De retour de Marrakech

Crédits kali.ma  sur Flickr

De retour de Marrakech où j’étais invité, au titre de l’UPMC, par des universitaires marocains qui célébraient les progrès dans la solution d’un contentieux vieux de 18 ans, à savoir la reconnaissance par le gouvernement marocain du nouveau doctorat français pour leur carrière, au même titre que le PhD anglo-saxon. Rencontre fraternelle et stimulante. J’étais le seul invité français à avoir fait le déplacement pour remercier simplement nos collègues de la défense du doctorat français. Preuve s’il en était de la frilosité de nos universités et de leurs syndicats dans la défense de leurs diplômes.

Dans l’avion du retour, je prends connaissance des déclarations de Nicolas Sarkozy, à l’occasion du lancement de la réflexion pour une stratégie nationale de recherche et d’innovation, devant un parterre de Présidents d’universités, de directeurs d’écoles et d’organismes et de chefs d’entreprises, jeudi dernier. Se référant à la publication annuelle des indicateurs de l’OCDE en janvier, il fit le constat que la France prenait du retard en matière de recherche et d’innovation et que la part du financement privé, déjà une des plus faibles par rapport aux pays comparables, était encore en recul. Comme les chercheurs les plus conscients ne cessent de le répéter depuis la crise de 2004, il fit le constat que « nulle part dans les grands pays, sauf chez nous, on observe que des organismes de recherche sont à la fois opérateurs et agences de moyens à la fois, acteurs et évaluateurs de leur propre action… Nulle part comme en France on a autant multiplié les instituts, agences, groupements et autres organismes microscopiques qui diluent les moyens, les responsabilités, tirent chacun à hue et à dia, pour gaspiller temps et argent ». Et il pointa du doigt la responsabilité des entrepreneurs : « Nous n’avons pas en France cette culture qui fait que pour un chef d’entreprise américain ou allemand, la recherche est une source de création de richesse et de croissance. Pour nous trop souvent la recherche est considérée par les entreprises françaises comme une sorte de luxe parfois superflu et pour les grandes entreprises françaises qui font beaucoup de R&D, la recherche s’exerce trop en vase clos, en interne, comme si les idées venues de l’extérieur étaient suspectes et qu’il serait, dangereux de s’y frotter ».

Il y réaffirma avec force les lignes directrices de sa politique d’enseignement et de recherche qui vise à remettre les universités au centre du dispositif :

  • Réaffirmation de sa volonté d’aller plus vite et plus loin dans l’autonomie des universités car il ne voit : « nulle part qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale, tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation ».
  • Il réaffirma qu’en outre « les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie ».

Il réaffirma également la nécessité d’une plus grande connexion entre les universités et les entreprises : « Les entreprises grandes et petites doivent puiser dans le vivier formidable de la recherche publique, en lui confiant des contrats, en nouant des partenariats, en embauchant ses chercheurs ».

Il ne faut pas se tromper sur la signification de ce discours. Naturellement il a « taclé » la gauche plus que la droite en tançant les « conservateurs de tous poils, que l’on trouve à droite en nombre certain et à gauche en nombres innombrables. Je dis innombrables à gauche car ils sont plus nombreux ». Mais en réalité tout son discours s’adressait d’une part à son camp qui rechigne et surtout aux hauts fonctionnaires (en particulier à ceux de Bercy) qui mettent une mauvaise volonté certaine dans l’application de la loi LRU, quand ils ne la vident pas de son sens par leurs décrets d’application. « Parfois j’entends dire [a-t-il dit]  « il faut faire une pause dans les réformes ». J’ai envie de dire : déjà fatigué ? […] Quand même, franchement, deux ans de réformes, cela doit être supportable ! D’autres disent « cela va trop vite ». Mais qu’est ce qui va trop vite ? Le monde qui change ? Tout ralentissement dans le rythme des réformes se traduira par un retard que nous paierons très cher. D’ailleurs c’est amusant, ceux qui me disent « cela va trop vite, il faut arrêter » ne contestent pas qu’il y ait des problèmes. Toute hésitation serait une faute qui nous serait à juste titre reprochée plus tard. La définition de la stratégie nationale de recherche et d’innovation ira donc de pair avec la poursuite des réformes de notre système d’enseignement supérieur et de recherche ».

Dans ces conditions je ne peux donc qu’approuver les déclarations de Nicolas Sarkozy et qu’encourager les Présidents des 18 universités qui, depuis le 1er janvier sont théoriquement autonomes et ceux qui s’apprêtent à le devenir l’an prochain d’exiger l’application intégrale de la loi et de se battre, en coordination avec leurs conseils, pour l’obtenir.

Je dis bien application intégrale car c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Prenons les deux champs principaux d’application :

  1. En matière de dévolution des biens immobiliers, que le Président souhaite rapide. Le rapport de l’immobilier universitaire parisien, élaboré par une dizaine de hauts fonctionnaires, constate que la remise en sécurité du campus Jussieu accuse un retard de 5 ans (début effectif des travaux en 2000) et une dérive financière de 800 millions d’euros (dont 200 millions liés aux locations occasionnées par ce retard), mais n’a nullement indiqué à qui incombait ce retard et cette dérive financière (protection de qui ?). Qui d’autre que l’Etablissement public en charge du chantier est responsable de ceci ? Pourquoi Nicolas Sarkozy n’accède t’il pas à la demande du Président de l’UPMC de transférer à cette université la maîtrise du chantier et par ailleurs la dévolution de tous les biens immobiliers de la première université de France ? Qui l’en empêche ? Ses conseillers ? Les hauts fonctionnaires de l’administration de Bercy ou de l’Education nationale ? Ceux qui n’ont pas renoncé à démembrer la première université de France ?
  2. En matière de dévolution de la masse salariale, pourquoi le transfert des responsabilités liées au paiement des salaires s’est-il effectué sans que des négociations préalables aient, comme la loi le stipule dans son article 18¹ modifiant le code de l’éducation, déterminé pour la durée du contrat les montants affectés à la masse salariale ? L’argent est il vraiment arrivé à la banque de chacune des universités concernées ou celles-ci n’ont-elles obtenu que la gestion des ennuis ? Ont-elles obtenu à cette occasion les marges de manœuvre prévues par la loi ? La réponse est loin d’être claire à ce sujet.

Nicolas Sarkozy a raison. Comme je le signalais dans mon blog le 3 janvier, l’année 2009 sera cruciale pour la réforme universitaire et il serait mortifère pour les universités que les champions du surplace qui sont légions à droite (sans doute moins nombreux mais plus puissants) comme à gauche (peut-être plus nombreux, c’est encore à voir car il ne faut pas confondre gauche et syndicats !) mais surtout dans le marais centriste qui comme nous le savons tous fait souvent la loi. Et dans ces conditions, je vous renvoie à mon article du 6 janvier, il ne faut se tromper ni de combat, ni d’alliés. Mais je reviendrai dans les prochains jours sur ce sujet.

[1] « Art. L. 712-9. – Le contrat pluriannuel d’établissement conclu par l’université avec l’Etat prévoit, pour chacune des années du contrat et sous réserve des crédits inscrits en loi de finances, le montant global de la dotation de l’Etat en distinguant les montants affectés à la masse salariale, les autres crédits de fonctionnement et les crédits d’investissement. »
« Les montants affectés à la masse salariale au sein de la dotation annuelle de l’Etat sont limitatifs et assortis du plafond des emplois que l’établissement est autorisé à rémunérer. Le contrat pluriannuel d’établissement fixe le pourcentage maximum de cette masse salariale que l’établissement peut consacrer au recrutement des agents contractuels mentionnés à l’article L. 954-3. »

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