Ne pas baisser la garde dans l’application des réformes.

crédits: kathryn_rotondo sur flickr

Il est maintenant évident que le mouvement multiforme qui se développe depuis plusieurs semaines rassemble des intérêts contradictoires. Les rénovateurs de 68, ceux qui ont créé Vincennes et Villetaneuse, ceux qui ont impétueusement chamboulé l’organisation universitaire à Nanterre, doivent se retourner dans leurs tombes en lisant les propos conformistes et conservateurs de la coordination universitaire. De critique du système existant point, de la remise en cause de la sélection précoce à l’école point, de la contestation de la prévalence des soit disant Grandes Ecoles, point. Une affirmation, contredite par toutes les analyses récentes, que notre recherche et notre enseignement supérieur restent les meilleurs du monde. Et la conjonction dans la défense de nos « pauvres avantages acquis » avec la droite universitaire. Signe le plus patent de l’affaissement généralisé de l’institution.

Dans le journal « l’Humanité » du 22 janvier, un article de Georges Molinié, président de l’Université Paris -Sorbonne explique bien les craintes des disciplines littéraires qui dans notre système éducatif ont, depuis trop d’années, été marginalisées au lycée et, par contre coup, à l’université par un système de sélection qui repose principalement sur les mathématiques et la physique et détourne les plus brillants des sciences humaines vers les classes préparatoires conduisant aux écoles de commerce et de management, au détriment des universités. Il montre bien que c’est d’abord ce profond malaise qui conduit ce secteur dans ce mouvement actuel et sa crainte que la réforme des statuts et de la formation des maîtres se fasse à son détriment. Dans le même numéro une interview de Jean-Charles Pomerol, président de l’université Pierre et Marie Curie explique lui pourquoi, la remise en cause de la réforme LMD et de la loi LRU constituerait un retour à l’université Napoléonienne. Il exprime là l’avis de la très grande majorité des responsables des secteurs scientifiques des universités qui sont eux, parfaitement au courant du caractère pénalisant pour la recherche scientifique française du système actuel. Et dans le même temps, ces deux présidents poursuivent, au sein de Paris Universitas, le même objectif visant à recréer à Paris une université omni-disciplinaire réellement autonome qui soit à l’abri des ukases rectoraux et ministériels. Ils viennent de déposer avec les présidents  des universités Sorbonne Nouvelle et Panthéon Assas un projet création d’un pôle Universitaire (PRES) dans le cœur historique de l’université française, le Quartier latin. Signe patent que les différentes disciplines peuvent cohabiter malgré leurs différences, voire leurs divergences.

Partout, ailleurs qu’en France et dans les pays non démocratiques, les universités sont autonomes du pouvoir. Nulle part, sauf en France, ses personnels sont soumis à des décisions centralisées au niveau de l’Etat. Il suffit de se rendre dans les principaux pays européens pour constater le hiatus entre l’état de leur immobilier universitaires et du nôtre. Il n’y a qu’en France, qu’existe le système sélectif français qui ghettoïse les futurs cadres dans des classes préparatoires et dans des écoles provoquant une espèce d’« eugénisme social ». Il est donc urgent que le système universitaire français soit traité à parité avec le système des classes préparatoires et des écoles. Pourtant, tout en défendant la loi LRU, le président de l’UPMC explique pourquoi les universités qui se sont engagées dans l’autonomie ont été elles mêmes sujettes au doute : elles « ont été déçues par les moyens alloués pour innover. La ministre et les pouvoirs publics affirment avoir mis plus d’argent au niveau macroéconomique, mais au niveau microéconomique cela ne s’est pas beaucoup vu… » et j’ajoute, que leur message a été noyé par l’annonce stupide des suppression d’emplois qui ont touché principalement ces universités. Ce faisant, le président de l’UPMC rejoint en partie une opinion exprimée plus brutalement par Thomas Piketty dans libération.fr le 18 février : « Cela n’avait strictement aucun sens de se lancer dans de telles réformes avec des moyens humains et financiers en baisse, ou au mieux en stagnation. On peut retourner les documents budgétaires dans tous les sens : la vérité est qu’il n’y a pas eu d’augmentation des moyens récurrents alloués aux universités ».

Mais je ne ferais certes pas mienne la conclusion qu’il en tire : « Ce n’est pas parce que nous avons affaire à une droite TF1 que nous devons nous replier sur une gauche agence Tass. C’est la gauche qui a inventé les radios libres, c’est elle qui devra un jour inventer les universités réellement libres, autonomes et prospères ». Encore faudrait il que la gauche ait une claire vision des changements nécessaires et ne soit pas l’otage du conservatisme ambiant. On ne peut guère s’illusionner sur la « gauche de la gauche », de Mélenchon à Buffet en passant par Besancenot puisque c’est en réalité elle qui co-gère la contestation actuelle via le SNESup, la CGT, SUD et les multiples coordinations et qui s’est lancée dans l’alliance objective avec la droite version Goasguen.  Mais on ne peut guère avoir plus confiance dans le parti socialiste qui a pris comme responsable à l’enseignement supérieur et à la recherche l’ancien président de « sauvons la recherche », mouvement qui est aux avant-postes du mouvement actuel et qui inspire directement les déclarations de l’actuelle première secrétaire. Courage fuyons !

Mais chacun sait bien qu’il y a urgence, et les affidés défenseurs du système des classes préparatoires et des Ecoles sont déjà à l’œuvre au sommet de l’Etat et dans les états-majors syndicaux. Je suis pour que l’on exige, pour les 20 premières universités, une autonomie réelle et complète avec un effort financier en leur direction. Et puisque tout le monde réclame que l’on revienne sur les suppressions d’emploi que l’on commence par leur donner la masse salariale correspondante à ceux qu’on leur a supprimé. Il faut que les contrats pluriannuels prévus par la loi, comportant la masse salariale, soient signés dans les plus brefs délais. Il est important que ces universités rendent publics les dispositifs qu’elles ont déjà mis en place pour assurer la collégialité des décisions de promotions et d’attribution des primes et des améliorations qu’elles proposent dès à présent pour les jeunes maîtres de conférences.

Et que les autres universités prennent garde, car il existe bel et bien un plan B, il est simple : on met tout sur les grandes écoles dont on double les promotions en cinq ans, et on pousse les organismes à s’allier avec celles-ci. Si l’on y prend pas garde, les classes préparatoires de seconde zone vont envahir les universités pour les secondariser, mouvement entamé largement avec les IUT, et l’on ne sera plus très loin de l’organisation rêvée par certains de « community collèges » sans lien directs avec les structures de recherches. Mais ce chemin là je le récuse car c’est le chemin de la ségrégation et du déclin.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>