Et si les universitaires français et leur ministre regardaient un peu ce qui se fait ailleurs ?

lavidesidees

Il y a trois semaines, quatre français et non des moindres, puisque l’un est professeur au MIT, deux sont professeurs à l’université de Montréal et le dernier est professeur à Northwestern University,  faisaient paraître un texte dans www.laviedesidees.fr intitulé « pour des universités plus justes ». Dans ce texte ils tordaient le cou à quelques idées reçues concernant le système anglo-saxon considéré par la majorité des universitaires français, qui n’a jamais été y regarder de plus près, comme le l’archétype de ce fait de pire en matière de libertés universitaires. Ils montrent bien qu’il y a deux modèles, le modèle collégial Nord-Américain et le modèle managérial britannique né des années Thatcher. Dans ce texte puissant, ils disent tout haut, à propos de l’évaluation nationale des enseignants, ce que beaucoup pensent tout bas dans nos universités : le conseil national des universités (CNU), n’est qu’un pis aller.

Chère Valérie Pécresse, comme vous, j’estime que l’autonomie doit s’accompagner de la définition de bonnes pratiques. Mais considérer le CNU comme un parangon de ces bonnes pratiques et le garant de l’indépendance et de l’éthique universitaire relève de la douce rigolade. Pour y avoir siégé de nombreuses années comme élu syndical ou comme membre nommé, que ce soit dans le collège des maîtres de conférences ou dans celui des professeurs, je connais parfaitement les tares et les limites de ce système. Ma conviction est que ce n’est pas le lieu où peut s’effectuer de manière saine, approfondie et sincère l’évaluation de l’activité des personnels enseignants.

Comme l’indiquent fort justement nos compatriotes en poste en Amérique du Nord, c’est au sein des établissements où ils exercent que cette évaluation peut se faire de la manière la plus équitable, loin des pressions politiques et syndicales et des magouilles d’appareil. Il y a de bonnes raisons à cela. Comment évaluer l’activité de formation d’un collègue sans que l’enseignement qu’il prodigue le soit ? Et comment y arriver sans avoir aussi l’avis des étudiants et des autres enseignants du ou des départements où ils enseignent sur cet enseignement. Comment être capable de juger l’activité de recherche sans connaitre les conditions réelles dans lesquelles celle-ci s’effectue pour pouvoir apprécier si le volume de publications signées par un collègue correspond réellement à son engagement dans la recherche ? Comment juger de l’ensemble de son activité sans la mettre en perspective dans les objectifs de son établissement. Liberté certes, mais l’université est un service public financé par les impôts et les taxes qui pèsent sur l’ensemble de la population. La liste est longue des abus engendrées par ces instances soit disant démocratiques mais dont les membres prennent rarement le temps de vérifier la réalité des informations qui leurs sont transmises, sans compter ceux qui sont de simples relais des lobbies disciplinaires.

Autant il est légitime que l’activité globale d’un laboratoire, d’un département de formation, voire d’un service, soit soumise à une évaluation critique externe autant l’évaluation par des instances nationales des individus est inopérante, inefficace et souvent injuste. D’ailleurs force est de constater que les évaluations individuelles des chercheurs, pratiquées depuis fort longtemps par le comité national ou les commissions de l’INSERM, qu’elles soient positives ou négatives, n’ont jamais entraîné la moindre conséquence. Le problème des toutes jeunes agences créées en France par la loi Goulard, Agence Nationale de la Recherche et Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieure, c’est que l’Etat s’est bien gardé leur donner un statut, des règles de fonctionnement et des moyens qui garantissent leur indépendance vis-à-vis du monde académique et de l’Etat.

Et ce qui est vrai pour l’évaluation l’est à fortiori encore plus pour les primes quelle que soit leur nature. Comment seulement imaginer qu’on puisse attribuer celles-ci au niveau national ? La manière dont se fait l’attribution des primes d’encadrement doctoral a abouti à des injustices flagrantes et l’opacité des procédures d’appel s’apparente aux pratiques des républiques bananières. Il est urgent d’arrêter les frais et il serait intolérable que l’Etat impose aux universités autonomes la liste de ses agents susceptibles de bénéficier des primes que l’établissement, au vu de ses résultats, serait susceptible de créer.

Nos collègues Nord-Américains insistent sur le caractère bénéfique des décisions collégiales, que ce soit en matière de recrutement ou en matière de promotion. Tout est évidemment une question de taille, mais c’est ce mécanisme qui prévaut, dans le secteur scientifique, à l’université Pierre et Marie Curie depuis près de quinze ans pour toutes les promotions attribuées au niveau local. Et ce fût exceptionnellement que les présidents successifs eurent à faire jouer les possibilités qui existaient déjà dans les textes pour annuler des propositions contestables. Il suffit de consulter les archives de nos conseils pour constater que leurs décisions furent toujours prises à la quasi unanimité.

La situation n’est guère différente pour les personnels d’appui à l’enseignement et à la recherche quelles que soient leurs fonctions, avec, difficulté accrue dans ce cas, l’effet pervers des concours nationaux et de la répartition inéquitable des possibilités de promotion entre les établissements. Plus un établissement est important, moins ses agents ont, individuellement, de possibilités de promotion. Il n’est pas étonnant des ces conditions que se mette en place un système de double statut et il sera bientôt patent que dans ces universités il vaudra mieux être embauché sur contrat à durée indéterminée que sur un emploi d’Etat.

Aujourd’hui il faut applaudir les clauses du décret sur la carrière des enseignants chercheurs qui prévoient une augmentation des salaires du début de carrière et la progression du nombre de promotions car la dégradation des conditions salariales des enseignants-chercheurs est telle depuis 40 ans que ces revalorisations doivent être largement poursuivies. Mais à contrario, la valse hésitation délétère du ministère confondant vitesse et précipitation sur le décret statutaire crée une grande confusion à tel point que certains viennent de décréter l’état mort-né de l’autonomie universitaire : « l’autonomie c’est fini« .

En effet, sauf garanties particulières qui leur seraient accordées de manière dérogatoires, les universités devenues autonomes risquent de perdre la maîtrise de leurs recrutements et de leurs promotions, de leur potentiel d’heures d’enseignement et de leurs coûts salariaux puisqu’elles se verront imposer des promotions non désirées. De plus, elles devront réintégrer automatiquement des collègues qui auront obtenu un détachement sans leur accord et elles risquent également de se voir imposer des règles nationales dans l’attribution des primes. C’est bien le retour du moyennage, pratique moyenâgeuse qui sert de terrain d’entente entre la majorité des PMU représentées par la CPU et certains syndicats.

Je ne rejoindrais pas le club des hypocrites qui se font aisément une raison des difficultés qu’a toujours eu, dans notre pays, le pouvoir politique pour se faire obéir de l’appareil d’Etat. Il y a quelque chose de profondément soviétique dans notre organisation de l’Etat car les Grandes Ecoles fleurent bons les écoles du parti de la période brejnevienne. Et le jeu de l’oie, avec ses retours à la case départ, est un sport national. Dans ces conditions, il faut au contraire exiger plus que jamais l’application totale de la loi d’autonomie. Les universités passées à l’autonomie et celles qui s’apprêtent à le faire l’an prochain, doivent revendiquer dans les contrats pluriannuels qu’ils négocient le transfert vers leurs budgets des charges nouvelles créées par les revalorisations salariales, par la forte progression des primes de recherche et par la progression très forte du montant des primes pédagogiques. Mais elles doivent conditionner la poursuite de leur soutien à la réforme à l’assurance que le pouvoir de nuisance du CNU et des directions ministérielles sera contenu sinon annihilé. Elles doivent également dans les meilleurs délais se voir dévolus leurs biens immobilier et refuser que ceux-ci soient transférés à je ne sais quel nouvel établissement public, que nous concoctent nos énarques et autres X-Mines-Ponts, et dont on a vu l’effrayante efficacité à Jussieu.

Oui au compromis réalisé sur les statuts par la ministre avec les organisations syndicales responsables. Non au retour en arrière et protection absolue de l’autonomie universitaire. Au nom de cette autonomie, il est urgent qu’un moratoire soit instauré sur des réformes mal engagées ou inopportunes (formation des maîtres, sélection des étudiants des formations de santé et création de classes préparatoires dans les universités) car elles s’en prennent toutes à l’autonomie universitaire, j’y reviendrais dans un prochain article.

Palaiseau le 8 mars 2009

5 réflexions sur “ Et si les universitaires français et leur ministre regardaient un peu ce qui se fait ailleurs ? ”

  1. Embauche de contractuels Biatoss :

    La faculté d’embauche sur contrat à durée indéterminée (CDI) entraîne en effet des distorsions préoccupantes avec les fonctionnaires en place ds le même établissement.
    Il conviendrait peut être de créer a minima une prime différentielle pour les titulaires afin d’en neutraliser l’effet négatif, voire pervers.
    Pourquoi reconnaître correctement la qualification du nouveau recruté (« libre » classement à un échelon plus favorable du CDI / cdd ou titulaire) sans la valider simultanément pour les resssources en fonctions ?
    Michel
    9 mars 2009

  2. Mais, cher Michel ce n’est pas seulement une question financière, c’est une question de reconnaissance des agents. Et qu’adviendrait il si les aléas de l’existance les font changer de lieu de résidence, pensez vous réellement qu’un autre établissement se croirait engagé par les largesses de l’UPMC ? Non, que les syndicats résolvent d’abord leurs contradictions.

  3. Bonsoir. Merci du lien fait vers la chronique « l’autonomie, c’est fini » (titre certes provocateur!). J’ai fait sur une chronique sur votre blog. Je partage entièrement vos analyses de la dernière chronique, sauf une. Je suis loin d’être certain que c’est le moment de transférér la propriété de leurs biens immobiliers aux universités qui en feraient la demande. Leur valeur réelle n’est pas estimée. Elle sera en baisse vu la crise de l’immobilier. Quelle garantie d’avoir un transfert de la part de l’Etat des financements nécéssaires pour les gros travaux à faire ? Et surtout cette dévolution de l’immobilier aux universités créerait de profondes inégalités entre elles en terme de valeur de patrimoine. Auriez-vous lu la chronique « créer 480 LES » ? (http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/02/19/creer-480-les/) Une réaction de votre part serait la bienvenue.

  4. Cher Inerius,

    S’il y a un point sur lequel je suis d’accord avec la déclaration de Nicolas Sarkozy du 22 janvier, c’est bien celle où il affirme : « je crois notamment que les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie ».

    Si je prend par exemple les universités membres fondateurs de Paris Universitas, je peux vous assurer que la dévolution des biens qu’ils occupent aujourd’hui constituerait un meilleurs endowment (pour prendre une expression qui enrage les sauvons quelquechose) que les revenus des millards d’euro placés par Bercy et qui seront délivrés aux bons vouloirs des X-Mines-Ponts.

    Ce serait en tous cas plus efficace pour sauver les universités parisiennes (je n’ai pas de mandat autre que celui de l’Alliance Paris Universitas) y compris d’ailleurs nos deux universités habritant les « humanités » si malmenées en ce moment, que les gesticulations de ceux qui ont transformé Vincennes et Nanterre en temples du conservatisme. Où que ceux qui en ayant vitupéré contre les chaires d’excellences imposées par les organismes de recherche les ont, à la dérobée, immédiatement acceptées.

    En tous les cas je salue le courage des présidents des universités Pierre et Marie Curie et Panthéon Assas (membres de Paris Universitas) qui ont réclamé la dévolution des bien. Car il est bien certain que si ces deux là ne l’obtiennent pas, ce sera un signe politique fort que l’Etat ne veut pas d’universités Puissantes et Autonomes. Sarkozy doit maintenant montrer que le pouvoir ne tiend pas un double langage.

    Pour votre projet de LES je vais donner mon point de vue dans quelques jours.

  5. Ce qui me contrarie dans votre proposition de LES cher irnerius c’est d’une part le terme de lycée, l’exclusion de l’enseignement supérieur de un million et demi-d’étudiants et d’autre part le maintien de l’exception française.

    Comme le 6ème commentaire de ce texte, votre proposition de LES fleure les collèges US ou les CEGEP québecquois. Mais fleurent seulement car vous proposez qu’ils soient extérieurs à l’université. Par ailleurs vous proposez que l’on conserve, ne serait-ce qu’en les fusionnant, les bidules classes de BTS, IUT et autres IUP et maintenez les classes préparatoires comme le nec plus ultra du système éducatif français. Mais mon cher, les classes prépa ne sont bonnes que par le niveau des élèves qui y ont été sélectionnées sur dossier (ni par le contenu, encore moins par la pédagogie car le formatage n’a pas à mes yeux de valeur éducative). La sortie de l’adolescence est un moment difficile et, comme vous l’indique un des commentaires, l’apprentissage de l’autonomie pour les jeunes une étape importante au point que dans certains pays on a instauré une « année blanche » pour que les jeunes puissent se construire de manière autonome. De ce point de vue et quoi qu’on en dise, l’université français est toujours puissante. Mais le problème n’est pas là. Le problème est l’intolérable ségrégation des élites qui s’effectue dans notre pays et qui, difficultés économique et complexification du monde aidant) s’accompagne de renforcement des ségrégations sociales. Je pense que l’on doit réfléchir sur un tout autre schéma. Collège oui, mais parcours beaucoup ouvert : 35 heures de cours par semaine dans les prépas scientifiques mais 10 heures de maths, 12 heures de physique-chimie, 6 heures de sciences industrielles et 2 heures de français et philosophie ! Et cette tendance est renforcée par les colles et les cous particuliers. Comment dans ces conditions former des jeunes gens ouverts sur le monde et réfléchissants aux grands problèmes éthiques, philosophiques et politiques du moment. La réponse est simple et connue de tous. Arrêter l’orientation trop précoce, renvoyer la sélection orientation à la fin du cycle licence. Collèges oui, mais à l’universités avec des diversités de parcours et des dispositifs qui fassent que l’on choisisse d’abord les futurs médecins ou les futurs professeurs par leur désir de porter attention aux autres et pas par leur appétence principale pour une situation sociale ou la sécurité de l’emploi.

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