Pourquoi le discours de Marine Le Pen reste profondément d’extrême droite par Olivier Faye et Les Décodeurs

J’ai trouvé important de mettre en ligne cette analyse parue dans un supplément du monde hier.

Marine Le Pen l’assume : elle veut prendre le pouvoir. La perspective semble encore lointaine, en l’absence d’une majorité dans le pays ou d’alliés susceptibles de lui offrir ce strapontin, mais dire les choses, c’est déjà leur donner un semblant de réalité. Dès son accession à la présidence du Front national, le 16 janvier 2011, la députée européenne avait affiché son intention. Son père, Jean-Marie Le Pen, appartenait à la génération des « éveilleurs » ; elle serait de celle des « bâtisseurs ».

La prétention de Marine Le Pen est parfois vue avec dédain par ses adversaires, mais les résultats électoraux du FN, en constante progression, des cantonales de 2011 aux régionales de 2015, incitent à considérer le parti d’extrême droite. Les sondages aussi, qui annoncent depuis trois ans la présidente du Front national présente au second tour de la présidentielle de 2017. Dès lors, il semble nécessaire de prendre au sérieux ce qu’elle a à dire.

Fixer son verbe

Nous avons choisi de reproduire et d’analyser dans sa quasi-intégralité le discours prononcé par la candidate d’extrême droite lors de ses Estivales, à Fréjus (Var), le 17 septembre. Outre le fait qu’il balaye la plupart des sujets qui animeront la présidentielle – sécurité, économie, immigration, identité, relations internationales –, ce discours est vu au FN comme un élément fondateur de sa campagne. Ses différents aspects seront déclinés durant les six mois qui nous séparent du premier tour du scrutin.

De nombreux universitaires et journalistes ont produit des travaux de qualité, ces dernières années, pour définir le « marinisme », ses mots, ses idées, ses concepts. Notre propos est d’essayer de « fixer » cette doctrine – ou cette ligne politique – à un moment où elle va se confronter à une échéance majeure, pour elle et pour le pays. Qu’est-ce qui distingue Marine Le Pen du « jean-marisme », expression forgée par son père ces derniers mois pour remplacer le terme « lepénisme », qu’il partage désormais avec sa fille honnie ? En quoi cette femme politique de 48 ans, née après la seconde guerre mondiale et les conflits coloniaux, qui a grandi avec la crise économique et la libération des mœurs, s’inscrit-elle dans l’histoire du nationalisme français ? Quelles références utilise-t-elle, et à quelles fins ?

« Peuple », « liberté » et « Etat »

Certaines évolutions sémantiques existent, et traduisent les stratégies électorales de la candidate. Pour son intronisation comme présidente du FN, au congrès de Tours, en 2011, Marine Le Pen avait articulé son intervention autour de deux notions : l’Etat et le peuple. Le premier devait servir le second, être remis entre ses mains et constituer un remède aux afflictions françaises.

A Fréjus, en septembre, la députée européenne s’est encore réclamée du « peuple », mais elle a cette fois conjugué cette notion avec celle de « liberté ». Le mot revient 29 fois dans son discours tandis que l’expression « libre » est utilisée 17 fois. En 2011, le terme d’« Etat » était employé à 51 reprises. Cinq ans après, il n’est repris que 11 fois. Sans modifier le programme sur le fond, les mots permettent de s’adresser à un électorat de droite traditionnel, que beaucoup au FN estiment délaissé par leur parti.

Des sources d’inspiration, qui ne sont pas nommées ou assumées, de la nouvelle droite aux nationalistes-révolutionnaires, permettent aussi de donner des clés de compréhension à son discours. Car plus que par le passé, Marine Le Pen joue de l’euphémisme et de l’implicite. La finalité, elle, est limpide : ratisser le plus largement possible en vue du second tour de l’élection présidentielle.

#1 : Une nation organique

CE QU’ELLE A DIT

« C’est en candidate du peuple que je me présente devant vous (…) Le peuple français, c’est vous et c’est nous. Ce sont des millions d’hommes et de femmes fondamentalement unis par des liens invisibles mais irréductibles, unis par l’amour d’un pays, par l’attachement à une langue et une culture, un peuple c’est un seul cœur qui bat dans des millions de poitrines, c’est un même souffle, une même espérance. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Dès le début de son discours, Marine Le Pen décrit sa conception du peuple, qu’elle voit comme un tout homogène et immanent, des hommes et des femmes « unis par des liens invisibles mais irréductibles (…) par l’attachement à une langue et à une culture ». En clair, la députée européenne promeut une conception organique de la nation, que l’on oppose à celle basée sur l’adhésion à des valeurs communes. « Cela ne veut pas dire qu’elle rejette la citoyenneté contractuelle, mais elle y pose des limites », analyse le politologue Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques.

Plus loin dans son propos, la présidente du Front national développe l’idée que le « monde ne survivra que par la diversité humaine, culturelle, la biodiversité », c’est-à-dire en protégeant l’existence « des civilisations » – au pluriel – en les préservant les unes des autres. « Elle emprunte aux nationalistes-révolutionnaires [courant de l’extrême droite radicale qui mêle culte de la différence et discours socialisant]. Ces derniers expliquent que face au système à tuer les peuples, au métissage culturel, il faut permettre de recréer des unités organiques », rappelle l’historien Nicolas Lebourg, auteur de Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les échappés). Ce que préconisait, en somme, François Duprat, ancien militant nationaliste-révolutionnaire et tête pensante du Front national… dans les années 1970.

2 L’imminence du cahot

CE QU’ELLE A DIT

« Personne ne doit ignorer que cette élection présidentielle, cette élection de 2017, met en jeu une alternative implacable, soit la France, sa souveraineté, son identité, ses valeurs, sa prospérité, soit un pays que nous ne reconnaîtrons plus, qui nous sera devenu étranger. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Le Front national ou le saut dans le vide. Voilà l’alternative que suggère Marine Le Pen quand elle estime que « cette élection de 2017 » va décider si la France conserve « sa souveraineté, son identité, ses valeurs » ou si elle devient « un pays que nous ne reconnaîtrons plus, qui nous sera devenu étranger ». Dramatiser l’enjeu, promettre des lendemains qui déchantent : l’outil rhétorique a souvent été utilisé par le FN. Dès sa fondation, en 1972, le slogan du parti d’extrême droite invitait au sursaut : « Avec nous avant qu’il ne soit trop tard ». Jean-Marie Le Pen a repris cette antienne, par exemple lors de l’élection présidentielle de 1988. Il dénonçait à la télévision, graphiques à l’appui, la « menace » de l’immigration et son caractère supposément irréversible.

En parlant d’un pays « qui nous sera devenu étranger », Marine Le Pen aborde de manière implicite la théorie du « grand remplacement ». Cette dernière postule que les immigrés extra-européens, en particulier les Maghrébins et les personnes venues d’Afrique subsaharienne, se substituent à la population française « de souche » dans le cadre d’un plan établi par des élites. La présidente du FN refuse d’endosser cette expression, populaire au sein de l’extrême droite et dans son propre parti, au prétexte qu’elle relèverait d’une vision « complotiste » du monde. Mais le discours de la candidate revient à faire planer cette menace d’une France subvertie. Dans d’autres circonstances, Mme Le Pen n’hésite pas à se demander si « la France va rester la France ».

Souveraineté et identité

CE QU’ELLE A DIT

« Il n’y aura plus de France sans identité. Et il n’y aura pas d’identité sans souveraineté. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Le discours de Fréjus a été l’occasion pour Marine Le Pen d’adresser un message à son camp, en même temps qu’elle parlait au grand public. « Il n’y aura plus de France sans identité et il n’y aura pas d’identité sans souveraineté », affirme-t-elle. La sentence est une réponse directe au journaliste Eric Zemmour, qui avait estimé quelques jours plus tôt que la fille de Jean-Marie Le Pen se trompait de combat en privilégiant, selon lui, la défense de la souveraineté. En clair, M. Zemmour reproche à la candidate d’endosser la ligne de son bras droit Florian Philippot plutôt que celle de sa nièce, la députée de Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen.

La présidente du FN ne change pas de cap, et rappelle dans son discours qu’elle milite pour le retour en France de souverainetés dévolues à l’Union européenne. Mais Marine Le Pen tente d’équilibrer son message en plaçant l’identité à un niveau d’importance égal. La finalité du combat qu’elle mène est, dit-elle, de préserver l’identité française. « Les identitaires peuvent être très heureux de ce discours. Si elle continue à marcher sur deux jambes comme ça, elle peut réaliser un gros score au premier tour et se ménager des reports de voix au second tour, estime l’historien Nicolas Lebourg. Elle piège Nicolas Sarkozy, qui n’est lui que sur le thème de l’identité depuis son entrée en campagne. »

Un ennemi intérieur

CE QU’ELLE A DIT

« Nous, citoyens français, nous, peuple français, ne décidons plus de notre destin. Nos lois ne sont plus nos lois, nos codes et nos mœurs ne sont plus nos codes et nos mœurs, et la politique de la France est trop souvent dictée de l’étranger. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

L’extrême droite a pour coutume de désigner deux ennemis : intérieur (le Parti communiste, par exemple) et extérieur (l’Union soviétique, dans le même ordre d’idée). Ici, Marine Le Pen pointe de manière allusive un ennemi intérieur, que l’on perçoit comme étant le résultat de l’immigration : il n’est pas « de France », n’aurait pas ses « codes », ses « mots », commettrait des « crimes » et mettrait à mal « l’intégrité du territoire »« Elle procède par allusions et périphrases pour dépeindre sous un visage effrayant, car mystérieux, des ennemis jamais nommés : des populations non autochtones, qui sont assimilées à des criminels, analyse Cécile Alduy, professeur à Stanford et auteure avec Stéphane Wahnich de Marine Le Pen prise aux mots (Seuil, 2015). L’ennemi est aussi dangereux que fuyant. »

Un absent très présent

CE QU’ELLE A DIT

« Est présent sur notre sol autre chose que des criminels, sont présents des ennemis qui entendent faire régner des lois, des mœurs, une idéologie politico-religieuse, venus de l’extérieur. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Tout au long de ce discours, Marine Le Pen joue sur l’implicite. Aucun adversaire politique n’est nommé. Pas plus qu’une religion ou une idéologie. Lors de la précédente université d’été du FN, à Marseille, le 8 septembre 2015, la présidente du parti d’extrême droite avait promis de mettre l’« islam radical à genoux ». Cette fois, les mots « islam » ou « islamisme » ne sont pas prononcés. Une manière de ne pas désigner un bouc-émissaire, en apparence. Tout juste dénonce-t-elle la présence « sur notre sol » d’« ennemis (…) venus de l’extérieur » pour servir une « idéologie politico-religieuse ». En clair, de djihadistes, qui seraient présents sur le territoire français du fait d’une immigration non contrôlée – ce qui occulte le fait que certains d’entre eux sont français depuis leur naissance. « Ne pas nommer signifie qu’il n’y a pas besoin de décodeur, cela va de soi, note l’historien Olivier Dard, professeur à l’université Paris-IV et spécialiste du nationalisme français. Son discours est compréhensible par tout le monde, c’est symptomatique de la lepénisation des esprits. » Le propos de la présidente du FN était plus transparent, à Tours, en 2011 : « L’Europe n’est pas un califat, la France n’est pas un califat, elle ne l’a jamais été, elle ne le sera jamais. » En 1988, Jean-Marie Le Pen jouait de son côté au prophète sur le sujet : « Dans vingt ans, la France sera une république islamique. »

La trahison des élites

CE QU’ELLE A DIT

« Je ne désignerai pas un ennemi extérieur, ni même un parti de l’étranger, ce serait trop facile et trop réducteur. La complaisance est dans nos têtes, elle est dans nos petits arrangements avec l’intérêt national, et elle est dans l’abdication devant un système qui livre tout bien commun, tout projet collectif, aux appétits individuels. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Dans son discours, Marine Le Pen assure ne pas vouloir désigner un « ennemi extérieur » ou un « parti de l’étranger » – une pente sur laquelle l’extrême droite s’aventure régulièrement pour expliquer le « déclin » français. De manière étonnante, elle utilise même le « nous »pour pointer des erreurs collectives : « Nous avons cru… » ; « Nous avons trop cédé… » ; « Nous avons accepté… », etc. « Elle développe l’idée que nous sommes responsables de notre propre décadence. Elle rompt avec la théorie du bouc-émissaire classique à l’extrême droite », note Jean-Yves Camus, de la fondation Jean-Jaurès.

Cette posture ne l’empêche pas, pour autant, de vilipender quelques minutes plus tard ces « élus » qui auraient trahi le peuple français en signant « des traités qui aliènent la liberté de la nation, qui placent ses lois, sa justice et ses mœurs sous contrôle étranger ». Les responsables sont désignés – les élites, qui ont cédé le pouvoir à « Washington, Berlin ou Bruxelles » – et l’adversaire est tout trouvé, l’Union européenne. Comme l’ensemble des organisations supranationales, cette dernière voudrait « en finir avec les peuples, les frontières et les nations ». Dans la rhétorique mariniste, l’UE remplace petit à petit l’URSS comme ennemi extérieur. La présidente du FN a répété ces derniers mois qu’elle voulait faire tomber le « mur de Bruxelles » et a estimé que le « destin de l’UE ressemble de plus en plus à celui de l’Union soviétique ».

Le patriotisme économique

CE QU’ELLE A DIT

« C’est Alstom aujourd’hui qu’il faudrait abandonner ! Alstom, fleuron de notre technologie industrielle, leader incontesté de son marché, que l’on voudrait abandonner parce qu’on ne prend même plus la peine d’acheter ses produits ! »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Marine Le Pen a toujours défendu l’intervention de l’Etat dans l’économie, quitte à s’attirer des critiques dans son camp et au sein de la droite. Une vraie rupture avec son père, qui était marqué par le logiciel libéral. Là, la présidente du FN se désole à l’idée que l’on puisse« abandonner » Alstom, « fleuron de notre technologie industrielle ». En défendant l’industrie française coûte que coûte, elle se démarque de certains de ses probables concurrents lors de l’élection présidentielle, Alain Juppé en tête. Comme le rappelle l’historien Nicolas Lebourg, l’ancien premier ministre se disait prêt, quand il était à Matignon, en 1996, à revendre la société Thomson au chinois Daewoo pour 1 franc symbolique. « Ça ne vaut rien… », expliquait-il alors à la télévision.

Dans son discours de Fréjus, Mme Le Pen assume sa ligne. « Il faut reprendre l’examen des privatisations hasardeuses », estime-t-elle. Une manière de garder sous contrôle une économie qui, dans son esprit, est « indissociable de la nation ». Et doit servir son projet d’une société homogène.

L’immigration

CE QU’ELLE A DIT

« La religion immigrationniste est une insulte à la personne humaine, dont l’intégrité est toujours liée à une communauté nationale, une langue, une culture »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Voilà un sujet sur lequel la partition de Marine Le Pen n’est (presque) pas implicite : l’immigration. La présidente du FN dénonce dans son discours « la religion immigrationniste », qui « est une insulte à la personne humaine, dont l’intégrité est toujours liée à une communauté nationale, une langue, une culture ». De son point de vue, l’immigré représente un péril pour l’identité individuelle et collective. « Ces peuples », dit-elle de manière volontairement vague, « dont la croyance, les mœurs, les pratiques ne sont pas les nôtres, n’ont pas vocation à être en France ». Les laisser venir en France serait même leur faire « une insulte », puisque la culture française les empêcherait eux-mêmes de s’épanouir. « Elle dénonce le communautarisme et y cède en même temps en se réclamant d’un communautarisme majoritaire. Elle est dans une vision d’une communauté cloisonnée et figée », note l’historien Grégoire Kauffmann, auteur du livre Le Nouveau FN. Les vieux habits du populisme (Seuil, 112 pages, 11,80 euros). Pas question, en revanche, de donner des détails sur ces « peuples » qui seraient incompatibles avec les Français… « Elle est sur l’euphémisation des éléments les plus clivants », relève M. Kauffmann.

En utilisant le terme de « religion », la fille de Jean-Marie Le Pen tente par ailleurs de disqualifier le discours de ses opposants pour se ranger, elle, du côté de la raison. Ce qualificatif est utilisé une autre fois quand elle évoque, dans une même volonté de dénigrement, la« religion du multiculturalisme ».

Le multiculturalisme

CE QU’ELLE A DIT

« Derrière le multiculturalisme et le communautarisme sur le sol de notre patrie, vient la remise en cause de la liberté, de toutes les libertés, celles notamment conquises par les femmes, à quel prix ! Notre pays vit une période folle qui voit les droits des femmes s’effacer, de plus en plus rapidement, derrière les victoires du fondamentalisme ! »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Le marinisme se distingue par certaines cohérences. En règle générale, la « société multiculturelle » est synonyme de « société multiconflictuelle ». Pour étayer ce propos, le Liban, contre-modèle de l’extrême droite française depuis les années 1980, sert toujours d’argumentaire. « Le Liban fut le triste exemple, la guerre civile entre des communautés qui tôt ou tard découvrent qu’elles ne sont pas faites pour vivre sans conflit, pour travailler, voter, se gouverner ensemble », explique Marine Le Pen dans son discours. D’où sa volonté de maintenir des cloisons entre les civilisations : « Oui au multiculturalisme au niveau de la planète, non au multiculturalisme dans un seul pays. »

Un différentialisme que la présidente du FN affirme avec force, comme rarement ces dernières années. Son propos n’est pas sans rappeler celui des tenants de la Nouvelle droite, qui, au cours des décennies 1970-1980, ont contribué à renouveler le logiciel de la droite et de l’extrême droite dans une logique élitiste et identitaire. « La Nouvelle droite se place dans le refus de la fin de l’histoire. Son chef de file Alain de Benoist postule que le monde périra s’il n’y a plus de civilisations. Il parle d‘idéologies humaines », rappelle Jean-Yves Camus, de la fondation Jean-Jaurès.

Les femmes

CE QU’ELLE A DIT

« Notre pays vit une période folle qui voit les droits des femmes s’effacer, de plus en plus rapidement, derrière les victoires du fondamentalisme ! Je dis aux Françaises, et à tous ceux qui les aiment pour ce qu’elles sont, qu’elles pourront compter sur moi !  »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

D’une pierre deux coups. Depuis les agressions du Nouvel An 2016, à Cologne, Marine Le Pen a épousé la cause des femmes pour mieux dénoncer l’immigration et l’« islamisme ». Une manière d’essayer de rattraper son retard auprès de l’électorat féminin, tout en restant fidèle à ses fondamentaux. « Notre pays vit une période folle qui voit les droits des femmes s’effacer, de plus en plus rapidement, derrière les victoires du fondamentalisme ! Je dis aux Françaises, et à tous ceux qui les aiment pour ce qu’elles sont, qu’elles pourront compter sur moi ! », promet la candidate dans son discours. Cette posture a été adoptée depuis plusieurs années par l’allié néerlandais du FN, le PVV, parti farouchement anti-islam, qui prend la défense des droits des homosexuels dans le même ordre d’idées.

La cause des femmes n’a rien de naturel au Front national. Le 1er mai 2016, une partie des cadres et de la base frontiste s’était offusquée lorsque la députée européenne Sophie Montel avait assuré que la formation d’extrême droite défendait « la non-remise en cause de l’avortement » et « le droit de la femme à disposer de son corps ». Mme Le Pen elle-même utilisait encore, en 2012, l’expression d’avortements « de confort ».

Les réprouvés

QU’ELLE A DIT

« Il faut se souvenir de toutes celles, de tous ceux qui ont combattu, qui ont parlé, qui ont raconté, qui ont témoigné. Ils ont été les témoins de l’ombre, les héros anonymes d’un combat pour la France aussi essentiel, aussi vital que peu d’autres. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Le passage pourrait presque être interprété comme un hommage à Jean-Marie Le Pen. Il rend grâce aux militants d’extrême droite des dernières décennies. Face aux tenants de la « religion immigrationniste », Marine Le Pen appelle à « se souvenir (…) des héros anonymes »« prophètes d’un monde qui vient », que « la caricature » aurait dépeint en « adeptes de l’exclusion, de la fermeture », en « nostalgiques d’un passé condamné ». L’extrême droite s’est longtemps vécue – et pour certains se vit encore – comme une famille de« réprouvés », ostracisée par la société et la classe politique. Mme Le Pen, comme pouvait le faire son père avant elle, salue donc ces militants, qui constituent à ses yeux l’avant-garde. Toutefois, une différence est à noter par rapport au cofondateur du FN : dans l’esprit de sa fille, la victoire culturelle a été remportée par son camp, qui aurait dépeint le « réel » avant les autres. Nul besoin, donc, de continuer à se voir comme un perdant magnifique.

Les références

E QU’ELLE A DIT

« De Pékin à Brasilia et de N’Djamena à Calcutta, et aussi d’Alger à Montréal, cette France-là, la France de Victor Hugo et de Claude Lévi-Strauss, la France du général de Gaulle et d’André Malraux, était bien vivante et elle était attendue. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

René Girard, Claude Lévi-Strauss, André Malraux, Victor Hugo… Le Panthéon dressé par Marine Le Pen dans son discours ne répond en rien aux canons traditionnels des références du « camp » national. « Si elle avait voulu parler avec les mots du nationalisme, elle aurait pu citer Maurice Barrès par exemple, sur la querelle du cosmopolitisme. Mais elle préfère utiliser des références connues et acceptables, note Olivier Dard, spécialiste du nationalisme français. Elle est plus dans l’occupation d’un espace que dans une filiation idéologique. Il faut imaginer Charles Maurras faisant l’éloge de Victor Hugo… Elle n’a pas le souci de la cohérence idéologique. »

Le Front national aime brouiller les pistes pour essayer de rejeter l’étiquette d’extrême droite. Dans le passé, il n’a pas hésité à mettre Jaurès sur ses affiches ; Marine Le Pen à citer Raymond Aron à la télévision ; la section FN de Sciences Po à se baptiser du nom de Jean Moulin. Peu importe la cohérence historique, ni que d’anciens collaborateurs aient contribué à la fondation du Front national.

La posture gaullienne

CE QU’ELLE A DIT

« Qu’est-ce que la France si elle n’est pas la France libre, non alignée, toujours debout quand il s’agit d’affirmer la liberté des peuples à choisir leur destin ? »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Certaines références sont encore plus acceptables que les autres. Tout au long de son discours, Marine Le Pen file la métaphore de la « France libre » pour tenter de se placer dans les pas du général de Gaulle, une des rares personnalités politiques dont elle cite le nom. Dans son esprit, l’homme du 18-Juin est synonyme d’indépendance, de souveraineté et de grandeur. « Le moment est venu de remettre la France, libre, égale et souveraine, parmi les autres nations, elles-mêmes libres, égales et souveraines », lance-t-elle. Et de plaider pour une France « non-alignée » – sur les Etats-Unis, en particulier. Ces dernières années, les positions du FN sur la scène internationale collent souvent à celles de la Russie de Vladimir Poutine.

Mme Le Pen, dont le bras droit Florian Philippot se réclame du général, veut se tailler un costume gaullien depuis plusieurs années. Dans son discours de Fréjus, elle glisse des références implicites à l’ancien président de la République. Lorsqu’elle affirme que le multiculturalisme a « une apparence » – « le respect de toutes les différences » – et une « réalité » – « celui de les détruire toutes », son propos évoque celui du général de Gaulle à la suite du putsch des généraux à Alger, le 21 avril 1961. « Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques », déclarait-il alors à la radio. Savoureux, quand on se rappelle que le Front national a été fondé par des partisans de l’Algérie française et d’anciens membres de l’OAS.

Un libéralisme national

CE QU’ELLE A DIT

« Pour que se lèvent à nouveau les forces du progrès, du renouveau, de la grandeur française, il faut à la fois que s’allègent à l’intérieur les contraintes et l’injustice fiscales, les contraintes réglementaires, juridiques, qui sanctionnent la réussite, qui découragent l’initiative et privilégient la rente sur l’investissement à risque, et que se renforcent à l’extérieur le principe de la préférence pour soi et de primauté de la Nation. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Marine Le Pen prend dans ce discours un virage sémantique frappant. Elle plaide d’un côté pour que « s’allègent à l’intérieur [du pays] les contraintes et l’injustice fiscales, les contraintes réglementaires, juridiques, qui sanctionnent la réussite, qui découragent l’initiative » et de l’autre pour « que se renforcent à l’extérieur le principe de la préférence pour soi et de primauté de la nation ». Un décalque quasi-parfait de la position défendue par sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, réputée plus libérale.

Dans un autre passage de son discours, la présidente du FN déplore l’assistanat – sans utiliser le terme – en regrettant « l’enfermement malheureux dans l’assistance et même l’asservissement des uns et la spoliation des fruits du travail des autres ». Une manière de répondre aux critiques de la droite et de certains au sein de son camp qui voient dans son programme économique un avatar de la gauche. En défendant à la fois l’intervention de l’Etat et une plus grande liberté pour les entrepreneurs, la députée européenne tente de ratisser le plus largement possible, au risque du grand écart.

Un capitalisme national

CE QU’ELLE A DIT

« Croissance régulière, monnaie nationale, égalité sociale, diffusées à tous les bénéfices du capitalisme national. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Marine Le Pen assure s’opposer aux excès du libre-échange, pas au capitalisme en tant que tel. Dans son esprit, ce dernier doit être raisonné et au service des intérêts de la nation. La présidente du FN plaide dans son discours pour que les salariés « aient une plus large part » aux résultats des entreprises « en tant qu’associés en capital ». Il faut « que le succès de quelques-uns participe davantage au progrès de tous, qu’un capitalisme national entraîne mieux et davantage la France vers plus grand, plus riche, plus fort », estime-t-elle.

« Le capitalisme national tel que l’économiste Maurice Allais l’a pensé était praticable dans les années 1960-1970, mais plus dans les années 2010, estime Jean-Yves Camus, de la fondation Jean-Jaurès. L’économie n’était pas aussi financiarisée, il y avait un plan, les transferts de souveraineté n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui… Elle reste sur un modèle d’hier. » De fait, l’idée n’est pas neuve au sein du Front national. « C’est une reprise de Bruno Mégret [ancien numéro 2 du FN dans les années 1990]. On ne dit pas que les actionnaires doivent accumuler les dividendes mais que les Français doivent devenir copropriétaires des entreprises. Le programme pour les législatives de 1993 défendait déjà cela », rappelle l’historien Nicolas Lebourg.

Le progrès

CE QU’ELLE A DIT

« Au-delà de nos différences, au-delà de nos histoires personnelles et de nos préférences partisanes, au-delà des formules et des politiques, nous avons la France en commun. »

CE QUE ÇA VEUT DIRE

Après avoir dépeint pendant près d’une heure un tableau sombre de la France, Marine Le Pen offre un dégagement qu’elle veut porteur d’espoir. La présidente du FN souhaite « que se lèvent à nouveau les forces du progrès, du renouveau, de la grandeur française » ; elle dit vouloir mener le combat pour « la liberté » et le « véritable progrès »« C’est la première fois que j’entends l’extrême droite investir le vocabulaire ’progressiste’», assure l’historien Nicolas Lebourg. Une nécessité pour essayer de rassembler au second tour de la présidentielle.

La conclusion de la candidate frontiste pourrait même être reprise au mot près lors de l’entre-deux tours. « Au-delà de nos différences, au-delà de nos histoires personnelles et de nos préférences partisanes, au-delà des formules et des politiques, nous avons la France en commun », affirme-t-elle, s’adressant à l’ensemble des Français.

Pour autant, l’optimisme – dimension essentielle pour qui veut entraîner une majorité derrière soi lors de ce type de scrutin – n’imprime pas encore son propos. « Les fondamentaux de son discours n’ont pas beaucoup évolué par rapport à celui qu’elle avait prononcé à Tours, en 2011, note Grégoire Kauffmann. Elle est dans une sorte d’autisme rhétorique, son propos est toujours anxiogène et catastrophiste. Au fond, ce discours n’est pas vraiment celui de la France apaisée. »

 

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