Une sage décision et une intrusion intempestive

credits: Dom Dada - flickr

Les conseils de Paris-Sorbonne ont voté hier pour une reprise des cours et l’organisation d’examens. Selon l’AEF (Dépêche n°114265) , les trois conseils ont également adopté une motion de soutien au président Georges Molinié dans laquelle ils « condamnent avec la plus grande fermeté » les « attaques indignes » dont ce dernier « fait l’objet depuis plusieurs jours, et qui, à travers sa personne, portent atteinte à l’institution universitaire elle-même ». Je compte bien dans quelques jours faire le bilan de ses trois derniers mois, montrer où sont les véritables responsabilités et dégager quelques raisons d’espérer. Mais sans attendre, je veux dire aux étudiants et aux universitaires de Paris-Sorbonne qu’ils ont choisi là la voie de la sagesse. Je veux leur dire que les universitaires de Paris Universitas sont solidaires avec eux quelle que soit par ailleurs leur appréciation sur le fond et la forme du mouvement qui s’achève. Je veux leur dire qu’il conviendra le moment venu de réfléchir tous ensemble sur l’avenir de nos institutions. Je leur ferai la démonstration que l’autonomie dans l’union c’est la seule voie pour l’avenir de nos établissements, face à un Etat qui a d’autres priorités quoi qu’il en dise. Cependant, la première leçon que je tire, à chaud, de ce conflit c’est que l’on ne pourra avancer en faisant l’économie d’une réflexion sur ce qu’est l’université aujourd’hui, sans prendre en compte le monde tel qu’il est aujourd’hui, sans considérer l’espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche qui doit être, dorénavant, notre bassin de naturel de recrutement. De la même façon nos universités, dont nous tenons à ce qu’elles restent publiques et présentent à l’avenir une alternative réelle à la privatisation rampante, ne pourront le faire qu’en étant d’abord au service du public, que ce soit pour les études initiales ou les reprises d’études, et de la population qui assure la totalité de leur financement. Elles doivent donc être gérées et bien gérées, elles doivent se mettre à l’abri des commandos, elles doivent redevenir le lieu d’un habeas corpus maîtrisé dans le cadre de leur autonomie. Ses syndicats devront y développer des actions revendicatives qui ne mettent pas en danger l’avenir des étudiants et en particulier des étudiants les plus fragiles au même titre qu’ils protègent les activités de recherche.

Quelques jours auparavant, le 13 mai une brochette d’universitaires se sont autoproclamés refondateurs de l’université française. Tout en déclarant dans le préambule d’un texte fourre tout que l’université française est « pour nombre de ses composantes à l’agonie », que l’université [le singulier n’est pas neutre dans la circonstance] n’est pas tout l’enseignement supérieur puisque de multiples dispositifs ont été mis en place (classes préparatoires, BTS, IUT, petites et grandes écoles publiques ou privées etc.) « avec lesquels l’université est en concurrence déloyale », ils ne proposent rien de moins que d’en revenir à un dispositif centralisé piloté par le ministère. Celui-ci, baptisé pompeusement « grand service public propédeutique de premier cycle  réunissant (ce qui ne veut pas dire normalisant dans un cycle uniforme) IUT, BTS, classes préparatoires et cursus universitaires de licence. Il lui faudra également procéder à une sorte d’hybridation entre la logique pédagogique des classes supérieures de l’enseignement secondaire et des écoles professionnelles d’une part, et celle des universités d’autre part ». Bref embrassons nous Folleville comme dirais Labiche, tous unis ! Aucune remise en cause de la logique des concours, des classes préparatoires et du numérus clausus en médecine tel qu’il est organisé actuellement ! De qui se moque t’on ? Pire, si la sélection entre les cycles licence et master est revendiquée, ce qui est d’ailleurs le cas aujourd’hui dans les universités les plus conséquentes, on refuse hypocritement aux universités le droit de choisir leurs étudiants parmi ceux qui ont demandé à y être acceptés. Mais on fait reposer sur le baccalauréat un principe de présélection dont la pertinence n’est pas avérée. Dans le désordre on voit apparaître la distinction, voire l’opposition, entre mission des universités et mission individuelle des ces « grand-prêtres » que sont les universitaires, terme qui  vise à rallier tous les corporatistes car naturellement, pour eux, il est hors de question que ceux-ci, pourtant payés par la Nation, aient des comptes à rendre.

« Seule une modulation des formations [écrivent ils] pourra permettre de concilier les deux versants de l’idéal universitaire démocratique : l’excellence scientifique, raison d’être de l’Université, et le droit à la formation pour tous, qui la fonde en tant que service public ». Mais mes beaux donneurs de leçons, nous ne vous avons pas attendus en créant des doubles cursus exigeants pour les uns et des programmes assistés pour d’autres, en nous articulant avec les lycées des quartiers difficiles et en multipliant les actions visant à l’insertion professionnelle de nos diplômés.  Ce n’est certes pas en prévoyant une licence en quatre années (sans doute pour vous rapprocher du modèle anglo-saxon) que vous réglerez les problèmes liés à l’inadéquation actuelle de la formation dans les lycées et encore moins, last but not least, en diminuant les marges de manœuvres des équipes présidentielles qui ne vous ont pas attendu, dans beaucoup d’universités, pour faire jouer la collégialité dans les décisions individuelles et collectives.

Dans ces conditions je ne vois pas en quoi ce texte peut, comme l’indique l’AEF dans sa  dépêche n°113995, « Servir de point de départ à une véritable négociation, et non à des simulacres de concertation, et être à la base d’une auto-organisation d’états généraux de l’université ». Tout au plus s’agit-il d’une offre de service à la ministre, qui l’a d’ailleurs saisie au bond en se déclarant hier : « frappée par la convergence d’un certain nombre d’idées » que les auteurs du « manifeste » pour « refonder l’université »…« portent, avec celles que je défends depuis maintenant deux ans » comme par exemple la création de classes préparatoires dans les universités. Dans une tribune publiée par « Le Monde » daté du 19 mai, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche souhaite « apporter [sa] contribution à une réflexion qu’il est sain que des acteurs de l’université assument sereinement et de façon constructive ».

Je préfèrerais donner à la ministre le conseil suivant. Contentez-vous de dialoguer  avec les universités passées à l’autonomie, considérez d’abord leurs propositions y compris en actant que le recrutement de leurs étudiants et l’organisation des trois cycles universitaires c’est  d’abord et avant tout leur affaire. Donnez-leur les marges de manœuvres que vous leur avez promises. Evitez de vous lancer dans des propositions qui risquent fort, si vous n’y prenez garde, de relancer à l’automne l’agitation universitaire et concentrez-vous dorénavant sur les élections régionales puisque c’est à présent là que se situe votre ambition.

Paris le 20 mai 2009

5 réflexions sur “ Une sage décision et une intrusion intempestive ”

  1. Vous auriez pu mentionner le fait que nos « refondateurs » sont pour beaucoup des figures du mouvement anti-réforme Pécresse, ça peut aider pour comprendre le texte en question. Peut-être faut-il y voir un changement de statégie dans le mouvement universitaire ? Ou tout simplement l’aveu d’une défaite ou encore une façon de sauver la face ?

  2. Laremarque de Rachel ne m’a pas échappée. Maisle propos de mon blog était plutôt de montrer les ambiguités de notre ministre. Car comment expliquer que Valérie Pécresse ait saisi la balle au bon ? Notre ministre aurait besoin d’un peu de cohérence politique. Mais est-ce la cohérence politique qui caractérise notre gouvernement ? Comment peut on être pour l’autonomie et poursuivre un tel interventionnisme ? J’y reviendrais dans quelques jours.

  3. Je trouve que la réaction de la ministre est logique, et je ne vois pas bien ou est l’ambiguïté. Elle régit à un texte par 29 personnalités, texte assorti de propositions et qui est aussi un appel à la signature d’une pétition. Elle ne peut rester sans réaction dans le contexte encore fragile de fronde, elle fait son travail de ministre. De plus ce texte va plutôt dans sa vision de l’université: il permet d’asseoir son combat pour l’autonomie, ouvre une brève dans le débat sur la sélection des étudiants, confiirme clairement le nécessité d’une grande rénovation des 1er cycles. A aucun moment elle ne rebondit sur la proposition d’une auto-organisation d’États généraux de l’Université, comme le propose la conclusion de l’article des « refondateurs ». Je ne considère pas cette réponse comme de l’interventionnisme, ou alors je ne comprends pas où vous voulez en venir. A mon avis ça serait tout aussi intéressant de discuter qui sont nos « refondateurs », pourquoi ce manifeste (est-ce une subite prise de conscience ou bien un changement de stratégie dans le mouvement) et pourquoi en une telle période (pourquoi pas avant ?).

  4. Certes chère Rachel, je vous concède que la réaction de Valérie Pécresse est logique dans la mesure où elle met en oeuvre la politique du président de la république. Mais elle est aussi ambigüe dans la mesure où cette politique et ambigüe. J’y reviendrais dans mon prochain blog lorsque je rendrais pubique mon analyse de la folle année que nous venons de vivre. En tous les cas, de mon point de vue, c’est une attitude opportiniste inopportune quand on considère justement les noms qui accompagnent l’appel paru dans le monde. Quelle brèche ont ils ouverte sur la sélection ? Car on peu faire une sélection intelligente sans avoir la religion des concours. Et précisément c’est ce débat qui est tabou en France et que les médias se refusent à aborder.

  5. Je lirai votre analyse avec attention. N’oubliez pas de mentionner le discours du 22 janvier et d’en interpréter les intentions et les conséquences. On pourra alors peut-être discuter plus en détails du fait que la ministre « met en oeuvre la politique du président de la république ».
    Bien cordialement

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