Allocution de Jean Chambaz lors de la cérémonie inaugurale du campus Jussieu en présence de François Hollande

Jussieu le 29 septembre 2016

Monsieur le Président de la République
Madame et Messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les hautes autorités,

 Chers collègues et amis, chers étudiants,

C’est un grand honneur et une grande satisfaction de vous accueillir aujourd’hui à l’Université Pierre et Marie Curie pour célébrer la rénovation du campus Jussieu que nous avons attendue si longtemps. Il y a en effet 20 ans que le Président Chirac a engagé ce grand chantier.

Je voudrais tout d’abord remercier très chaleureusement l’ensemble de notre communauté d’avoir accepté des conditions de travail difficiles, parfois pénibles, et d’avoir pleinement assuré nos missions tout en renforçant la reconnaissance et l’attractivité de l’UPMC. Belle illustration de l’engagement et de la passion des acteurs du service public d’enseignement supérieur et de recherche dans l’exercice de leurs métiers.

Ce chantier était indispensable pour des raisons de santé publique.

Le lancement du chantier a marqué une étape importante dans la lutte contre le scandale de l’amiante. Je veux rappeler que l’action opiniâtre du comité amiante a été essentielle. Je salue ici la mémoire des travailleurs qui ont bâti Jussieu comme celle des collègues chercheurs, enseignants-chercheurs, techniciens, ingénieurs ou personnels administratifs morts de mort lente d’avoir inhalé ces fibres et penser avec vous à ceux qui subissent cette maladie professionnelle dans leur quotidien. Cela reste un problème majeur de santé publique et je veux redire ici la détermination de l’université à assurer le suivi post-exposition de ses agents.

Ce chantier était aussi indispensable pour construire les équipements permettant à une université de recherche de tenir son rang dans le concert mondial. Cette ambition n’était pas partagée par tout le monde dans un pays où les universités sont encore trop souvent perçues comme une charge pour la dépense publique. Fallait-il maintenir le campus à Jussieu ou bien le raser comme le proposait le député Alain Griotteray dans le Figaro en juillet 1996 ? N’y avait il pas meilleur parti pour valoriser cette emprise foncière au coeœur de Paris ou bien encore des affectataires plus nobles ? La Cour des Comptes, dans son fameux rapport, a pointé le coût des tergiversations de l’Etat qui représente plus du tiers du coût global de l’opération.

Je tiens, au nom de l’université, à souligner la détermination, la pugnacité et la force de conviction déployées par mes prédécesseurs – Jean Lemerle, Gilbert Béréziat, Jean Charles Pomerol et Maurice Renard pendant ces vingt années et à les remercier vivement.

Je remercie aussi ceux des présidents et directeurs de l’EPCJ puis de l’EPAURIF qui ont joué un rôle essentiel pour le succès de l’opération : Bernard Dizambourg, Bernard Saint-Girons, Michel Zulberty et Thierry Duclaux, ainsi que les équipes de l’Epaurif et de l’UPMC.

Installer la Faculté des Sciences à la Halle aux Vins, Marie Curie y pensait déjà dans les années vingt. Ce n’est qu’en février 1958 que la décision fut prise, non sans mal. Il faut écouter les académiciens Bernard Dujon ou Ghislain de Marsilly raconter les manifestations auxquelles ils participaient alors, tout jeunes étudiants, de la Sorbonne à la Halle aux vins, corps professoral en tête, en scandant « l’élite, pas les litres ».

Après les massives barres de Cassan, le choix de Malraux et du Doyen Zamansky s’est porté sur Edouard Albert, un architecte qui intégrait l’art contemporain dans ses réalisations audacieuses. La mort prématurée d’Albert, le départ de Malraux puis le choc pétrolier n’ont pas permis l’achèvement du projet.

Il faut saluer le travail remarquable des équipes d’architectes en charge, 50 ans plus tard, de la construction de l’Atrium, de la rénovation du secteur Ouest puis du secteur Est – les agences Périphériques, Reinchen et Robert, Archi Studio. Ils sont parvenus à mettre en valeur l’œuvre d’Albert tout en la complétant et l’adaptant aux exigences contemporaines de la science et de la société.

Quel choc pour ceux qui gardent en mémoire un campus retranché derrière ses grilles et ses douves, aux sous-sols improbables et dont la vue n’était supportable que du haut de la tour Zamansky … car on ne la voyait plus !

Le nouveau campus, aéré, lumineux, végétalisé met remarquablement en valeur l’œuvre d’Albert tout comme la collection unique d’œuvres qui constitue un véritable musée en plein air, complétée enfin par le Calder que nous venons d’installer après cinquante années d’itinérance. Le campus s’ouvre aujourd’hui à la ville vers la place Jussieu et la rue des Fossés Saint-Bernard qui offre un large accès piétonnier à la Seine.

Abritant les infrastructures lourdes indispensables pour soutenir la compétition internationale en recherche, il représente de facto l’un des sites industriels majeurs de Paris.

Le campus fait une large part à la réussite des étudiants avec un bâtiment, l’Atrium, dédié à la licence, des bibliothèques aux standards internationaux, des amphithéâtres et salles rénovés, des espaces de vie étudiante sans oublier les installations sportives et culturelles.

Il abrite enfin un centre de conférences international autour de l’Auditorium dans lequel nous sommes rassemblés aujourd’hui.

Nous disposons ainsi d’un outil formidable au service de notre mission. Au cœur de la capitale, c’est un des lieux emblématiques de la science française.

Il participe d’un effort plus global effectué par l’Etat, la Ville et la Région pour rattraper le retard pris dans l’entretien du patrimoine immobilier des universités parisiennes.

Il reste encore beaucoup à faire et l’effort doit être soutenu dans la durée.

Pour l’UPMC, c’est la rénovation indispensable des bâtiments de la faculté de médecine datant des années 60 et qui n’ont pas résisté au temps.

A Jussieu, c’est la construction de Paris Parc, un lieu de 15 000 m2 dédié aux échanges entre Sorbonne Universités et les entreprises, grâce à l’engagement de la Ville de Paris et aussi de l’Etat et de la Région. Paris Parc sera un catalyseur d’échanges, de créativité d’innovation, de formation à l’entrepreunariat.

Ce projet aura attendu près de dix ans pour se concrétiser, après bien des vicissitudes qui illustrent le rapport difficile des services de l’Etat avec l’immobilier universitaire.

Dans le même temps, dans le cadre de sa mission actuelle sur le campus, l’Epaurif parachèvera les réseaux techniques, construira le restaurant du personnel, celui des étudiants pour le compte du CROUS, réinstallera la halte garderie et aménagera un jardin de 2 hectares.

Ces opérations permettront la destruction de la barre Cassan le long de la rue Cuvier où nous construirons une résidence étudiante, une résidence pour chercheurs internationaux et un gymnase permettant d’accueillir des compétitions sportives. Restera la rénovation indispensable de l’autre barre Cassan le long du quai Saint-Bernard qui héberge notre institut de biologie Paris Seine.

D’aucuns continuent de s’interroger : n’est ce pas du gaspillage des deniers publics si précieux car plus rares… et pour une seule université, fût-elle la première dans tous les classements ?

Cet effort était et reste nécessaire.

Appréhender les transformations de la société et du monde et accompagner le changement de civilisation dans lequel nous sommes engagés nécessite des cadres et des leaders non pas formatés sur des modèles datés mais formés à l’esprit critique, à la créativité, armés d’une conscience citoyenne des enjeux de développement durable de la planète. C’est la mission des universités.

Les universités jouent aussi un rôle clé dans le développement économique, social et culturel, comme le démontre l’étude sur l’impact économique des universités de recherche en Europe récemment publiée par la Ligue Européenne des Universités de Recherche dont nous sommes membres avec Strasbourg, Paris Sud, Cambridge, Oxford et une quinzaine d’autres. Les performances des universités de recherche françaises sont du même ordre que celles de leurs illustres partenaires avec plus de 4 euros de retour sur l’économie pour un euro investi et plus de 4 emplois générés pour un emploi créé à l’université.

Et cette démonstration de l’effet levier des universités ne prend pas en compte leur rôle intégrateur, un rôle essentiel renforçant la cohésion sociale et contribuant aux choix citoyens par la diffusion du savoir.

Le caractère global et complexe des enjeux auxquels le monde est confronté impose d’apporter du sens par la combinaison des savoirs et des approches. Il nous faut dépasser la fragmentation issue il y a 45 ans de la création des universités parisiennes sur des bases disciplinaires.

C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés il y a dix ans des universités Paris Sorbonne et Panthéon Assas puis avons créé Sorbonne Universités avec le Muséum National d’Histoire Naturelle, l’université technologique de Compiègne, l’INSEAD, le pôle supérieur Paris Boulogne Billancourt et bien sûr nos partenaires CNRS, INSERM, IRD et INRIA qui sont indissociables d’une université de recherche comme l’UPMC.

L’initiative d’excellence de Sorbonne Universités – que porte avec dynamisme le Président Tuot et son équipe que le remercie – a permis à nos communautés de se 6 rencontrer et d’élaborer ensemble des projets ambitieux en recherche, en formation dès la licence, et en vie de campus.

La dynamique ainsi engagée nous amène à constituer une nouvelle université avec Paris Sorbonne – dont je salue le Président Jobert et l’ensemble des collègues présents. Nos deux conseils d’administration nouvellement élus en ont adopté les modalités de préparation au printemps pour une création au 1er janvier 2018.

Combinant les humanités, la médecine, les sciences et l’ingénierie, la nouvelle université renforcera sa visibilité et son attractivité. Elle sera ainsi mieux en mesure de se faire entendre pour assurer à ses communautés le temps long et la liberté indispensables à la fécondité de la recherche comme de la formation. Creuset de l’interdisciplinarité, elle promouvra l’excellence au cœur des disciplines qui en est la condition première. Sa mise en place s’accompagnera d’un renforcement des coopérations avec nos partenaires au sein de Sorbonne Universités.

La nouvelle université contribuera au rayonnement de la recherche et des formations universitaires à Paris avec les autres universités, les autres regroupements parisiens ou franciliens. Notre arène est mondiale. Nous portons en commun la responsabilité de développer les coopérations fructueuses existant depuis des décennies entre nos communautés. Comme toutes les grandes capitales, Paris peut, doit porter plusieurs universités de recherche de premier plan.

Nous ambitionnons tout à la fois de contribuer à la recherche au niveau mondial et d’assurer la réussite de nos étudiants. Cette réussite est exigeante, elle s’appuie sur l’acquisition préalable des connaissances requises et le choix de son orientation en fonction de ses capacités. Rien n’est pire pour les jeunes que la sélection par l’échec, à quelque moment de leur vie qu’elle s’opère, qui porte atteinte à l’estime de soi et obère la perspective d’un projet de vie dans lequel engager son énergie. Préparer les jeunes à jouer demain un rôle moteur dans les transformations de l’économie, du monde et de la société appelle un discours lucide, honnête et exigeant, leur permettant de maîtriser leur destin.

Presque 20 ans après Bologne qui a renouvelé le cadre Européen des formations avec l’avantage très actuel de définir 3 niveaux de connaissances et compétences et les césures nécessaires entre ces niveaux, certains continuent à regarder vers le modèle anglo-saxon, en invoquant je ne sais quel « bachelor » pour lequel il serait légitime de sélectionner en laissant la licence universitaire absorber à moindre qualité la massification ou encore à proposer un modèle 4+1 ou bien un bloc masterdoctorat. Les universités ont une autre ambition pour les jeunes et l’avenir de l’Europe.

L’université est une entreprise de longue haleine. Les fruits en sont récoltés après les mandats des responsables, mais nous avons la responsabilité d’assurer la confiance, la liberté et un cadre stable nécessaires à sa mise en œuvre ; conditions qui appellent à aller plus loin dans l’autonomie, notamment pédagogique où la France reste dans la queue du peloton Européen ; cela va de pair avec un contrôle ex-post rigoureux des engagements pris.

L’université demande tout à la fois une diversification des ressources et un fort soutien de l’Etat à sa mission de service public, que ce soit par les crédits budgétaires ou les crédits extra-budgétaires, dont le saupoudrage, s’il marquait le PIA3, en ruinerait l’ambition. Monsieur le Président, Je suis convaincu que notre communauté, forte de ce beau campus inauguré aujourd’hui, saura relever ces défis pour servir la connaissance, la jeunesse et les ambitions de notre pays.

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