Replacer l’agitation universitaire dans son contexte.

crédits: Ptit@l sur Flickr

J’ai pris quelques jours pour analyser le foisonnement sur le blog. Qui ai-je trouvé ? Confusion, confusion, confusion. La crise économique mondiale et les incertitudes qu’elle induit dans la plupart des couches sociales est source d’anxiété et une politique de relance par l’investissement alors que le salaire médian est de 1 500 euros net ne peut certes apaiser la grogne des enseignants-chercheurs. Mais l’addition de tous les mécontentements ne fait jamais une bonne politique et dans ces conditions, la cacophonie des défilés universitaires risque fort de les transformer en défilés de dupes.
Gérard Courtois dans le « Le monde » daté du 10 février 2009 en donne un résumé édifiant : « Entre un gouvernement qui veut lui appliquer les règles de l’entreprise (concurrence, performance, utilitarisme) et une communauté universitaire dont les crédos sont aux antipodes (autonomie du savoir, pensée critique, autogestion) ; entre une logique ouvertement libérale et une tradition républicaine qui est tout sauf irréprochable ; entre un président qui fustige volontiers son « immobilisme », son « recul » même dans la bataille mondiale de l’intelligence, et un monde universitaire ulcéré par ces accusations tant il se sent peu soutenu ; bref entre le pouvoir et l’université, il y a plus qu’une fracture entre deux modèles, un affrontement entre deux philosophies. L’un des deux devra céder. Il n’est pas encore dit lequel. Ce sont probablement les étudiants qui en décideront, en rejoignant ou non la révolte des professeurs ».

Mais hélas, les contestations étudiantes qui se sont succédées depuis vingt ans en France (du mouvement contre la réforme Devaquet en 1986 jusqu’à la contestation du contrat première embauche de Villepin en 2006) n’ont jamais suscité aucun progrès dans l’organisation universitaire. Pire, elles ont contribué à entretenir le discrédit d’une institution entretenant par là les stratégies d’échappement des initiés. Donc nous sommes sommés d’entretenir un égalitarisme de façade alors que l’élite est sélectionnée par toute une kyrielle d’Ecoles petites et grandes, publiques ou privées et que les familles dont un enfant souhaite devenir médecin sont « taxées » par des officines en toute impunité (c’est çà la tradition républicaine ?).

Cette fois-ci on assiste ouvertement à une collusion entre deux conservatismes, de droite et de gauche à tel point que ceci indispose y compris au sein de la droite, comme le rappelle sur un blog un enseignant de droit (et de droite) en colère : « Etant résolument de droite (et enseignant-chercheur, oui çà existe) je ne suis donc pas gêné pour dire: honte au syndicat autonome et à ses sbires. Cela vous va si mal de jouer aux gauchos. On ne s’improvise pas SUD’iste en épitoge. La droite fonctionne par réseaux, vous n’avez plus les vôtres. Brailler place du Panthéon ne fait pas très peuple et surtout, quelle honte au regard de ceux qui travaillent dans le privé…  Les archéo-trotsko-bolchos professionels-pleureuses de la grève et de l’alibi du service public pour emmerder le monde sont en un sens plus conséquents et un peu (un peu j’ai dit) moins hypocrites. Désormais la différence n’est donc plus de nature mais de degré. »

Ah la feinte naïveté de ce pauvre président d’université qui s’épanchait dans « le Figaro » du 2 octobre 2008, constatant qu’en acceptant ce poste, il avait perdu de l’argent puisqu’il n’avait plus le temps de participer à ses lucratives conférences. Outre son traitement de chercheur, il touche maintenant une prime de 1 300 euros par mois [un SMIC] alors qu’aux États-Unis un président d’université reçoit un salaire de haut niveau. «Il faut une bonne dose d’abnégation», soulignait-il.  Le même déclarait le 5 février avec trois de ses collègues : « Les aspects positifs du texte [de réforme des carrières] nous apparaissent donc l’emporter sur les risques éventuels du localisme qui semblent bien encadrés par la publicité donnée aux choix des établissements et par leur examen par le CNU. Au-delà des formulations initiales, inappropriées et même choquantes, le projet actuel, remanié en conséquence ouvre grand la porte à la transparence de l’évaluation, il met tous les établissements au même niveau en leur permettant de prendre en compte dans les services l’ensemble des activités des enseignants-chercheurs, en particulier celles au service des étudiants. » Mais deux jours plus tard le même encore déclarait à Europe 1 « Aujourd’hui, l’affaire est emmanchée de telle sorte qu’elle n’aboutira pas… M. le président de la République, vous n’arriverez pas à faire passer ce décret aujourd’hui et par conséquent il faut reprendre le dialogue, voir comment on évalue le métier des enseignants chercheurs, comment on valorise toutes leurs activités. » Mais que n’a-t-il dit cela avant ? Et bien on ne me fera pas lâcher l’autonomie universitaire au nom d’un anti-sarkozisme primaire qui vise à ne voir que son côté bling-bling qui fait, parait-il, maintenant vulgaire du 4ème au 16ème arrondissement.

Le gouvernement a fait une erreur stratégique de fond. Au nom d’un égalitarisme de façade, il a cédé à la conférence des présidents d’universités qui ne voulaient pas d’une expérimentation de l’autonomie sur la vingtaine d’universités qui en avaient les capacités vérifiées. Ce faisant, il a ouvert un boulevard à tous ceux qui (je n’ose pas dire Hauts fonctionnaires car il en va des Hauts fonctionnaires comme des Grandes écoles) n’avaient aucun intérêt à ce que se mettent en place des universités puissantes et autonomes. Il a donc fallu en un an, réglementer comme jamais pour encadrer tous ces nouveaux petits dictateurs en herbe que devenaient, par le biais de la LRU, les présidents d’universités, donnant ainsi quelques munitions aux démagogues de tout poils. Au lieu d’ouvrir dès le début de l’année dernière, lorsque le choix des 20 premières universités déclarées aptes à se saisir des nouvelles responsabilités a été connu, des négociations budgétaires sérieuses, les mêmes ont joué la montre. A l’automne 2007, le plan Campus est venu semer la confusion car c’est avec les PRES qu’il prévoyait de discuter tout en gardant l’argent au chaud à Bercy. Bref plus on est autonome et moins on l’est. Et depuis on accumule les dossiers, décret statutaire, formation des maîtres. On se croirait revenu en 2003 lorsque Jean Pierre Raffarin a chargé la barque de Luc Ferry en ajoutant à la réforme LMD le projet de loi de modernisation des universités.

Malgré des réserves, que j’ai exprimées en août 2007 dans une interview à « Télérama », j’ai appuyé la loi LRU. Et depuis je n’ai cessé de réclamer l’application urgente et totale de celle-ci. L’équation vaut encore à cette heure. L’autonomie universitaire, ou son autogestion pour reprendre la formule de Gérard Courtois, reste une urgence à réussir. Ayant publiquement et sans états d’âme, contrairement à certains, préféré Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy lors de la dernière présidentielle. N’ayant pas changé d’avis malgré le « Zénith » et le congrès du parti socialiste, je ne risque que les sarcasmes de mon camp. Et je souhaite pour mon université et plus généralement pour l’ensemble des universités françaises que l’expérience en cours réussisse. Car, pour un scientifique, seule la réussite ou l’échec dans l’expérience permet de valider ou de réfuter une proposition. Cela nécessite de ne pas se tromper de combat, de ne pas tomber dans le piège qui nous est tendu, de résister à la terrible envie de tout envoyer en l’air en écoutant les déclarations de certains qui reflètent non pas le mépris, mais une profonde méconnaissance du monde universitaire, même (et peut-être surtout) quand ils y ont été éduqués. Bref comme je le disais dans mon article du 3 janvier, l’année 2009 sera décisive et les universités qui l’ont réellement décidé doivent trouver en leur sein les forces nécessaires pour aboutir à une autonomie réelle et totale.

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