La noblesse d’Etat au secours des gauchistes

crédits : claytron sur flickr

L’état n’a pas accompagné la massification de l’enseignement supérieur par une politique immobilière conséquente envers les universités, réservant son soutien principal aux filières sélectives. La mise en action en 1992 du plan université 2000 à travers les contrats de plan Etat/Régions (1989-1993, 1994-1999 puis 2000-2006) s’est faite sans que les présidents des universités concernées aient pu y avoir une influence importante puisqu’ils n’en étaient pas signataires. Le plan université 2000 qui était destiné d’abord à palier le déficit en locaux  s’est traduit par un maillage relevant d’abord d’une accumulation de décisions successives sans coordination entre elles et a finalement renforcé l’émiettement des implantations. Le plan universités du 3ème millénaire qui lui a succédé n’a pas non plus été harmonisé avec le schéma d’implantation des services collectifs, bien qu’il ait dégagé des axes prioritaires portant essentiellement sur les restructurations et les réhabilitations. Il a été décliné en plusieurs opérations :

  • le CPER 2006
  • des opérations de mise en sécurité financées par l’Etat mais prises en charges par les universités
  • des grands chantiers dont le désamiantage et la mise en sécurité de Jussieu pilotés directement par l’Etat

Mais les objectifs de ces axes prioritaires n’ont été que très partiellement atteints. On a en outre continué à construire (plus 1,4 millions de m2). Sans rénover vraiment. ! En Ile de France, la situation fût pire encore. Les nouveaux contrats de projets Etat/Régions (2007-2013) devaient être limités à de grands projets. Il en résulte aujourd’hui 850 opérations ! sur les 94 opérations franciliennes, plus du tiers sont des constructions pour l’académie de Créteil. Et la Cour des comptes de conclure que l’Etat est incapable de maîtriser le rythme de ses investissements et de s’interroger naïvement sur le fait que pour la période 2000-2003 les crédits de paiement inscrits en loi de finance ont été peu consommés entraînant des annulations et  qu’inversement, à partir de 2004 les inscriptions budgétaires furent insuffisantes pour faire face aux engagements de l’Etat.

Les faits qui se sont déroulés à Jussieu depuis 1998 sont confondants. La Cour constate que « les nombreuses contraintes auxquelles le chantier  de Jussieu a été soumis depuis son démarrage ainsi que l’insuffisante maîtrise des processus dans son déroulement ont induits une dérive inquiétante des délais de réalisation et du coût pour les finances publiques ». Mais si elle y fait allusion, elle se garde bien d’aller plus au fond des choses sur les dérives signalées dans le rapport sur l’immobilier parisien de novembre 2008 : « Le campus Jussieu ayant fait l’objet d’une mission conjointe IGF , de l’IGAENR et du CGPC […]. Depuis lors, le calendrier et le coût du chantier de Jussieu continuent de dériver : par rapport à l’échéance prévisionnelle de 2011, le chantier accuse désormais un retard de 5 ans [et encore est-ce une estimation optimiste] et son coût total estimé à 1058 M€ en 2005 est désormais estimés à 1770 M€ et pourrait atteindre 2000 M€ ». Mais ni cette mission conjointe ni la Cour des comptes n’ont voulu ou n’ont été autorisées à rechercher les responsables d’une telle dérive. Ce n’est certes pas à l’UPMC qui a vidé la moitié du gril Jussieu à partir de 2000 en moins de quatre années, la tour administrative dès 2003  et qui compte pour moins de 1/20ème au conseil d’administration de l’Etablissement Public du campus Jussieu chargé de sa rénovation que l’on peut imputer ce retard.

J’ai donnée ma vision des choses dans mon livre « quand l’université se réveille tout devient possible » et j’y explique largement les causes des dérives financières et temporelles (pages 211 à 298). Cinq mois après sa parution, je n’ai pas été démenti et, curieusement, les médiats pourtant si friands d’habitude à propos de l’amiante ont fait preuve à son égard d’une grande discrétion.

J’ai écrit  ans l’Epilogue de mon livre :

« Je porte aujourd’hui un jugement sévère sur le rôle de l’Etat dans le dossier du désamiantage et de la rénovation de Jussieu. Le premier personnage du Pays voulait que tout soit réglé en six mois. Tant qu’il y eut un homme actif et compétent à la présidence de l’établissement public, les choses ont avancé rondement. Aujourd’hui encore, tout ce qui est en chantier à Jussieu a été mis en route par Bernard Dizambourg. Les retards au lancement des opérations ont résulté de la conjugaison des actions du comité anti-amiante par ses recours incessants, de la corporation des architectes des bâtiments de France et de l’exigence tardive de l’Etat, d’avoir une idée d’ensemble de la rénovation à travers le projet Jean Nouvel. Parenthèse vite refermée lorsque la droite vint au pouvoir. La nouvelle équipe de l’EPCJ, les sénateurs, puis deux ans plus tard l’épisode Hespel tous se conjurèrent pour retarder les travaux. Une course de lenteur s’est alors installée, tous les parapluies furent déployés car, dans cette volonté de complaire à Bercy, moins on avance le chantier de Jussieu et mieux c’est. Chaque automne, lorsque les caisses de l’Etat sont vides, tout est bon pour ne pas dépenser du cash. La responsabilité des hommes politiques et des fonctionnaires à tous les échelons de l’Etat est donc immense. De commission d’enquête sénatoriale, d’inspections multiples en rapport rectoral il en est résulté au bas mot six années de retard du chantier ».

La cour des comptes qui juge sévèrement l’action de l’Etat quant à l’immobilier universitaire hésite pourtant dans ses conclusion, oui il faut transférer les biens aux universités mais quand elles seront en mesure de les gérer. Et surtout, même si ce n’est pas dit tel quel, pas à la première université française. Ils ont raison car le risque est trop grand qu’elle soit en mesure de le faire ce qui ridiculiserait les X-Mines-Ponts. Et sans crainte du ridicule car cela fait longtemps qu’il ne tue plus dans notre pays, le ministère propose un élargissement des compétences de l’Etablissement public du Campus Jussieu à toute l’Ile de France, voir à la France entière alors que celui-ci porte une grande part de responsabilité (à côté des conseillers occultes des ministères) dans les dérives de Jussieu.

En définitive tout cela recouvre plus ou moins le réflexe corporatif des grands corps de l’Etat car le risque est grand pour eux que le succès de la LRU dans quelques grandes universités ne corresponde pour eux à une défaite en rase campagne. On voit bien pourquoi j’ai intitulé cette chronique : « la noblesse d’Etat au secours des gauchistes » ! Mais j’aurais pu tout aussi bien l’intituler : les gauchistes au secours de la noblesse d’Etat ».

7 réflexions sur “ La noblesse d’Etat au secours des gauchistes ”

  1. Tout a fait d’accord!

    Je suis docteur de l’UPMC en poste au Royaume-Uni apres les USA dans 2 universites (une privee et une publique). Et je ne vois dans l’opposition a l’autonomie des Universites, ou la variation des horaires d’enseignement, que des corporatismes.

    Je suis votre blog avec passion. Je vois chaque jour la formidable reactivite des universites anglo-americaines en matiere d’immobilier, salaires, postes, comme une assurance de leur monopole des meilleures places mondiales.
    Par exemple dans mon departement, on decide de recruter un nouveau professeur en 1-2 mois en negociant avec le doyen, on publie le poste sur qqs sites web, on interview 4 candidats (pas 20mn total mais expose de 20mn+interview individuelle de 45mn devant le commite de 4 personnes), on fait une offre (le soir meme!), on negocie un peu, et c’est regle. Pas de qualifications, publication au JO, « galaxie » et autres paperasses. Et on attire au meilleur niveau mondial, en recrutant de l’Asie aux USA (bien sur on paye le voyage pour l’interview mais c’est surement moins cher que 20 personnes qui se reunissent en commission au lieu de 4 et l’administration des dossiers au CNU, etc..)

    J’espere que la loi LRU va permettre a l’UPMC d’attirer plus encore d’etudiants, d’enseignants-chercheurs, de financements..et d’ameliorer les conditions de travail de tous.

    Bon courage!

  2. Il ne faut rien exagérer cher Serge, certes les systèmes américain et britannique sont très différents du nôtre, mais ils n’ont pas que des avantages. Car une longue partie de la carrière s’effectue sur des emplois non titulaires. Cependant il est vrai que le dispositif français est particulièrement lourd pour les recrutements et l’idée véhiculée par certains que le comité national d’évaluation, est une garantie pour l’éthique des promotions est illusoire quand on y regarde de plus près. Seule la collégialité locale permet un tel contrôle et un recours réel contre l’arbitraire à conditions que les collègues en soient d’accord. C’est d’ailleurs ce système qui prévaut largement dans les universités anglo-saxonnes. C’est que nous mettons en pratique à l’UPMC depuis fort longtemps.
    Mais en réalité le mal français réside dans la mauvaise prise en compte financièrement de l’activité de recherche réelle pratiquée dans nos laboratoires et de la sous reconnaissance des activités de formation, en particulier de celles concernant le premier cycle portant crucial pour nos étudiants.
    Dans certains de disciplines l’activité de recherche ne signifie pas grand-chose et en dehors des activités de formations, une grande partie des enseignants ont une activité professionnelle qui est pratiquée sans rapport avec la recherche. Dans d’autres, l’activité de recherche est effectué dans un laboratoire extérieur voire dans des laboratoires « sans murs » au point qu’en dehors des cours et des enseignements dirigés, il est très difficile voire impossible pour un étudiant de rencontrer le professeur qu’ils souhaitent voir pour bénéficier d’un conseil ce qui n’es pas le cas des universités anglo-saxonnes, allemandes, nordiques.
    Evidemment ce n’est pas le cas des collègues des universités intensives en recherche. Le système qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui (primes d’encadrement doctoral en recherche) privilégiait beaucoup ceux qui étaient dans des réseaux où dans des laboratoires assis (sans qu’il ait de très grande transparence) et nous avions constaté de très grandes injustices car parfois c’était plus la réputation du patron qui comptait que l’activité réelle d’encadrement des maîtres de conférence. Sans compter les encadrements factices car comment justifier qu’un professeur puisse encadrer dix thésards, sauf à s’en occuper de temps en temps.
    C’est pourquoi, à l’UPMC, la décision a été prise de créer nos propres primes de recherche pour ceux qui ont une bonne activité de recherche plutôt que de proposer des modulations des activités d’enseignement pour d’éventuelles insuffisances en activité de recherche.
    D’ailleurs, il sera également créé des primes de formation pour ceux qui se distinguent dans cette activité et des primes de responsabilités de gestions pour les responsables des départements de formation et de laboratoires de recherche.
    Mais un tel système pour être juste nécessite la mise en place d’un système collégial dans lesquels participent à tour de rôle tous les enseignants. Je crois réellement que la maitrise globale de son budget par l’UPMC lui donnera les marges de manœuvres nécessaires. A condition évidemment qu’elle continue à se doter d’équipes de direction responsables et à l’écoute des collègues certes mais refusant de sombrer dans la démagogie.

  3. « Il ne faut rien exagérer cher Serge, certes les systèmes américain et britannique sont très différents du nôtre, mais ils n’ont pas que des avantages. Car une longue partie de la carrière s’effectue sur des emplois non titulaires. »

    Gasp, je m’étrangle : après 4 ans de post-doc et 3 ans de thèse, lorsqu’on rentre sur des projets AVENIR à 5 ans, sans mécanisme automatique de titularisation, on ne peut plus dire que la France soit si généreuse au niveau des emplois titulaires…

  4. Mais le dispositif Avenir, qui l’a mis en place ? certes pas les universités autonomes. La logique de l’INSERM est univoque : la course à la performance bibliométrique. La logique universitaire est binaire : assurer le renom de l’université auprès des futurs étudiants et de leurs parents en leur proposant des formations bien assises d’une part et de l’autre assurer la place de l’université dans le monde de la recherche en aidant ses laboratires à rayonner par leur production scientifique.

    Je suis de ceux qui pensent, contrairement à ceux qui n’ont à la bouche qu’Oxford, Cambridge et leurs équivalents nord-américains, que les jeunes ont besoin de sécurité d’emploi et d’un salaire décent. Le cynisme d’Oxford et de Cambridge est bien connu et quand quelque les interroge sur le devenir de leurs post-doc ils vous répondent qu’importe on leur a donné un label qu’ils peuvent négocier. Jusqu’à quand ?

    C’est pourquoi j’estime que les positions post-doctorales ne devraient pas excéder deux années (comme les postes d’ATER).

    Le problème principal réside dans la meilleure utilisation (pardonnez ce terme) de ceux dont l’agilité intellectuelle s’émousse avec l’âge.Tout le monde n’a pas la vivacité de Charpak, de De Gennes ou de Curien. Encore que ce dernier ait excellé dans des fonctions de ministre. Les universités autonomes doivent aussi réfléchir à cela. Un professeur avec de l’expérience peut être avec profit reversé dans des tâches managériales, de soutien ou de représentation. Il peut être plus utile dans la formation tout au long de la vie. Mais il faut désacraliser le problème de l’organisation du temps universitaire. C’est à la communauté universitaire de chaque établissement autonome de le faire, pas à l’Etat.

    C’est bien l’erreur majeure qu’à faite le gouvernement cet hiver. Nous ne voulons pas d’une autonomie sous tutelle des hauts fonctionnaires.

  5. Sur les postes AVENIR, j’ai le sentiment (malheureusement) que c’est « l’avenir » de la recherche française hors université, au CNRS par exemple.
    Pour les post-doc, c’est sûr que ce serait super bien si on pouvait avoir un poste au bout de deux ans de post-doc, mais il faudrait donner des consignes aux commissions de spécialistes, expliquer aux jeunes qui partent de ne pas se lancer dans des projets au long cours après leur thèse, etc… Malheureusement, tout le système (international) pousse aux post-docs de plus en plus longs, et en France, on n’aime bien les structures traditionnelles pour les permanents, mais on aime tout autant les pratiques internationales pour les doctorants et post-doc.

  6. Les postes de Lecturer (=MCF) au Royaume Uni sont permanents.
    Les postes d’Assistant Professor en tenure-track aux USA sont quasi-permanents (en general 90% de reussite, sauf pour une dizaine d’universites comme MIT, Columbia, Harvard,.. ou il est de 20% ou moins, mais c’est plus un principe car ceux qui ne sont pas titularises a MIT le sont ailleurs tres rapidement!)
    Je n’ai jamais vu qqn de meritant aux USA n’etre pas titularise (quitte a changer d’universite comme ci-dessus).

  7. Réponse à Tom Roud et à Serge

    Bien sur que l’important c’est la pratique et pas les déclarations. Les déclarations fortes de « sauvons la recherche » en 2004 et la pratique des syndicats de chercheurs : « on proteste contre les post-doc mais on les tolère, voire, à titre individuel on les encourage » ont été délétères.

    J’ai dit que j’étais pour la sécurité d’emploi des jeunes chercheurs, mais je n’ai pas dit qu’ils devaient l’avoir dans l’établissement où ils ont fait leur thèse et leur post-doctorat. Quant à la titularisation aux Etats Unis attention regardez bien ce qui va s’y passer à l’automne, dans certains « colleges » publics, des enseignants ont déjà reçu des courriers leur annonçant que l’on se passerait de leurs services à la rentrée.

    Bien sûr que les bons s’en tirent toujours dans une économie ouverte qui crée des emplois en recherche, mais ça veut dire quoi bons ? Le problème majeur posé à la France aujourd’hui c’est bien que son activité économique n’est pas en phase avec le dynamisme de sa recherche !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>