation du ministre chargé du budget, déposés au Trésor Public. Dans les faits, les universités devront déléguer la paye à la recette générale des finances qui va leur faire payer fort cher un service de faible qualité. De la même manière, une application tatillonne de l’article 44 prive les établissements de la liberté de placement financier et du revenu des placements liés à la trésorerie. Aucune négociation n’aura lieu une fois constatés les désaccords sur la masse salariale. Enfin, les articles 54 et 55 définissent extensivement le contrôle budgétaire, et l’intervention du trésorier payeur général ce qui montre que la hiérarchie administrative n’a pas renoncé à exercer un contrôle a priori déplaisant et injustifié compte tenu des pratiques antérieures et de l’arrivée d’un commissaire aux comptes. Qu’est devenue l’autonomie dans tout cela !

A la même époque, toute à sa réhabilitation de la loi Goulard, la ministre va déstabiliser la communauté universitaire. Le 18 octobre un document du ministère baptisé « attirer les talents à l’université » présentant le plan carrière commence à diffuser. Deux jours après, la ministre le présente à la presse. Il prévoit une revalorisation du début de carrière des futurs maîtres de conférences et des professeurs sans mesures transitoires pour ceux qui ont été recrutés ces dix dernières années. Il annonce toute une série de mesures destinées aux meilleurs jeunes chercheurs, orthogonales à la politique d’autonomie et de renforcement des universités (chaires universités organismes au bon vouloir de ces derniers, renforcement de l’institut universitaire de France), mais qui ne satisfont évidemment pas la masse des maîtres de conférences. Annoncer une politique de prime alors que, selon la loi, cela devait relever des nouvelles responsabilités des universités, où est l’autonomie des établissements dont l’arrêté du 26 décembre 2008 indique qu’ils bénéficient des responsabilités et compétences élargies en matière budgétaire et de gestion des ressources humaines prévues par le code de l’Education ?

Lors du Conseil des ministres du 3 décembre 2008, Valérie Pécresse présente la réforme de l’allocation des moyens des universités. Dès 2009, quelque 80 % des moyens dédiés aux universités seraient liés au volume d’activité de l’établissement et 20 % des crédits en moyenne devraient être alloués en fonction de la performance des universités, contre 3 % auparavant. En réalité, la performance ne comptera que pour 5% en ce qui concerne l’enseignement et encore celle-ci sera-t-elle jugée sur des critères discutables. Sous un prétexte d’égalitarisme réducteur et sous l’influence de la CPU (qu’il conviendrait mieux désormais d’appeler Conférence du Marais des Universités (CMU)) , partie prenante de la proposition, le logiciel SYMPA (mais plutôt pas sympathique) se borne à répartir, selon des critères simplistes, les moyens (emplois et crédits) votés par le Parlement. L’objectif de ce texte est évidemment de limiter les marges de manœuvres des directions des universités passées à l’autonomie dans ses négociations avec l’Etat. Les déclarations de la ministre selon lesquelles, les universités les moins bien dotées en 2008 au regard de leur performance et de leur activité verraient leurs crédits augmenter en moyenne de 38 % sur 2009-2011 et celles qui sont les mieux dotées de 12 % se sont avérées infondées car factices et uniquement liées à l’agrégation dans l’allocation de financements obtenus auparavant dans le cadre du contrat qui masquait en réalité dans la plupart des universités un recul de leur financement récurrent. Cette opération contribuait à vider de son sens les négociations pour l’établissement du contrat pluriannuel avec les universités autonomes en se référant constamment à l’annualité budgétaire. La même semaine, la ministre rendait publique la totalité des moyens (emplois et crédits) affectés aux universités. La lecture du résultat pour les universités scientifiques françaises figurant au classement de Shanghaï est éloquente : la seule université qui tirait son épingle du jeu, Lyon 1, était présidée par le président de la CPU qui le devait en réalité a la compensation du transfert d’emplois vers l’Ecole normale de Lyon dont l’ancien directeur était directeur de cabinet de la ministre ! Les deux premières universités étaient ratatinées. Comment dans ces conditions les ambitions de Nicolas Sarkozy pouvaient elles être crédibles !

classement

Après avoir fait vérifier tous les documents adressés par le ministère, le président de la plus grande université de France écrit à la ministre le 10 février pour lui faire remarquer le fossé qui sépare les propositions de la direction de l’enseignement supérieur et de la recherche de la réalité. Les crédits dits « à la performance » ont été sous évalués à hauteur de près de 5 Millions d’euros et le plafond d’emplois nécessaire sous-estimé à hauteur de 400 emplois !

Comble de la provocation, à la mi-janvier, une indiscrétion porte à la connaissance de certains présidents concernés un courrier qui sera adressé le 19 février aux recteurs des académies des 18 universités passées aux compétences élargies. Intitulé « procédures de recrutement des fonctionnaires pour l’année 2009 et suivi du plafond d’emplois et de la masse salariale » il précise entre autres « je vous remercie d’examiner la compatibilité du nombre d’emplois demandés [par ces universités] au recrutement avec le plafond d’emplois fixé par l’Etat ».  Ainsi ces présidents apprennent que non seulement ils sont surveillés, mais que leur plafond d’emplois a été fixé sans qu’ils aient pu en discuter. On est revenu à l’université impériale !

Ces faits sont bien sûr connus de la communauté universitaire des 18 universités concernées et diffusent évidemment dans toutes les autres universités. Ils vont servir de bruit de fond à l’orage qui s’annonce et expliqueront le peu d’empressement des collègues de ces universités à défendre une réforme qu’ils jugent en trompe l’œil. Le toilettage du décret de 84 était nécessaire pour y inclure les avancées annoncées par la ministre en ce qui concerne les débuts de carrière des nouveaux maitres de conférences et des professeurs. Point n’était besoin d’en rajouter tant que l’autonomie n’était pas effective dans tous les établissements.

Ces faits étaient aussi connus de l’équipe élyséenne, il n’est de secret pour personne que les 18 universités y ont des relais. D’ailleurs, si l’on revient un moment sur l’allocution du 22 janvier on comprend mieux pourquoi elle a cristallisé les oppositions. Sans hésiter à choquer l’éthico-médiatique président germanopratin, Nicolas Sarkozy, non sans un certain courage, attaque tout azimut. Comme les chercheurs les plus conscients ne cessent de le répéter depuis la crise de 2004, il fit le constat que « nulle part dans les grands pays, sauf chez nous, on n’observe que des organismes de recherche sont à la fois opérateurs et agences de moyens à la fois, acteurs et évaluateurs de leur propre action… Nulle part comme en France on a autant multiplié les instituts, agences, groupements et autres organismes microscopiques qui diluent les moyens, les responsabilités, tirent chacun à hue et à dia, pour gaspiller temps et argent ». Et il pointa du doigt la responsabilité des entrepreneurs : « Nous n’avons pas en France cette culture qui fait que, pour un chef d’entreprise américain ou allemand, la recherche est une source de création de richesse et de croissance. Pour nous trop souvent la recherche est considérée par les entreprises françaises comme une sorte de luxe parfois superflu et pour les grandes entreprises françaises qui font beaucoup de R&D, la recherche s’exerce trop en vase clos, en interne, comme si les idées venues de l’extérieur étaient suspectes et qu’il serait, dangereux de s’y frotter ». Et pan pour les industriels et les chercheurs. Il appelle aussi au renforcement de l’autonomie universitaire « nulle part on ne voit qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale, tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation ». « Les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie ». Et pan pour la ministre et ses hauts fonctionnaires et pan pour Bercy. Il réaffirma également la nécessité d’une plus grande connexion entre les Université et les Entreprises : « Les entreprises grandes et petites doivent puiser dans le vivier formidable de la recherche publique, en lui confiant des contrats, en nouant des partenariats, en embauchant ses chercheurs ». Et pan pour les « sauvons quelque chose ».

Si l’on en était resté là, les étudiants n’auraient pas suivi. Mais c’est alors que survient le pas de clerc de la réforme de la formation des maîtres et la partie d’attrape-nigaud qui va opposer Valérie Pécresse et Xavier Darcos. L’affaire serait risible si elle n’avait pas été le catalyseur que tous les ennemis de la loi LRU attendaient pour mobiliser la fraction la plus inquiète des étudiants.

La relecture de ses déclarations du 20 octobre 2008 est cruelle pour la ministre : « Je propose [disait-elle] une logique d’ensemble nouvelle, dans laquelle l’Etat trace la perspective, donne le sens, et veille à ce que les établissements disposent des moyens d’agir dans le respect de leur autonomie et de leurs décisions. Il s’agit d’un acte de confiance envers des établissements autonomes, leur gouvernance, mais aussi leurs instances élues puisque l’Etat impulse, incite, et assure ensuite un contrôle a posteriori. Cette démarche s’appuie sur une seule exigence, une seule, mais qui doit influer de manière pérenne, profonde, sur l’état d’esprit et les actes de toute une communauté : je demande que la transparence soit assumée, démontrée, revendiquée par les établissements, comme je m’engage à le faire lorsque l’Etat évalue et attribue des moyens aux établissements, en donnant toute l’importance qui lui revient au contrat pluriannuel ». Les universités autonomes réclamaient des discussions pour connaître l’ampleur exacte de leurs marges de manœuvre. Au lieu de cela elles ont eu un toilettage inepte du décret de 1984 qui, au lieu de se concentrer sur les seules avancées promises en termes de carrière aux nouveaux MCU et aux professeurs, s’accompagnait de considérations tout autant inacceptables pour les syndicats que pour les universités autonomes. Ce texte s’est constamment aggravé ensuite au fur et à mesure des reculs de la ministre. Sept mois après, les marges de manœuvre des établissements prévues par la loi, tant en ce qui concerne les primes que les promotions, ont été presque annihilées. On en revient aux pratiques opaques du CNU et des commissions centrales ad hoc. Les multiples circulaires montrent que le contrôle a priori s’est renforcé sur les 18 établissements qui ont choisi l’autonomie. Aucun contrat pluriannuel avec eux n’a encore été négocié et encore moins signé. Par ailleurs, l’Etat refuse toujours de répondre positivement aux universités qui ont demandé la dévolution des biens. On a désigné un curateur pour les universités parisiennes (Bernard Larrouturou, X-pont ancien major à l’entrée et à la sortie de l’X, sans affectation, qui s’était illustré dans la réforme du CNRS !)  et on s’apprête à sortir un décret sur les secrétaires généraux comme si les universités autonomes n’étaient pas assez grandes pour proposer les emplois nécessaires à une gestion adaptée à leurs réalités.

L’avenir de l’université française mérite plus que de vagues calculs de campagne électorale ou les réactions boutiquières de ceux  qui se sont accommodés d’une paupérisation rampante des universitaires. Il convient de lire à ce propos l’excellente analyse du président de la première université de France pour comprendre l’ampleur du mal. Car il faut se rendre à l’évidence, le mouvement qui fut lancé initialement sur les questions statutaires a rebondi sur l’opération de Xavier Darcos qui, en échec sur la réforme du lycée, à lancé une réforme de la formation des maîtres mettant ainsi en difficulté Valérie Pécresse. Et c’est la forme, plus que le fond, du discours du 22 janvier qui a mis le feu aux poudres. Les grands patrons et la haute administration, pas plus que les chercheurs, n’aiment entendre leurs quatre vérités. Or, ce jour là, il a balancé sévère notre président comme diraient mes petits fils. Mais après, quinze semaines de happening,  pourquoi le mouvement est il en échec ? On ne peut pas raisonnablement reprocher à Valérie Pécresse d’avoir tenu tête sans s’interroger aussi sur la responsabilité des autres acteurs. Le refus systématique du secrétariat du SNESup, poussé par sa frange gauchiste, de négocier un accord, les conservateurs de tout poil, véritables Bayrouistes aux aguets (les « sauvons quelque chose », QSF, DDU), les hauts fonctionnaires de l’Enseignement supérieur et de Bercy cherchant à faire des économies sur le dos des étudiants reçus à l’IUFM et qui, dans le même temps, mégottaient aux grandes universités de recherche leur passage à l’autonomie et refusaient la dévolution des biens. Complot gauchiste ? Non, alliance des contraires pour que rien ne bouge.

En réalité la quasi-totalité du secteur scientifique et médical s’est tenue à l’écart du conflit et les professeurs de droit proches du pouvoir, dès qu’ils ont obtenu les reculs qu’ils voulaient, ont cessé de se commettre avec les farfelus lettrés. Certains pensent que le moment est venu pour mettre définitivement à bas et au pas l’université française. Ils ne le feront pas et cela pour plusieurs raisons. Noyer les filières élitistes, incapables de faire face à une massification, au moment où l’emploi se restructure est un pari risqué. Non seulement parce qu’il y a filière et filière et qu’il ne suffit pas d’ouvrir les portes des classes préparatoires des lycées du Quartier latin, de Versailles ou de Neuilly à quelques échantillons des quartiers difficiles, ou d’envoyer les meilleurs étudiants de Paris Sud à l’Ecole polytechnique pour mettre fin à la ségrégation sociale dans l’accès à l’aristocratie républicaine. Mais surtout parce que cela ne réglerait pas le problème du décrochage français en matière de recherche, décrochage lié d’abord à la désaffection des filières scientifiques pour les formations par la recherche. Hors l’économie de la connaissance, c’est la réalité d’aujourd’hui. Contrairement à ce que disent les partisans du statu quo, la souplesse dans l’organisation du travail des collègues qui œuvrent dans le domaine des sciences exactes et naturelles (pour reprendre une terminologie que certains jugent désuète mais qui est en réalité toujours d’actualité) est indispensable. Et ce ne sont pas des règlementations nationales qui peuvent l’assumer mais la collégialité des organisations universitaires et la transparence dans les décisions prises en commun. D’autre part, il est important que les universités où se concentre la recherche puissent proposer aux jeunes recrutés des conditions de vie compétitives et pas seulement des salaires élevés à quelques poissons pilotes recrutés à l’étranger ou à l’Ecole polytechnique. Et il est important que les seniors qui prennent des responsabilités soient payés en conséquence. Il est plus qu’urgent que les grandes universités de recherche puissent se doter des marges de manœuvre nécessaires pour le faire.

A condition que cessent les tracasseries de Bercy et des hauts fonctionnaires, c’est précisément ce que la loi LRU peut permettre, y compris d’ailleurs la fin de la paupérisation des « humanités » et c’est pourquoi je l’ai approuvée malgré ses imperfections. Mais nous voulons l’autonomie totale, salaires, primes promotions. Nous savons trop le prix à payer pour une grande université d’être placée sous les fourches caudines d’une CPU qui ne songe qu’à amputer nos moyens ou les choix discriminateurs d’instances centralisées. Partout dans le monde ce sont les sénats universitaires qui règlent les problèmes de promotion, ils sont tout autant que le CNU capables de consulter les moteurs de recherche et c’est au niveau de l’établissement que l’on peut le mieux vérifier la validité des assertions des uns et des autres en ce qui concerne leur implication pédagogique et leur investissement dans le service public.

Non l’autonomie des universités ce n’est pas leur privatisation. Oui la persistance d’universités mal gérées et d’universitaires mal payés c’est le début de la privatisation et celle-ci est déjà en marche chez nous sous le regard complaisant des « sauvons quelque chose ». C’est tout le pays qui aura à en souffrir.

Palaiseau le 21 mai 2009

5 réflexions sur “ Université : chronique d’une crise annoncée ”

  1. Bonsoir Gilbert. Epoustouflante chronique ! bravo. En voici le compte rendu sur mon blog : http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/06/04/chronique-de-la-crise/

    « Sur le blog de Gilbert Béréziat, ancien président de l’université Pierre et Marie Curie (Paris 6) et délégué général de Paris Universitas : “chronique d’une crise annoncée”, analyse de ce qui s’est passé ces deux dernières années dans l’enseignement supérieur. Pamphlet ultra-précis et très argumenté, à lire absolument. Partisan de l’autonomie absolue des universités de recherche, autonomie financière et autonomie de la gestion des ressources humaines en particulier, Gilbert Béréziat a cru très sincèrement aux libertés et responsabilités qu’allait donner la loi LRU.

    Or que décrit-il au fil de sa brillante analyse ? Une autonomie rognée progressivement dès 2008 et anéantie en 2009 (“l’autonomie, c’est fini”) par la conjugaison de tous les conservatismes, ceux de la CPU, du CNU, des syndicats, de l’administration centrale des ministères et de Bercy. Les 2 ministres, par leurs décrets inutiles et néfastes, ont préféré reculer, co-gérer la crise avec les syndicats plutôt que de se battre pour respecter, dans les faits, l’esprit de la loi de 2007.

    Que faire maintenant ? Gilbert Béréziat est désabusé et on le comprend : est-ce pour cela qu’il n’avance guère de pistes ? Des universités de recherche autonomes, oui ! Mais combien ? Ne serait-il pas temps de sortir le cycle de licence des universités de recherche et de créer des Lycées d’Enseignement Supérieur.

    Cordialement. Irnerius

  2. Remarquable chronique, Cher Gilbert. C’est la meilleure analyse existante des petites et grandes manoeuvres des gnomes de Bercy et de la rue Dutot pour s’opposer à l’autonomie des universités.

  3. cher Irnérius, une convergence mais des points de désaccord.
    Je suis d’accord avec vous qu’il convient maintenant de décliner autrement le processus de Bologne et qu’il faut réformer drastiquement le cycle licence.
    Mais je suis en désaccord avec vous sur sa déqualification. Le cycle licence doit rester dans les universités et pas être balkanisé dans des lycées d’enseignement supérieur.
    Le cycle licence, en France correspond en réalité aux « undergraduate studies » des collèges américains. Il doit être sanctionné par un diplôme de fin d’études et donner accès au cycle suivant mais pas forcément dans l’établissement où il a été préparé. La situation actuelle est un non sens et pousse les collègues des disciplines phares de chaque université à procéder à une sélection injuste en refusant à certains un diplôme qu’ils auraient réussi ailleurs.
    L’age moyen des étudiants entrant dans l’enseignement supérieur (16 à 19 ans) correspond à une période de la vie où l’apprentissage d’une autonomie dans l’acquisition des savoirs est essentielle.
    A mes yeux le formatage opéré dans les classes préparatoires de populations triées en fonction de leur potentiel intellectuel supposé (dossier scolaire, avis des professeurs des lycées) est une erreur profonde.
    Par ailleurs il ne règle en rien l’accès aux professions contrôlées (droit, médecine, pharmacie etc.)
    Je propose donc que les licences soient regroupées dans des collèges de premier cycles situés au sein des universités.
    Je propose qu’elles soit organisées de telle façon que le choix de l’orientation soit progressif et surtout qu’elles soient constitué de groupes de niveau permettant tout à la fois de faire réussir les moins agiles intellectuellement et de proposer aux plus brillants des parcours exigeants tels que nos les avons mis en pratique dans les doubles cursus avec science Po et Paris Sorbonne. Ou tel qu’ils viennent d’être mis en place à Panthéon-Assas.
    Je propose enfin que l’accès aux écoles publiques de commerce et d’ingénieur, aux grandes écoles et aux masters des université se fasse, à l’issue de la licence, par examen des dossiers des candidats et après audition pour les professions contingentées. Cela permettra de mettre fin à l’incohérnce de la première année de médecine et de rapprocher la durée des études en droit à ce qu’elle est partout dans le monde.
    Cela coûtera moins cher à la société et rendra à la fin de l’adolescence, une période tampon sa fonstion d’ouverture en partculier vers le monde en exigeant, par exemple un semestre en mobilité pendant la licence.

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