De retour du pays du cèdre

credit photo Sorgul©® (Away..) I'm going to Kurdistan sur Flickr

Pour la deuxième fois cette année je suis à Beyrouth. Pour un évènement important, la remise des premières habilitations à diriger les recherche à dix enseignants de l’Université Libanaise. C’est l’aboutissement d’une aventure humaine née de la rencontre, au début de mon mandat de président de l’UPMC, avec le recteur de cette université, Ibrahim Kobeisi, professeur de droit. Nous avions dans un premier temps créé, avec quelques universités françaises partenaires, un collège doctoral franco-libanais, puis mis en place un programme européen pour diffuser au Liban les bonnes pratiques en ce qui concerne l’encadrement des thèses (identification de leaders, identification des laboratoires libanais partenaires en coopération avec le CNRS libanais). Vingt enseignants libanais sont entrés dans ce programme financé depuis trois ans par l’Europe. Un décret d’Etat libanais est venu officialiser ce nouveau grade confortant ainsi au Liban le lien indispensable entre enseignement supérieur et recherche.

Le lendemain, je passe la journée avec deux universitaires libanais, l’un exerce à Toulouse où il dirige une UFR, l’autre enseigne à l’université libanaise. Nous partageons les mêmes vues sur l’indispensable autonomie universitaire vis-à-vis de l’Etat. Vu de Beyrouth, nos petites querelles franco-françaises paraissent bien dérisoires, quand on considère la chape de plomb que fait peser, sur l’université libanaise, la bureaucratie de l’Etat, héritage de la France, et les marges de manœuvres que pourraient créer en France une véritable autonomie. Il serait temps maintenant de siffler la mi-temps chez nous et de réfléchir un peu à la cohérence de l’action gouvernementale en matière d’enseignement supérieur.

Afin d’engager les réformes nécessaires. Il est important d’abord d’assurer l’autonomie des principales universités et de réussir l’accrétion de pôles universitaires omni-disciplinaires respectant cette autonomie. Mais en parallèle, le débat doit s’engager sur le fond des problèmes posés à la France par l’articulation actuelle entre l’éducation secondaire et l’enseignement supérieur.

Le débat sur la réforme du second degré fût un débat de surface, dont le seul résultat tangible a consisté à demander à Richard Descoings de conduire une mission de prospective. Mais comment réformer la formation des maîtres du second degré sans définir l’Ecole que l’on veut. Dans ces conditions, la suspension de la réforme de la formation des maîtres parait bien nécessaire. Il me semble indispensable, au moment où l’histoire mondiale conduit à l’exigence d’une formation plus large reposant non seulement sur les acquisitions des bases scientifiques permettant de comprendre la réalité physique du monde tel que nous l’appréhendons aujourd’hui, mais encore d’en percevoir les enjeux philosophiques, éthiques, politiques ou sociétaux. Bref il faut redonner aux humanités (philosophie, histoire, littérature etc.) leurs lettres de noblesses dans le second degré et cesser d’accorder un avantage sélectif aux mathématiques et à la physique. On ne peut assister sans réagir à la diminution du nombre d’élèves dans les sections L des terminales des lycées ni accepter que le baccalauréat S (S pour sélectif) soit le juge de paix de l’excellence des élèves. Je milite pour un réajustement drastique des coefficients disciplinaires et l’attribution des mentions au baccalauréat par la prise en compte de la totalité des notes de la seconde à la terminale.

Dans une société où la connaissance devient le moteur des activités humaines, on ne peut se satisfaire de la ségrégation réalisée par le système français qui prétend séparer le bon grain de l’ivraie à la fin de l’adolescence (entre 16 et 20 ans) pour désigner, comme le furent les lettrés chinois, ceux qui seront les décideurs de demain pour une population dont la durée moyenne de vie se situe au-delà de 70 ans ! L’histoire récente fourmille d’exemples montrant que l’on peut être un brillant élève à 20 ans et un manager incapable à 50 ans. Pour se convaincre que le système des classes préparatoires scientifiques n’est qu’une entreprise de formatage des jeunes et pas une école d’apprentissage de la réflexion, alors c’est à cet âge que se forme en général la maturité politique et intellectuelle, il suffit de constater que sur 35 heures d’enseignement hebdomadaire, les deux tiers sont destinées aux mathématiques, à la physico-chimie et aux sciences industrielles et seulement 2 heures aux lettres et à la philosophie et le système des colles et autres cours particuliers aggrave encore le phénomène !

En quoi les deux années de bachotage intensif que subissent la majorité des 15% d’étudiants qui réussissent le concours d’entrée en médecine nous assurent elles que nous avons sélectionné ceux qui avaient la vocation de devenir médecins ? Rien ! Comment des hommes politiques responsables ne voient ils pas qu’un numérus clausus à l’entrée d’un cursus durant entre 10 et 15 années est incapable de réaliser les adaptations rapides de besoins démographiques en perpétuelle évolution du fait des mutations des sciences et de la société ? Faute d’avoir un système souple nous sommes en train de fabriquer aujourd’hui la surdensité médicale de demain sans régler la pénurie médicale immédiate. Et que dire de la réussite des IUT qui, créés pour faire entrer dans le monde du travail après deux années d’études supérieures, se traduisent aujourd’hui pour 80% des étudiants par des poursuites d’étude ?

Comment ceux qui se disent progressistes et que je rencontre dans presque toutes les formations politiques de droite comme de gauche peuvent ils accepter que 220 ans après la révolution française et la fin des privilèges une « noblesse d’Etat » se soit de facto reconstituée qui ne doit plus rien à la méritocratie ?

Non madame la Ministre, non monsieur le Secrétaire Général du SNES up, non monsieur le Président de la République, l’intégration des classes préparatoires et le maintien des IUT dans les universités n’est pas la solution mais son contraire. Ce qu’il faut ce sont des universités qui développent des premiers cycles universitaires généralistes progressivement différentiés comportant des programmes exigeants pour les plus brillants et des programmes de soutien pour ceux qui ont des difficultés. Oui il faut faire jouer l’émulation entre ces universités pour que l’excellence, sans être forcément partout au même endroit, le soit sur la totalité du territoire. Et dans le même temps les contrats d’objectifs des universités doivent récompenser celles qui ont veillé à ce que personne ne soit laissé sur le bord du chemin. Point n’est besoin de mettre les meilleurs professeurs dans les cursus d’excellence Mais il les faut dans les programmes de soutien et dans les parcours professionnels destinés à certains étudiants.

Oui après ce premier cycle, qui pourrait très bien être organisé au sein de collèges universitaires mais surtout pas dans les lycées, une sélection sera nécessaire pour l’entrée dans les Ecoles professionnelles supérieures (médecine, droit, économie, ingénierie, formation des maîtres) et dans les départements de Masters pour préparer le pré-requis nécessaire à la l’entrée en doctorat. Mais point n’est besoin de sélectionner les candidats par des concours couperets, source de revenus pour les stakhanovistes du formatage qui cachetonnent dans des boites privées florissantes alors que l’université est exsangue. La lecture du supplément au diplôme et du livret étudiant accompagné d’un entretien de motivation voilà la meilleure méthode pour choisir les futurs médecins. Et de grâce, assez de concours soit disant nationaux, laissez les Ecoles et les départements universitaires organiser eux-mêmes leurs modalités sélectives sous le contrôle des comités d’éthique de leurs universités. Dans ces conditions, seulement la France peut espérer redevenir un phare de la pensée universitaire.

Quelque part entre le Moyen-Orient et la France dans un avion Airbus le 16 mars 2009

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