LA NOBLESSE DE L’ÉCHEC   

Christian SAUTTER et Catherine CADOU  s’expriment à leur manière sur la décision de François <Hollande

 « La noblesse de l’échec » est un livre d’Ivan Morris sur le Japon, dont je me suis souvenu quand François Hollande a annoncé en direct à la télévision qu’il ne se représenterait pas à la Présidence de la République. Cet homme, qui se voulait « normal », n’a pas tenu les promesses faites à ses électeurs. Il est resté inerte au début de son quinquennat, alors que les premiers « cent jours » produisent une sorte d’état de grâce qui permet de faire passer des réformes pas toujours populaires. C’est ce que fit de Gaulle entre juin et octobre 1958. Ou Mitterrand au début de son septennat : abolition de la peine de mort, libération de l’information, nationalisations.

Le vote promis des étrangers aux élections locales, la suppression rapide et stricte du cumul des mandats, deux réformes qui ne « coûtaient » rien au Trésor public, auraient pu être réalisées et ne l’ont pas été. L’inflexion de la désastreuse politique européenne d’austérité n’a été tentée qu’en juin 2012 pour être aussitôt abandonnée. Le redressement économique a été pris par le mauvais côté : 40 milliards ont été promis à toutes les entreprises sans aucune contrepartie, alors qu’il aurait été si simple, mais peut-être un peu vieillot, de concentrer les aides sur les seules entreprises qui faisaient un effort d’investissement et d’embauche dans leurs établissements situés dans l’hexagone.

Et, faute d’autorité et de dynamique commune, la majorité parlementaire et politique s’est rapidement effilochée. La dissidence de membres du gouvernement qui lui devaient tout n’a pas facilité sa tâche. Le chef de l’État a été digne au moment des attentats qui ont frappé la France, mais l’on ne peut vivre perpétuellement en état d’urgence ! Tel un samurai ayant fait son devoir dans la limite de ses moyens et ayant perdu, François Hollande s’est fait hara kiri, avec une dignité qu’il faut respecter.

 Il est trop tôt pour penser à la suite et jauger les petites ambitions qui vont fleurir, mais trois questions méritent la priorité : l’Europe, l’École  et l’Emploi.

Europe : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir », disait François Mitterrand. Nous devons rejeter l’Europe honteuse et vouloir une Europe ambitieuse. Le choix du socialisme dans un seul pays, ou du souverainisme ressuscité, est tout simplement absurde. Entre la puissance économique américaine et la vigueur émergente en Chine, il n’y a plus de solution nationale. Avec le nouveau projet de la Russie de reconstituer l’URSS dans ses frontières, la gangrène qui ronge le Moyen-Orient, la nouvelle énergie de la jeune Afrique, il ne peut y avoir qu’une seule diplomatie européenne et une défense commune. Comment ? À combien ? Cela se discute, même si l’Europe a été étrangement absente du débat entre Fillon et Juppé. Une Europe de projets à géométrie variable doit remplacer le rejet larvé de l’Europe.

 École : non seulement plus de 100 000 jeunes « décrocheurs » sortent sans diplôme du système scolaire, mais c’est tout notre château de cartes éducatif qui, année après année, s’effondre dans les classements internationaux. On sent combien le carcan imposé depuis la rue de Grenelle par la cogestion entre une administration puissante et des égoïsmes corporatifs exprimés par les syndicats de personnel, freine tout effort d’innovation pédagogique et toute redistribution des moyens. L’autonomie des établissements scolaires, la souplesse des programmes, l’augmentation des moyens attribués aux équipes dont les résultats progressent (même et surtout dans les quartiers difficiles où devraient être envoyés les profs les plus expérimentés et les mieux payés), bref une école joyeuse et efficace comme celle, finlandaise, que montre le film « Demain », seraient de bonnes pistes à suivre !

 Emploi : on retrouve l’Europe qui, comme M. Trump (!), devrait se lancer dans une politique de grands travaux d’infrastructure ; dans le champ économique (énergie, transports, numérique) comme dans le champ social (universités, écoles, logement, troisième âge). Autant il faut serrer les budgets publics de fonctionnement, qui sont copieux en France, autant il faut mobiliser le trop plein d’épargne européenne pour financer des investissements, sans imposer des limites arbitraires. L’investissement public de demain est la production et l’emploi d’après demain ! Concentrons des moyens européens qui pourraient être considérables (le plan Juncker de 315 Mds€ est une allumette bienvenue mais bien modeste pour soulever la croissance européenne). Et, de notre côté, ciblons les ressources publiques françaises, nationales et locales, sur les seules entreprises qui se bougent. Le tandem entre le crédit d’impôt-recherche français et les programmes coopératifs européens de recherche est le bon exemple à généraliser.

 Mais l’emploi ne dépend pas que de l’innovation numérique dans des entreprises planétaires qui s’affrontent au-dessus de nos têtes ! L’emploi, c’est aussi et surtout le fait de milliers d’entreprises de taille petite ou moyenne qui travaillent le plus souvent (mais pas exclusivement) pour un marché de proximité. Et l’emploi ne devrait pas être la résultante ou le solde de calculs complexes de rentabilité, une variable d’ajustement en quelque sorte. L’emploi peut être un des objectifs majeurs d’une économie fonctionnant autrement.

C’est sur ce thème de « L’économie autrement » que 1500 personnes ont phosphoré pendant deux jours à Dijon, à l’initiative du mensuel « Alternatives Économiques ». Que retenir de ces quinze table rondes et 24 ateliers ? Un message de dynamisme, de diversité, de bonheur tout simplement.

 « Quand les grands arbres de la forêt font du bruit (en tombant), les jeunes pousses se multiplient, silencieusement ». Claude Alphandéry a inventé ce joli proverbe oriental pour décrire une renaissance indubitable. Des étudiants de Dijon ont monté « Vélo campus » pour récupérer quelques-uns des 1,5 million de vélos jetés chaque année, pour les retaper et les vendre à petits prix aux étudiants dont la fac est éloignée. « La bécane à Jules » a été créée selon la même logique d’économie circulaire et emploie des personnes en difficulté. « Juratri » fait travailler 140 personnes sans emploi pour faire du recyclage. Une coopérative de Commercy (la SCIC Savecom) propose aux familles des travaux d’économie d’énergie avec le financement et la garantie que les résultats promis et mesurés allègeront la facture de chauffage. 5000 Basques ont réuni 7 M€ pour financer des projets de développement local (Herrikoa). Un élu régional, Didier Hameau, né aux Minguettes, pousse les projets d’Économie Sociale et Solidaire en Bourgogne Franche Comté, avec un enthousiasme contagieux.

Le président du Crédit Coopératif a parlé des « lombrics du monde », d’une activité quasi souterraine de régénération de l’économie et de la société de notre pays. Ont été évoquées avec jubilation des « boucles locales de l’innovation » et des « boucles locales du financement ». France Active y travaille, au plus près des réalités régionales. Nous étions si loin de la machine administrative parisienne à fabriquer des normes uniformes, à engendrer de la complexité. L’avenir de l’emploi en France est dans les Régions !

 L’idée est bien de libérer les énergies des « entreprenants » du développement local et, pourquoi pas, du service public de terrain. Comme l’a dit une philosophe tonique, Cynthia Fleury : « Pour sortir de la dépression ? L’action. » Chacun, dans son bassin de vie, peut faire partie d’une minorité active dans l’initiative citoyenne, économique, sociale, écologique. Patrick Viveret a renchéri : « Il est trop tard pour être pessimiste » (Mathieu Ricard). « Non au pessimisme pépère ! »

 Pour échapper au découragement, il est bon de lire les textes de Charles Gide, (l’oncle d’André Gide), rassemblés par Denis Clerc (« La coopération contre le capitalisme », Alternatives Économiques, 2013). Ce grand universitaire plaidait pour que le « solidarisme » soit une troisième voie entre l’économie libérale et le socialisme marxiste. C’était en 1932, trois ans après la crise ouverte en 1929. Nous sommes en 2016, huit ans après la crise de 2008, avec de forts problèmes de chômage et d’inégalités de revenus, auxquels s’ajoute la nécessité d’alléger rapidement les agressions d’une nature aux ressources limitées et aux réactions imprévisibles !

Ce pionnier (protestant !) voulait faire de l’économie une science morale {et pourquoi pas la politique ?}. La production doit satisfaire les besoins plutôt que de pousser à une consommation ostentatoire ; elle doit dégager un intérêt raisonnable du capital engagé plutôt que faire du profit une fin en soi. Il bannissait ceux qu’il appelait joliment les « Messieurs Vautours », dont de récents exemples sont les anciens de Goldman Sachs choisis pour aider le futur président Trump. Trop de tentations rétrogrades s’affirment avec arrogance en France !

Souhaitons-nous des candidats moraux et ambitieux sur l’Europe, l’École et l’Emploi !

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>