11 septembre 1973, Michelle Bachelet et l’université

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Le 11 septembre 1973, refusant d’être capturé, Salvador Allende, président démocratiquement élu du Chili, se donnait la mort dans le palais présidentiel de la Moneda assiégé et bombardé depuis le matin par une junte militaire conduite par le général Pinochet. Six mois auparavant, l’Unité Populaire qui soutenait Allende avait gagné les élections, frôlant la majorité absolue. L’armée chilienne n’avait pas de tradition « golpiste », plusieurs généraux, restés fidèles à cette conception loyaliste, le payèrent de leur vie. Le Général Carlos Prats Gonzales vice-président d’Allende poussé à la démission par les radicaux de l’armée quelques semaines avant le coup d’état fut assassiné en exil, avec son épouse, le 24 septembre 1974. Ce fut également le cas du général de l’armée de l’air Alberto Bachelet, petit-fils d’un œnologue bourguignon Louis-Joseph Bachelet Lapierre et d’une anthropologue Angela Jeria Gomez. Arrêté et longuement torturé, le général Bachelet décèdera en 1974 en captivité.

Il ne fait aucun doute, comme l’a mis en évidence une commission sénatoriale à Washington que le coup d’état fut accueilli favorablement à Washington. Même si le doute subsiste sur le degré d’implication des Etats-Unis dans sa préparation, il est établi que les services secrets y jouèrent un rôle important. D’ailleurs la participation de la CIA au putsch de 1973 au Chili n’avait rien d’une première, en Grèce aussi, elle avait contribué au coup d’Etat de la junte en 1967. Mais comme plus tard en Afghanistan, ils reçurent en boomerang, l’assassinat à Washington, en 1976, de l’ancien ministre chilien des Affaires étrangères, Orlando Letelier, et de sa collaboratrice américaine Ronni Moffitt, assassinat organisé par le chef de la police secrète chilienne le général Contreras. L’ancien ministre communiste de l’économie, José Cademartori, un fidèle de Salvador Allende, a déclaré en 2003 à ce sujet :

« [le coup d’état] était prévisible. Ce qui l’était encore plus, c’était que les secteurs privilégiés allaient agir. La question était dès lors: comment isoler ceux qui seraient prêts à recourir à la force. Je pense qu’il nous a manqué du temps, peut-être deux ans, pour gagner à nous des secteurs significatifs de l’armée. Nous savions qu’il y aurait des tentatives. Et nous étions prêts à affronter un coup d’Etat partiel, nous appuyant sur les masses. Des plans existaient. Mais, le 11 septembre, nous avons vite compris que le putsch était de caractère «institutionnel», c’est-à-dire qu’il était appuyé par l’ensemble des forces armées. Le coup était très bien préparé. Allende a donc refusé d’appeler à un soulèvement populaire. Cela aurait été un massacre. Il le dit très clairement dans son dernier discours. »

La fille du général Bachelet, qui faisait ses études de médecine à Santiago lors du putsch et sa mère furent également arrêtées et torturées. Libérées en 1975, elles prirent le chemin de l’exil, en Australie d’abord, puis en République Démocratique Allemande et Michelle Bachelet y repris ses études de médecine à l’université Humbold de Berlin. De retour à Santiago, elle terminera sa spécialisation en chirurgie à partir de 1979.  Se réorientant vers la santé publique et l’aide aux enfants des personnes disparues ou torturées, elle entreprit une carrière politique qui la mena au ministère de la santé puis à celui de la défense sous la présidence de Ricardo Lagos. C’est à la tête d’un cartel qui allait de la droite modérée aux socialistes, en passant par les démocrates chrétiens, qu’elle fut élue présidente de la République Chilienne en janvier 2006.

Depuis trois jours, Michelle Bachelet est en France, ce n’est pas un  hasard si elle a choisi non seulement d’honorer de sa présence la Bourgogne de ses ancêtres mais aussi de présider un séminaire sur la coopération entre la France et le Chili en matière scientifique, technologique et d’innovation. Par son parcours personnel d’abord, mais aussi parce que l’ambassadrice du Chili à Paris Pilar Armanet est une universitaire respectée. Non sans courage, quand elle fut  Directrice de la Division de l’Education Supérieure au Ministère de l’Education, entre 2000 et 2006, elle mit en place une réforme importante de la gouvernance et de l’organisation des universités chiliennes. Réforme d’une importance telle qu’elle fut accusée des pires dérives capitalistes puisqu’elle aboutissait à classer les établissements en fonction de leur performance. Mais c’est à cette réforme que l’on doit la renaissance des universités chiliennes après les années de plomb de l’ère Pinochet. Si l’on veut bien considérer les choses, cette réforme, en France aurait déchaînée contre elle  les conservateurs de tous poils. Et c’est d’ailleurs ce qui s’est passé au Chili et qui nous a valu le bonheur de recevoir son Excellence l’ambassadrice Pilar Armeret en visite à l’université Pierre et Marie Curie. Dans le même temps, l’association au sein des gouvernements chiliens depuis la fin de la dictature de la démocratie chrétienne et de la gauche réformiste a permis de dépasser les clivages traditionnels entre laïcs purs et dur et pragmatiques. Tout cela a permis une reprise forte des coopérations internationales.

C’est ainsi qu’en tant que président de l’université Pierre et Marie Curie et, en association avec le CNRS, nous avons créé deux laboratoires internationaux l’un en mathématique avec l’université « La Chile » et l’autre en biologie marine avec l’université Pontificale du Chili de Santiago. Lors de mon premier voyage au Chili en 2004, j’ai signé les conventions générales de coopération avec ces deux universités. L’accueil par le Professeur Pedro Pablo Rosso recteur de la PUC fût très chaleureux bien que j’ai, dès les premières paroles échangées, rappelé les différences de statut et d’histoire entre les deux établissements. A la fin de la cérémonie, de manière apparemment spontanée, je fus salué par l’ancien Recteur qui fut aux commandes de cette université sous Pinochet.

- « Ca a dû être compliqué pour vous à cette époque » lui-dis-je !

- « C’est toujours compliqué » me répliqua-t-il.

- « Pourquoi ? »

- « Mais me dit il à l’oreille, j’ai toujours eu du mal à entendre de l’oreille gauche ».

- « Bah lui répondis-je ça se guéri ou ça s’apprend ».

Et nous nous sommes séparés là-dessus. L’après midi, mes accompagnateurs de l’université pontificale du Chili m’emmenèrent visiter la maison de Pablo Neruda à Isla Negra et la station marine de la PUC à Las Cruces. Au cours de ce voyage, j’avais eu l’opportunité de visiter, non loin de Puerto Montt, des installations d’élevage de saumon à terre et en mer dont le directeur, était un docteur de l’UPMC. C’est donc avec beaucoup de plaisir que cet après-midi, j’ai assisté à la deuxième partie de ce séminaire organisé à l’UNESCO.

Paris le 28 mai 2009

3 réflexions sur “ 11 septembre 1973, Michelle Bachelet et l’université ”

  1. J’ai provoqué un taulé à l’université de Metz, la semaine dernière. Nous avons organisé un débat sur  » orientation et insertion professionelle ». A un moment donné l’observateur des débouchés professionnelles nous dit qu’il risque d’y avoir une sélection budgetaire entre les universités qui auraient les meilleurs insertions pro. Je lui ai répondu
     » Et si celà était finalement une bonne chose, puisqu’elle transformerait les intentions en fait concret. »
    Le monsieur a été scandalisé. Il avait certes raison que les universités manquent de moyens pour appliquer cette mission mais à moyen égaux pour moi la compétition est de l’émulation.

    En tant que syndicé étudiant, je rejoins souvent vos positions.

  2. Bonjour Gilbert. Moins de chances que vous pour ce qui concerne la coopération avec le Chili. Deux séjours en 2003 et 2004, avec le CEREQ, en vue d’y créer un observatoire national des insertions professionnelles des diplômés du Supérieur.

    Une première enquête, financée par la Banque mondiale, a été réalisée, mais les conditions de passation des questionnaires ont été telles que les résultats ont été inexploitables !

    Quant à créer des observatoires dans chaque université, selon l’exemple de l’OFIPE (université de Marne-la-Vallée), observatoire que je dirigeais alors, en vue de faciliter le pilotage de chaque université, ce fut peine totalement perdue ! Où en est-on aujourd’hui ? Je ne sais. Cordialement. Irnerius

  3. Passionnante l’histoire de ces deux dernières années : mais la chronique est interrompue. J’attends donc la suite et la possibilité de laisser un commentaire. Cordialement. Irnerius.

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