Requiem pour un secrétaire général

Crédits : gunthert sur Flickr

Maintenant que le mouvement universitaire entre en apoptose, il va falloir tirer les leçons du énième échec d’une mobilisation universitaire qui reflétait pourtant un malaise bien réel. Le fond de la crise universitaire, en France comme dans beaucoup de pays d’Europe (des campus madrilènes à ceux des états baltes) repose d’abord sur le sous-financement bien connu de leurs universités par rapport à celles du nord de l’Europe. Mais chez nous elle se double d’une indéniable crise de la représentation universitaire et du système caporalisé issu de l’empire et consolidé par la troisième république.

Par un hasard du calendrier, cette crise agonise alors que se réunit le congrès du SNESup, syndicat majoritaire qui affiche 6 000 adhérents soit moins de 7 % de l’ensemble des enseignants du supérieur. La lecture du rapport d’activité de la direction sortante montre bien l’autisme dont elle a fait preuve depuis que l’actuel secrétaire général a pris ses fonctions en 2005. Les déclarations de victoire devant le moindre recul du ministère ne peuvent masquer l’absence totale d’un projet pour une université moderne et ouverte au monde tel qu’il est. En réalité si la direction sortante a refusé de participer aux négociations récentes c’est moins par un souci de suivisme vis-à-vis des « sauvons quelque chose », dirigés par des énergumènes sans aucune légitimité élective et à la légitimité universitaire incertaine, mais parce qu’elle n’avait aucune plateforme revendicative cohérente et crédible incluant aussi la possibilité d’un compromis. On est à mille lieues des grandes négociations que nous avons menées dans le passé avec des gouvernements de droite (Saunié-Seïté, Soissons) dans des contextes ô combien plus difficiles !

Finalement la seule bonne nouvelle de ce congrès c’est l’annonce du départ du secrétaire général. Sans trop d’illusion, souhaitons à son successeur de savoir retrouver la voie d’un syndicalisme qui sache aussi renouer avec la logique de compromis (ce qui ne veut pas dire compromission) et qui ne crache pas sur les adhérents impliqués dans des gestions universitaire authentiquement progressistes pour des motifs idéologiques. Souhaitons donc, là encore sans trop d’illusion, que la tendance majoritaire « action syndicale » sache débarrasser le syndicat de ses tentations gauchisantes comme nous l’avions fait en 1969 à Rouen.

En France les universitaires ont été placés (se sont placé ?) sous la bienveillante protection du pouvoir de l’Etat et sont nommés par le président de la république qui est ainsi le garant de toutes les déviances observées. Or toutes les organisations universitaires européennes appellent au renforcement de l’autonomie comme indispensable pour doter l’Europe d’un système universitaire capable d’apporter sa pierre dans le combat contre la récession. Le suisse Jean Marc Rapp, qui vient d’être élu à la présidence de l’association des universités européennes vient de rappeler avec force à la convention de Prague que l’Europe doit disposer d’universités plus fortes et disposant d’une autonomie renforcée pour qu’elles puissent faire face à une demande accrue de nos sociétés :

* « Widening participation in universities, and improving lifelong learning opportunities and ensuring relevant and innovative study programs for all
* Ensuring that European universities have a strong research profile and improving the careers of Europe’s young researchers
* Promoting internationalization and increasing mobility
* Improving quality and transparency in Europe’s universities
* Enabling European universities to diversify and increase funding. »

L’autonomie des grandes universités est plus que jamais nécessaire et de ce point de vue, le mouvement qui s’achève a été un mauvais coup porté à celle-ci. Le SNESup qui défend une dépendance accrue de l’Etat et toute la camarilla des petits despotes qui président les « conférences de quelque chose » peuvent être satisfaits. Mais il n’est pas sûr que les collègues, et encore moins les étudiants y trouverons leur compte dans les universités qui n’auront pas su résister à cette vague conservatrice. A ce propos, il est savoureux de lire l’information parue dans « Inside Higher Education » du 25 mars qu’un projet de malus salarial proposé par la présidence à l’université du Maryland (université d’Etat à Collège Park), destiné aux professeurs titulaires qui trois années durant auraient été évalués négativement ait été massivement rejeté par eux alors qu’il avait l’appui des étudiants et des enseignants non titulaires. Les étudiants se plaignant que passé la « tenure » certains enseignants se détournent d’eux. Comme quoi l’esprit de corps n’est pas un mal typiquement français.

Mais souhaitons aussi que le gouvernement tire aussi les leçons de la crise et renonce à s’immiscer dans des affaires universitaires des universités autonomes. Que ce soit pour les promotions, les primes et le choix de leurs enseignants et des étudiants. Qu’il en revienne à ce qui avait été convenu dans la loi, l’évaluation « ex-post » sur la base d’indicateurs déterminés en commun dans le cadre des contrats d’objectifs. Lesquels n’ont toujours pas été élaborés et votés par les 18 universités déjà autonomes. Et de grâce qu’il leur épargne à l’avenir les référentiels sympa en réalité pas sympa. Que le gouvernement, les syndicats et les associations de parents d’élèves s’attaquent d’abord, avant toute réforme de la formation des maîtres, à une véritable réforme de l’articulation second degré / enseignement supérieur et à une refondation drastique de la sélection des élites. C’est sur cette question, s’il y a débat national et il est urgent et nécessaire, qu’il faut se pencher.

Quarante sept pour cent des 3000 élèves admis dans les 14 premières « grandes » Ecoles en 2008 (Centrale Lyon & Paris, ISAE-Supaéro, Mines Paris, Polytechnique, Ponts, Supélec, Télécom Paris, Chimie Paris, ESPCI, Arts et métiers, ENS (Ulm, Cachan, Lyon), Véto, Agro) proviennent d’une dizaine de lycées parisiens ou versaillais et l’on dépasse les 50 % si l’on inclue St Maur les Fossés, Neuilly et Lakanal ! Avec des taux de réussite qui sont largement supérieur au double des établissements de province. Le nombre total des élèves sélectionnés qui présentent les concours est inférieur à 10 000, soit 2 % des 500 000 bacheliers sortant chaque année de l’enseignement secondaire. Et bien sûr je n’ai pas tenu compte des processus de sélection dans les « grandes » écoles de commerce et vers les carrières médicales.

On voit qu’en matière de sélection/ségrégation la France est bien placée pour figurer dans le palmarès mondial. Là est la source du « mal français » car il faut ajouter que parmi ces 3 000 lauréats, moins de deux cent auront reçu une formation aux arts et humanités ce qui est pourtant l’héritage dont la France se rengorge. Les autres auront été formatés à l’aune des mathématiques, de la physico-chimie et des sciences pour l’ingénieur. Image cruelle mais réaliste de la dérive française, il ne faut pas chercher plus loin pourquoi ce sont justement les facultés de lettre qui, tels les mineurs désespérés des bassins houillers du nord de la France, expriment actuellement encore leur désarroi et leur désespérance.

Le 29 mars, aéroport de Roissy en partance pour Pékin.

Une réflexion sur “ Requiem pour un secrétaire général ”

  1. Bonjour

    Ce Jean-Marc Rapp, président de l’association des universités européennes, est très très fort. Sur les cinq points que vous citez et qu’il met en avant pour cette conférence de Prague, quatre sont des exemples patents de vacuité cachée sous des bons sentiments (i.e. ne portant absolument aucune politique réelle), le cinquième pousse tout aussi « innocemment » à la financiarisation des universités. On voit pourtant maintenant ce que ça donne aux USA et en Grande Bretagne, en cas de chute boursière (mais peut être la crise s’est arrêtée aux frontières suisses, comme les matériaux radioactifs s’arrêtent aux frontières françaises…).

    Evidemment, ces 4 points exprimés en anglais font plus « in » qu’en français. Surtout le 4ème qui donnerait « Permettre aux universités européennes de diversifier et d’accroître leur financement », ce qui fleure plus l’épicier, et montre plus clairement ce dont il s’agit !

    Cordialement,

    Joël Pothier

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