Cher Richard Descoings, ne pas se contenter d’un replâtrage de façade.

montaigne | crédits Djof - Flickr

Le Professeur Léna, après tant d’autres, vient une nouvelle fois, dans une interview au supplément Education Demain du journal « Le Monde », de tirer la sonnette d’alarme du désamour pour les sciences des jeunes générations et de s’étonner que seuls 7% des anciens étudiants de l’Ecole Polytechnique se tournent vers la recherche. Richard Descoings estime quant à lui que priorité doit être donné au maniement de la langue française. Anne Astier, docteur 1994 de l’UPMC, actuellement en poste en Grande-Bretagne, remarque sur le blog www.sciencesetmedecine.fr que l’érosion de la barrière linguistique, si paralysante pour les chercheurs français sur la scène mondiale, ne peut commencer que par la réforme structurelle de l’enseignement des langues en France.  Nous sommes nombreux à réclamer une réforme de l’enseignement secondaire pour une meilleure orientation des élèves vers l’enseignement supérieur et la recherche. Encore faudrait-il s’entendre sur les termes.

Les premières orientations qui se dégagent de la mission de Richard Descoings sont encourageants lorsqu’elles laissent penser que l’organisation pyramidale qui place le baccalauréat S au firmament des bacs pourrait s’écrouler et que les cours les plus difficiles devraient être donnés lorsque les enfants sont les plus réceptifs. Mais encore ne faudrait il pas  que l’arbre du baccalauréat S cache la forêt de l’utilisation des sciences à tous les niveaux à des fins sélectives. Dogme français absolu que celui de la classification d’Auguste Comte. Je me rappelle qu’à la fin de l’adolescence, lorsque j’étais en filière de mathématique et technique à l’Ecole Nationale Professionnelle du boulevard Raspail, les deux cours où je ne chahutais jamais étaient ceux de mathématique et de philosophie. Je me souviens, comme si c’était hier, du jour où je suis rentré fièrement à la maison en exhibant la note de 19 sur 20 que j’avais décrochée à la composition de philosophie (et encore, sans les deux fautes d’orthographes j’aurais décroché un 20). Habitué des premières places en mathématiques pures (la géométrie me rebutait un peu), à ma grande surprise je le devins en philo. A cette époque j’ai lu Bergson, Sartre, Heidegger, un pion m’a fait rencontrer Alain. Et près de soixante ans plus tard, combien je regrette de ne pas avoir été mis en condition d’apprendre correctement l’anglais, la lingua franca de l’union européenne !

Qu’y a-t-il donc de si différent aujourd’hui ? Il y a ces foutus coefficients qui font croire aux élèves que quand on est bon en mathématique et en physique, le reste n’a plus d’importance. Ce n’est pas tant la mention qui compte lors du bac que l’alignement régulier des bonnes notes dans ces deux matières qui vous conduisent tout droit vers la bonne classe préparatoire. Où l’on vous administrera la potion complémentaire. Que valent comme éléments prophylactiques les opérations mains à la pâte dans le primaire où les descentes des universitaires dans les lycées (à condition qu’ils soient eux-mêmes convaincus de  l’importance de leur institution) dès lors que la seule chose qui compte c’est le statut social  auquel pensent tous les parents sans réfléchir un seul instant que les couches moyennes de ce pays qui en constituent la majorité silencieuse, se sont toutes inscrites dans cette logique : refus de prise de risque, refus que leurs enfants fassent eux-mêmes leur choix de vie après leur adolescence. Mais dans un monde en mutation, ce sont précisément les qualités de réflexion, d’analyse et d’expérimentation qui permettront aux humains de s’adapter et, espérons le, à la vie de perdurer. Et de ce point de vue, la compréhension de l’histoire, de la pensée philosophique, de l’anthropologie, l’appétence pour l’art sous toutes ses formes et pour la littérature, seront tout aussi importants que les sciences exactes et le décryptage du fonctionnement de la vie. Et comment croire à la paix universelle si l’on n’est pas capable de dialoguer avec un étranger.

Mais, me direz-vous, comment réaliser une sélection franche et loyale si ce n’est pas sur des critères objectifs ? Et qu’y a-t-il de plus objectif que la science ! Et dans ces conditions il faut s’y habituer dès la formation secondaire. C’est bien là le cœur du problème, à quoi sert le lycée ? A apprendre les fondamentaux pour bien réussir les multiples concours dont la France est friande et dont nous voyons tous les jours les désastres ? En quoi cela a-t-il évité les multiples contournements par l’argent qui font qu’il y aura toujours des entraîneurs impitoyables pour vous propulser en finale des jeux olympiques de l’argent : colles privées payantes, prépa PCEM et autres officines qui sont la honte de la République et d’ailleurs en quoi cela prémunit-il nos enfants des retours de bâtons du destin ?

h_4_jeunesx1i11

Quel beau résultat de la « méritocratie à la française » alors que « Le Monde » du 10 mars dernier constatait que seuls 26  %  des jeunes français de 15 à 25 ans ont confiance dans un avenir prometteur contre 60 % des jeunes danois, 54 % des jeunes américains, 49 % des jeunes suédois, 43 % des jeunes chinois et 36 % des jeunes allemands ! La France a beau être la deuxième puissance mondiale en mathématique, certains disent la première, toutes enquêtes classent les jeunes français vers la quinzième place des pays de l’OCDE pour leurs performances en  mathématique. Et la tendance est plutôt à la dégradation.

Il est urgent de revenir à Montaigne. Quelques mesures  simples permettraient de renverser la logique du déclin dès lors que l’on aurait le courage politique de résister aux lobbies. Considérer que l’orientation/sélection se fait après le lycée et pas en son sein. Permettre aux affinités de chaque enfant, de chaque adolescent, de s’affirmer c’est-à-dire supprimer les coefficients, remettre les disciplines sur un pied d’égalité. Faire en sorte que le baccalauréat redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un examen terminal qui prenne en compte aussi l’ensemble des données récoltées dans les établissements pendant les trois années de lycée. Sans doute faut il aussi que les parents, voire les tuteurs quand ceux-ci sont défaillants pour une cause ou une autre, redeviennent attentifs d’abord à l’équilibre global de leurs enfants et ne sur-investissent pas en compensation de ce qu’ils n’ont pas pu réaliser pour eux même et ne considèrent pas que certains métiers ne sont pas dignes pour leurs enfants.

Je hais la notion d’ascenseur social dans la mesure où personne ne veut considérer qu’un ascenseur se prend dans les deux sens. Je lui préfère la fluidité sociale et personnellement je ne considère pas que le jardinier qui prend soin de ma pelouse soit d’une catégorie inférieure à la mienne. Mais il a autant que moi le droit de vivre avec un salaire décent et une sécurité de revenu. Le Président de la République ferait bien de considérer  ceci : dans le temple du capitalisme, les Etats-Unis, au sein d’une même institution, la moyenne des salaires des professeurs les plus élevés n’est jamais plus élevée que deux fois et demi celle des salaires des lecteurs (équivalents à nos assistants temporaires). Ce qui est insupportable c’est l’image donnée ces dernières années par le capitalisme financier, l’argent facile pour quelques-uns et si dur pour un bien plus grand nombre et la logique qui s’est emparée de nos pays européens comme quoi tout vaut mieux que le secteur productif de biens. Faudra t’il aussi délocaliser ceux de nos enfants qui ne sont pas à l’aise dans les activités abscondes de la finance et qui sont plus doués pour la mécanique ? Qui a vendu du vent récolte la tempête. Travailler plus pour gagner plus, quel beau slogan. On croit recruter des futurs médecins, on sélectionne des poujadistes en herbe. Comment dès lors s’étonner qu’ils refusent de s’installer dans les déserts médicaux. Où qu’ils considèrent que les trente cinq heures c’est aussi pour leur pomme. Comment prendre en compte les motivations et l’appétence si l’on se contente d’un examen qui s’apparente au remplissage d’une grille de loto.

Alors quoi faire pour la sélection ? Je n’ai pas peur du mot. Transformons le premier cycle universitaire en un véritable cycle d’orientation où se côtoieront les plus agiles et les moyens mais aussi ceux qui ont encore des difficultés. Qu’ils apprennent déjà à vivre ensemble. Organisons les enseignements de telle manière que ceux qui ont des talents aient à des objectifs à la mesure de ces talents. Réservons les cours complémentaires pour ceux qui en ont besoin, interdisons les aux meilleurs ! Progressivement différencions les programmes sur les trois années. Laissons les universités inventer des cursus exigeants pour les talentueux. L’exigence du savoir c’est tout de même mieux que le formatage. Et puisque notre ministre a revendiqué son catholicisme, je voudrais lui rappeler que la parabole des talents est plus que jamais d’actualité. Je n’en veux point aux Grandes Ecoles où aux Ecoles d’Ingénieurs (d’ailleurs notre pays souffre d’un déficit considérable en ingénieurs biens formés) mais qu’elles soient mises en concurrence avec les masters de l’ensemble des universités, qu’elles aussi recrutent après la licence. La diversification des masters universitaires sera aussi une chance pour les universités dans la mesure où ils devront évidemment être construits dans le cadre d’un projet d’établissement qui, nécessairement, se mettra en phase avec le tissu social et économique environnant. Et que l’on laisse les établissements libres de sélectionner leurs étudiants comme ils l’entendent dans le respect de l’éthique universitaire.

Evidemment la solidarité nationale et si j’ose dire européenne devra jouer car qui peut se réjouir aujourd’hui de voir certaines universités des pays baltes, de l’Irlande ou de l’Islande préparer une nouvelle vague d’émigration ? Je rejoins Thomas Piketty qui dans un article récent appelait à la nécessité de créer une fiscalité européenne harmonisée. Le temps du capitalisme sauvage et débridé est révolu. Solidarité oui mais responsabilité encore plus et c’est pourquoi je ne regrette pas ma position favorable à l’autonomie universitaire car seule celle-ci nous permettra de jeter les bases d’une orientation véritable et la mise en valeur de tous les talents. Pas plus que je ne regrette d’avoir appelé à voter pour le référendum européen de 2005.

Jussieu le 15 avril 2009

6 réflexions sur “ Cher Richard Descoings, ne pas se contenter d’un replâtrage de façade. ”

  1. Je ne suis pas sûr que l’on doive transformer le premier cycle à l’université en un cycle d’orientation, comme vous semblez le proposer. L’orientation doit s’effectuer à mon sens au lycée…Cela étant je partage vos craintes sur le « désamour pour les sciences des jeunes générations »… sur ce point, j’invite vos lecteurs à lire ce qu’en dit un rapport de l’OCDE : http://www.lemensuel.net/2008/11/13/encourager-linteret-des-etudiants-pour-les-sciences-et-les-etudes-technologiques-ocde/

  2. Il faut coupler l’enseignement des langues:
    Anglais Allemand
    Italien Espagnol
    Portugais
    Roumain
    Facile,pour les latinistes!!!
    Salut
    Jean Marc

  3. Cher Roland, si j’étais cruel je vous répondrais : « tout va très bien madame la marquise » alors ne changeons rien. Mais précisément tout ne va pas bien. C’est le moins que l’on puisse dire. La sélection dans notre pays est trop précoce. Et les choses se sont aggravées.

    Comme je l’ai laissé entendre dans mon apostrophe à Richard Descoings, Il y a près de 50 ans bien que formé dans une Ecole Nationale Professionnelle, j’ai pu choisir de faire des études de médecine à l’issue de mon baccalauréat. Ce serait strictement impossible aujourd’hui.

    Non le lycée ne devrait pas être un lieu de sélection, ce devrait être le lieu où l’on complète la culture générale de nos adolescents et où on leur fait prendre conscience de leurs forces et de leur faiblesses. Bref où on les armes le mieux pour la vie. Rêve absolu pensent certains non impératif absolu pour le futur de notre Humanité.

    Dans nos sociétés où l’espérance de vie frôle des 80 ans, marquer les jeunes à 18 ans du sceau de l’excellence ou de la médiocrité est une stupidité et je dirais même, une infâmie.

  4. 1) Il est bien de proclamer son respect pour le jardinier. Mais faut-il, pour être jardinier, passer le bac, être orienté en licence et faire un master de jardinage ?
    Comme beaucoup de Professeurs d’université qui, depuis longtemps, n’enseignent plus qu’en master et doctorat, il semble que vous oubliez que la majorité de jeunes ne fait pas d’études supérieures, et que beaucoup de métiers ne l’exigent pas.
    Donner à la licence un rôle d’orientation c’est reconstituer la logique des programmes longs (il faut aller jusqu’au master pour être employable) dont le caractère anti-démocratique est bien établi. C’est l’une des fonctions du système à deux étages (L et M) de faciliter la démocratisation des études. Vous proposez un retour en arrière ?
    2) Quant au bac, vous supprimez les coefficients et ça résoud tous les problèmes ? Vous gardez les séries actuelles, avec leurs matières actuelles ? On ne voit pas très bien la logique globale de vos recommandations à Richard Descoings.

  5. Réponse à Kant sur le jardiner.

    J’ai du mal m’exprimer mon cher Kant. J’ai pris l’exemple du jardinier non pas pour dire qu’il doit être formé après 5 années d’études supérieures, encore que l’apprentissage de l’horticulture pourrait très bien s’envisager à n’importe quel stade de la vie, mais pour dire que la fluidité sociale (être fils de médecin et devenir jardinier) doit, dans l’avenir devenir la règle. Nous avons eu un bel exemple de cette problématique ce matin avec l’interview d’une normaliennne et d’un Science Po : quelle horreur un enfant de de cadre cantonné à des tâches d’exécution ! Mais en quoi celà est il choquant ? c’est plutôt l’inverse qui l’est : un enfant d’un membre de la nomenklatura devenant obligatoirement membre de cette nomenklatra ! Ca c’est la noblesse d’Etat telle que nous la connaissons aujourd’hui.

  6. Réponse à Kant sur le lycée et la sélection.

    Je pense que mettre les différentes disciplines sur un pied d’égalité est une saine initiative. Quant à l’organisation exacte des trois années de lycée ma religion n’est pas faite. Ce qui constitue pudiquement l’exception française c’est cette maladie française des concours qui permet par le biais du « training » privé ou public mis en place en amont de reproduire la nomenklatura. Comme en Chine ! (en France il faut être dans le dispositif Classes prépa grandes et petites écoles; en Chine il faut être inscrit aux jeunesses communistes).
    Je réclame que le lycée redevienne un lieu de formation de l’intelligence et pas d’entrainement à la performance.
    Je demande que le cycle licence soit, comme celà l’est dans beaucoup de pays au monde, le lieu ou progressivement l’étudiant choississe sa voie en fonction de ses capacités réelles et pas de celles que vos parents choisissent pour vous. Mais à l’issue de la licence l’étudiant doit aussi pouvoir accéder à un emploi si c’est son souhait ou sa nécessité (je ne suis pas naïf) et c’est pourquoi des dispositifs de professionnalisation doivent être mis en place la dernière année de licence pour ceux qui sont dans cette situation.

    Je vous rappelle que lorsque j’étais président de l’UPMC aucun texte émanent de la présidence n’a exigé le passage automatique L3/M1, que la moitié des étudiants inscrits en M1 à l’UPMC n’ont pas de licence de l’UPMC et que néanmoins il y a autant d’étudiants en MI qu’en L3.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>