Pour contrer le FHaine votons Emmanuel Macron

L’IMPLOSION DÉMOCRATIQUE

 Lampedusa est un ilot perdu entre la Libye et la Sicile, où travaille un médecin admirable : Pietro Bartolo (Les larmes de sel, Lattès, 2017). Son père, pauvre pêcheur, lui a payé des études et il est revenu en 1988 sur son île pour y développer un service minimal de santé, incluant la possibilité d’évacuer vers des hôpitaux modernes, par avion ou par hélicoptère, les femmes enceintes et les malades.

Sa vie a été bouleversée quand les réfugiés venus de Libye ont commencé à débarquer il y a vingt-cinq ans. Depuis 2011, ils sont arrivés par centaines, sur des embarcations lamentables où les exilés payaient plus cher pour rester sur le pont (« la première classe ») plutôt que d’être asphyxiés dans la cale (« la troisième classe »). Les morts sont nombreux, dans leur sac vert, que le médecin doit autopsier pour prélever un échantillon d’ADN. Les vivants, ou à peine vivants, sont tragiques, femmes enceintes, enfants glacés, hommes hagards. Chacun est un cas particulier : « Tout homme est tout l’homme » disait un philosophe.

Dans un autre livre, Marie-José Tubiana, ethnologue du Darfour, raconte l’histoire tragique de jeunes hommes qui ont dû fuir la guerre civile, les massacres et les tortures qui accablent cette région si éloignée de notre intérêt, et qui, après avoir travaillé durement en Libye pour payer leur passage, débarquent en Europe, l’un d’entre eux à Lampedusa (« Une émigration non choisie », L’harmattan, 2016).

En vingt-cinq ans, 300 000 personnes ont été examinées, secourues et soignées dans cet avant-poste de l’Europe. Médecin admirable, population insulaire admirable, Italie admirable qui mériteraient le prix Nobel de la Paix, a dit Jean-Claude Juncker, pour avoir sauvé tant de vies humaines en Méditerranée. Comment cet homme explique-t-il cet héroïsme quotidien ? « Nous avons l’instinct nu et innocent de la fraternité ».

La fraternité, qui fait pourtant partie de notre devise nationale, n’est pratiquée qu’avec modération par notre pays. L’an dernier, l’Union Européenne a accordé le statut de réfugié ou une protection équivalente à 710 400 personnes (c’est la conséquence de l’afflux d’immigrants de 2015, dont les dossiers ont pris du temps à être examinés un par un, avec une réponse positive dans 67% des cas). 57% sont des Syriens, 9% des Irakiens et autant d’Afghans (Les Échos 27 avril). La France n’occupe qu’une modeste quatrième place (35 170 personnes) derrière l’Allemagne (445 000), la Suède et l’Italie (bravo l’Italie !).

Si Marine Le Pen était élue à la présidence de la République, ces chiffres dramatiques deviendraient négatifs. Xénophobe, raciste et hostile aux musulmans, elle entend bien fermer les frontières aux étrangers non-européens et même aux Européens qui voudraient travailler en France et, à la moindre faute commise sur notre sol, elle refoulerait les étrangers et aussi les Français d’origine étrangère.

L’accès de son père au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 avait été un séisme politique, qui avait provoqué des réactions vives et quasi-unanimes. Les syndicats avaient mobilisé un million de personnes le 1er mai. L’Église catholique et les autres religions avaient pris parti contre la peste brune. Un « Front républicain » s’était spontanément rassemblé de la droite à la gauche, unissant tous les partis dans une même réprobation.

Aujourd’hui, il n’en rien, ou presque rien. Les partis battus au premier tour, Les Républicains à droite et le Parti socialiste à gauche, font l’impasse sur le second tour et songent à sauver leurs sièges de députés aux élections législatives qui vont suivre. Heureusement, certains se sont prononcés pour le vote Macron sans ambiguïté : les deux présidents de Région élus contre le Front National grâce au désistement socialiste, ainsi que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. À gauche, Benoît Hamon, digne battu, a été d’une grande fermeté. Il est de bon ton d’accabler Jean-Luc Mélenchon, qui a renvoyé dos à dos les deux candidats finalistes. Il a tort, évidemment, mais il rejoint le silence des agneaux qui sont restés sur une prudente réserve : l’Église catholique (dont une égérie, Christine Boutin appelle même à voter Le Pen), les syndicats (sauf la CFDT et l’UNSA qui sont sortis d’une confortable neutralité pour appeler à voter Macron), les intellectuels et la société civile, un vrai champ de violettes !

 Comment expliquer ce silence de facto à moitié complice avec le Front national ? Il suffit de regarder la carte des votes FN au premier tour pour découvrir un pays coupé en deux. D’un côté, la France des métropoles, Paris en tête, qui vit au rythme du monde et qui siphonne les emplois très qualifiés de demain. De l’autre, la France des départements ruraux et des petites villes, qui souffre d’une crise agricole et industrielle, et où l’avenir semble bouché pour les adultes menacés dans leur emploi et les jeunes dans leurs ambitions.

Deux France s’opposent : la France de « travail, famille, patrie » contre la France de « liberté, égalité, fraternité ». La France des start-up qui serait celle d’Emmanuel Macron, contre la France des stop-down, que cherche à conquérir Marine Le Pen.

 Comment lutter contre l’abstention au deuxième tour, qui ferait le jeu de la candidate d’extrême-droite et qui pourrait même, par accident, la porter au pouvoir ? La meilleure solution serait que le candidat Macron redonne espoir à la France périphérique, qui n’a plus confiance dans la République.

La joute Whirlpool a été un signe positif : provoqué par Le Pen qui a improvisé une incursion parmi les grévistes de cette entreprise picarde, Macron a relevé le défi avec un vrai courage physique et politique et il a consacré du temps à écouter ces travailleurs, dont l’usine va déménager en Pologne, malgré un effort passé d’investissement de la firme américaine et des sacrifices de salaires substantiels des ouvriers. J’aurais aimé qu’il dise que l’entreprise devrait rembourser les aides importantes reçues de l’État, le fameux crédit d’impôt CICE qu’il a inventé dans ses fonctions antérieures à l’Élysée et au gouvernement. Une politique de « donnant/donnant » avec les entreprises serait mieux reçue que celle du chèque en blanc. Pourquoi ne pas reprendre une vieille idée de gauche : moins d’impôt sur les sociétés qui investissent dans l’équipement ou la formation en France ; plus d’impôt sur les bénéfices distribués sous formes de dividendes, stock options ou bonus divers aux dirigeants ?

Autre mesure fiscale qui accroîtrait l’adhésion de la gauche sans vraiment froisser les rares contribuables de droite : que Macron renonce à sortir les patrimoines d’actions et obligations de l’impôt de solidarité sur la fortune !

Autre sujet, passé au second plan, et qui est porteur d’avenir : l’école. D’un côté, Marine Le Pen veut en interdire l’accès aux enfants d’étrangers non régularisés. De l’autre, Macron a un discours intéressant sur les enseignants qui ne seraient plus nommés à l’ancienneté et dont les initiatives pédagogiques seraient valorisées, sur l’association des parents à la vie de l’école, sur les étudiants et l’université. Pour préserver la République, c’est le moment d’un grand coup d’accélérateur, comme au temps de Jules Ferry !

L’Europe enfin ! Depuis le referendum de 2005, les Français rejettent de plus en plus l’Europe de la « concurrence libre et non faussée », qui organise avec obstination la rivalité entre les entreprises, les capitaux et maintenant les travailleurs. La Cour de justice européenne vient de statuer que les salariés étrangers d’entreprises étrangères, genre Ryanair, peuvent payer les cotisations sociales de leur pays d’origine plutôt que celles du pays où ils travaillent : les cotisations irlandaises plutôt que les cotisations marseillaises. C’est politiquement absurde : le droit social doit être le droit du sol plutôt que le droit des sous. Pour refaire aimer l’Europe, Macron ne devrait pas seulement rappeler la contribution européenne à la paix et à la prospérité, mais développer un discours d’avenir, comme celui de Kohl-Mitterrand-Delors. Une Europe de la coopération plutôt qu’une Europe de la compétition. Une Europe des opportunités plutôt qu’une Europe des inégalités.

Emploi, École, Europe : il reste bien peu de temps pour convaincre les Français qu’ils ne seraient pas condamnés à choisir entre la candidate d’un passé nauséabond, le candidat d’un système injuste et l’abstention.

Revenons à Lampedusa et au fameux « Guépard » filmé par Visconti. Le jeune Tancrède disait à son oncle, aristocrate déçu : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change ».

Cher Emmanuel Macron, méfie-toi du syndrome de Tancrède ! Tout ne pourra rester pareil dans notre pays miné par le doute. Il te faudra audace et solidarité pour que la démocratie retrouve les couleurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Christian SAUTTER et Catherine CADOU   vendredi 28 avril 2017

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