Le 1er mai une histoire franco-américaine.

crédit : Panoramas - flickr

C’est lors du 4ème congrès de l’American Federation of Labor, en 1884, qui réunissait les principaux syndicats ouvriers des États-Unis que fut avancé l’objectif d’imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures. Le congrès avait choisi de l’action un 1er mai, jour qui débutait l’année comptable dans beaucoup d’entreprises américaines. Il se donnait deux ans pour faire plier les patrons. Le 1er mai 1886, alors que dans de nombreuses entreprises le patronat avait déjà donné satisfaction, près de trois cent mille travailleurs décident de déclencher la grève pour obtenir l’extension de cette revendication. A Chicago, le 3 mai, une manifestation fait trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester. Une marche de protestation est organisée le lendemain et, dans la soirée, pendant la dispersion à Haymarket Square, alors que deux cents manifestants font encore face aux policiers, une bombe explose et fait une quinzaine de morts parmi les policiers. Le 11 novembre 1886, malgré l’absence de preuves tangibles, les représentants du mouvement ouvrier de Chicago, Albert Parsons, August Spies, Michael Schwab, George Engel, Adolph Fischer, Samuel Fielden et Louis Lingg furent condamnés à être pendus, sans aucune preuve de leur culpabilité. Parsons, Spies, Fischer, Engel furent exécutés, Fielden et Schwab virent leur condamnation commuée en peine d’emprisonnement à vie. Quant à Lingg, il se serait suicidé dans sa cellule. A son congrès de décembre 1888, l’AFL proposa qu’une manifestation soit organisée le 1er mai 1890.

En 1889, le deuxième congrès de la IIème Internationale qui se réunit à Paris au 42, rue Rochechouart, salle des Fantaisies parisiennes, reprend à son compte cette revendication (en France, la journée de travail était à cette époque officiellement de 10 heures mais en fait laissée à l’appréciation des patrons). Le 20 juin, il adopte une proposition de Raymond Lavigne, visant à «organiser une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d’appliquer les autres résolutions du congrès.» En France, dès 1890, les travailleurs prendront l’habitude de défiler le 1er mai en portant à la boutonnière un triangle rouge. C’est en 1907 à Paris que le muguet côtoiera le ruban sur le col des manifestants.

On ne peut pas dire cependant que les manifestations du premier mai seront vues d’un  œil bienveillant par la république bourgeoise. Le 1er mai 1891, à Fourmies, petite ville du nord de la France, la troupe équipée des nouveaux fusils Lebel et Chassepot tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Parmi les dix morts on dénombre 8 mineurs de moins de 21 ans et une jeune femme, Marie Blondeau, qui deviendra le symbole de cette journée. Après le drame de Fourmies, le 1er mai s’enracinera dans les traditions de lutte des ouvriers européens. Quelques mois plus tard, à Bruxelles, l’Internationale socialiste renouvellera le caractère revendicatif et international du 1er mai, qui ne sera cependant jamais reconnu comme tel par les gouvernements français. Il faudra 1904 et le 8ème congrès de la CGT, qui se tient à Bourges en septembre pour que l’idée d’une manifestation à Paris soit reprise et la date fixée au 1er mai 1906 ! Ce jour là, va être marqué par de violents affrontements avec les forces de police. Dès le matin, Paris est en état de siège des soldats et des policiers en armes sont postés à chaque carrefour, aux abords de la Bourse du travail et place de la République. La caserne a été aménagée en « prison » temporaire… Un meeting est prévu à la Bourse, mais comme tout le monde ne peut y pénétrer la police s’efforce de disperser la manifestation, il y a des charges brutales, des arrestations par centaines, le soir on comptera deux morts. Les violences continueront pendant plusieurs jours encore. Deux mille travailleurs coupables d’avoir quitté leur travail le 1er mai seront licenciés !

En fait c’est pendant l’occupation allemande, le 24 avril 1941, que le 1er mai est officiellement désigné comme la Fête du Travail et de la Concorde sociale et devient chômé. Cette mesure destinée à rallier les ouvriers au régime de Vichy restera sans effet. Son initiative revient à René Belin, ancien dirigeant de la tendance socialiste de la CGT rallié à Pétain. Le gouvernement de la libération ne pouvait pas être en reste, à la demande du député socialiste Daniel Mayer, le communiste Ambroise Croizat, ministre du travail, étend la mesure par la loi du 30 avril 1947, le 1er mai devenant un jour chômé et payé sans pour autant être instauré officiellement comme Fête du Travail.

C’est ainsi que ces premiers mai de la fête du travail prennent rang auprès des premiers mai de l’histoire :

Après la guerre, la CGT réunifiée depuis le front populaire organise le défilé parisien le 1er mai 1946, c’est l’époque de la relance de la production et le temps où « il faut savoir arrêter une grève ». Léon Jouhaux, Benoît Frachon, Louis Saillant marchaient au devant d’un cortège de la manifestation qui s’étirait de la Place de la Nation au Cours de Vincennes l’appareil communiste était là sous la banderole du « Comité Central du Parti Communiste Français » et les socialistes aussi sous la banderole du « Comité directeur Parti socialiste SFIO ». Dès le 19 décembre 1947 et après les départs de la CGT de Léon Jouhaux, Robert Bothereau, Albert Bouzanquet, Pierre Neumeyer, Georges Delamarre, tous membres du secrétariat confédéral, les discussions vont se développer dans tous les syndicats, aboutir à la création de Force Ouvrière, seule la Fédération de l’Education Nationale refusera la scission en s’autonomisant. Le défilé de 1948 ne sera plus unitaire dans les faits. Très vite, la scission syndicale, le déclenchement de la guerre froide puis, au fil des ans, le développement du syndicalisme chrétien et la création de la CFDT, l’accroissement de la « babélisation » syndicale vont bloquer toute manifestation unitaire à Paris jusqu’au 1er mai 2009 ! Miracle de la crise et du Sarkozisme réunis. Entre temps, les défilés Parisiens seront interdits en 1954 par le gouvernement Laniel, en raison des graves incidents survenus le 14 juillet de l’année précédente, mais aussi sans doute à cause de la défaite en Indochine et de la crise algérienne qui s’amplifie. Ils ne seront de nouveau autorisés que le 1er mai 1968, ce qui démontre à postériori que cette année là, le gouvernement n’avait pas vu venir la crise universitaire du printemps.

Paris 1er mai 2009

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