LA VOLONTÉ DE PUISSANCE NUMÉRIQUE DE LA CHINE par Christian SAUTTER et Catherine CADOU

Dans le brouillard épais qui a couvert la Manche à la suite du Brexit, nous n’avons pas vu passer un supertanker chinois qui aurait dû attirer l’attention des Européens trop attentifs à contempler leur nombril londonien.
Quelle information stratégique avons-nous ratée ? La Chine vient de dépasser les Etats-Unis en nombre de supercalculateurs installés (I New York Times 210616). Sur les 500 plus gros ordinateurs du monde, la Chine en possède 167 et les USA 166.
Et la bécane la plus rapide est chinoise : Sunway TaihuLight System, au Centre National des Super Ordinateurs, implanté à Wuxi. Située dans le delta du Yang-Tse, Wuxi fut le siège d’une des premières dynasties (au XIe siècle avant JC) et prospère aujourd’hui comme cité high tech, avec une forte industrie de panneaux solaires et ce centre désormais fameux de recherche fondamentale.
A quoi servent ces machines qui font des milliers de milliards d’opérations par seconde ? Essentiellement à mettre au point de nouvelles armes et de nouveaux soins. Rappelons que le général de Gaulle avait décrété le Plan Calcul pour que le perfectionnement de la bombe nucléaire française ne soit pas dépendant des super-ordinateurs américains. Par ailleurs, toutes les recherches sur le génome requièrent une puissance considérable.

Le message chinois est donc tout à fait clair. L’Empire du Milieu a l’ambition publique de se porter à la frontière technologique et de rivaliser dans ces activités de pointe, militaires et civiles, avec les pays les plus avancés, Etats-Unis et Europe.
C’est une preuve de plus que l’État chinois poursuit, depuis 1979, une stratégie industrielle obstinée et couronnée de succès. Il est impossible de ne pas rappeler à des amis lassés combien cette volonté de rattrapage ressemble à la démarche japonaise entamée à l’époque Meiji, en 1868, faite de fierté nationale et de ténacité acharnée, dont le slogan était « Une nation riche, une armée forte ». L’ « impératif industriel », sur lequel Stoléru et Ésambert écrivaient des livres toniques il y a trente ans, est une madeleine gaulliste en France et un impératif catégorique en Chine.

Pékin est-il satisfait de cette médaille d’or, acquise de haute lutte ? Apparemment pas. Il y a un ver dans le fruit ! Les composants de ces merveilles sont à 91% américains et fournis par Intel. Qu’à cela ne tienne : le gouvernement vient de mettre 150 Mds$ pour combler le retard sur les microprocesseurs. Retenez bien cette somme (de l’ordre de 130 Mds€) : au casino technologique, on ne joue pas avec des clopinettes.

Les Etats-Unis regardent-ils cette performance chinoise d’un œil bonhomme ? Oui et non. Le secteur privé n’en a cure (sauf Intel qui voit sa position dominante menacée) car il n’a que le big data à la bouche. Entre Apple, Google, Facebook et Amazon, c’est à qui possèdera la plus grosse mémoire. Partout, ils installent des « usines » gigantesques, qui stockent et exploitent des Himalaya de données sur vous et moi. Le but n’est pas de faire des calculs super rapides mais de trouver instantanément dans ces gigantesques meules de foin, les aiguilles qui piqueront votre curiosité de consommateurs et vous proposeront des publicités ou des offres d’achats correspondant à votre profil le plus intime. Une grosse mémoire et un petit intellect suffisent pour vendre du rêve.

Le gouvernement américain est davantage vigilant, car il ne peut ignorer la dimension militaire du projet chinois. Dans la course numérique aux armements, il ne veut pas être dépassé. C’est pourquoi le président Obama a signé en juillet 2015, la National Strategic Computing Initiative (Décision, qui ne demande pas l’approbation du Congrès, pour lancer une nouvelle stratégie nationale sur les ordinateurs). L’objectif est d’atteindre la taille « exa » au cours de la prochaine décennie. Taille « exa », qu’est cela ? L’exaflop est la capacité de faire un quintillion d’opérations par seconde. Le quintillion vient après le million, le billion (que nous appelons milliard), le trillion et le quadrillion. Vous suivez ? Un exaflop, c’est un million de milliards de calculs par seconde. Ouf !

Et l’Europe dans ce choc de géants ? Elle n’est pas en si mauvaise posture ; sur les 500 ordinateurs les plus puissants, elle en possède 105, ce qui n’est pas ridicule comparé aux 167 chinois et aux 166 américains. Nous sommes (encore) dans la cour des grands ! Le Japon ne boxe pas dans la même catégorie que l’Europe, avec ses 29 systèmes (mais il doit se comparer avantageusement aux pays européens pris isolément).

De cette saga digitale, trois leçons peuvent être tirées. La première est que la Chine change vite, sans que nous ne nous en rendions vraiment compte. Adieu, les textiles et les chaussures bas de gamme made in China. C’est maintenant au Bangladesh que les usines s’effondrent sur des femmes surexploitées. Bientôt, les IPhones, fabriqués sur la côte avec des logiciels de la Silicon Valley et des composants japonais ou coréens, seront concurrencés par de nouveaux produits incorporant une plus forte valeur ajoutée chinoise. Il est surprenant que la Chine n’exporte pas massivement des automobiles, comme le Japon des années 1970 et 1980, mais le marché intérieur – le plus important du monde – semble pour l’instant suffire au bonheur des industriels locaux (qui commencent discrètement à faire sentir aux étrangers qu’on pourra bientôt se passer d’eux).
Le secteur des biens d’équipement, ce que l’on fait de mieux dans l’industrie, (n’est-ce pas, chers amis allemands ?), n’est pas ignoré par les stratèges de Pékin. Au point que ces grands joueurs de go sont en train de placer une pièce décisive dans le territoire de l’adversaire. Le géant chinois de l’électroménager Midea met un gros paquet d’argent pour prendre le contrôle de Kuka, un des fleurons de la machine-outil allemande (Les Échos 270616). La Chancelière allemande a toussé, sans s’opposer à ce rachat. Les autres industriels allemands ont trouvé trop salée la note d’un rachat. Et tout le monde a fait semblant d’être rassuré par la promesse que le siège social et plusieurs sites de production resteraient en Allemagne jusqu’en 2023.
Quand on se réfère aux royaumes chinois d’avant Jésus-Christ, 2023 c’est demain pour un Chinois bercé par la longue durée. La myopie des capitalistes, même allemands, face à la montée de la marée chinoise, est attristante.

Deuxième leçon : la Chine est un défi économique, et nous ne pourrons être à la hauteur que si les Européens sont unis et proactifs, afin d’éviter d’être broyés entre les mâchoires américaine et chinoise. Ce n’est pas vraiment un problème néocolonial de domination et de dépendance. C’est tout simplement l’avenir de la jeunesse européenne qui est en cause. Les plus brillants seront-ils aspirés par les côtes orientales et occidentales de l’océan Pacifique, ou trouveront-ils leur bonheur entre Baltique et Méditerranée ?
Dans le débat sur la Brexit, on a appris après ce Waterloo européen, que les chercheurs britanniques, parmi les meilleurs au monde, dépendaient de façon vitale des 4 milliards d’euros que l’Union Européenne versait aux labos de Cambridge ou d’Oxford, remportant de nombreux appels à projets. Comparez ces 4 milliards d’euros aux 130 que la Chine va consacrer au seul secteur des composants électroniques ! Il est urgentissime que l’Union Européenne investisse massivement dans la Recherche et le Développement en siphonnant l’argent d’une Politique agricole commune que les paysans sont les premiers à critiquer et en empruntant massivement l’épargne européenne, qui déborde, pour la miser dans la recherche fondamentale et l’enseignement supérieur. J’ai appelé ce programme autrefois : « Super Esprit », en mémoire d’une initiative française des années 1980.

Troisième leçon : l’Afrique est urgente. Les autorités chinoises se baladent partout avec un carnet de chèques dodu, pour construire les infrastructures de transport qui manquent cruellement au développement économique de ce continent doté de tant d’atouts et qui sera à terme le plus peuplé de la Terre. Les routes sont construites par des entreprises chinoises, avec de la main-d’œuvre chinoise, et payées par des fournitures à long terme d’énergie et de matières premières, selon les termes d’accords obscurs passés avec des souverains corruptibles. Le développement de l’Afrique, francophone et anglophone, est une urgence vitale pour les pays qui la composent, et pour nous qui ne pourrons contenir les flots de réfugiés sur la rive sud de la Méditerranée.

Laissons Boris Johnson à ses bouffonneries et lançons Super Esprit, Super Erasme et Super Lomé !

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