LE RELÂCHEMENT DU NŒUD SOCIAL lettre de Christian SAUTTER et Catherine CADOU à leurs amis

De l’ouest, ne vient pas que la pluie. Il nous arrive aussi de bien étranges nouvelles. C’est la saison des assemblées générales des grandes sociétés et le New York Times se régale de publier des informations toutes fraiches sur les rémunérations extravagantes des chefs d’entreprises américaines (300516). Commençons par une grosse larme de crocodile (de Floride) : les revenus des PDG ont baissé de 15% l’an dernier. Pour les dirigeants des 200 sociétés les plus importantes (dépassant 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires), la chute a été de 22,6 millions de dollars de revenu moyen en 2014 à 19,3 M$ en 2015. Ce ne sont que des dollars, moins forts que notre cher euro, mais notre cossu Carlos Ghosn, avec ses 15 M€ de gains venant de Renault et Nissan, serait dans la voiture balai de ce peloton doré. On est toujours le gagne-petit de quelqu’un !

 L’essentiel de l’article du quotidien américain n’est pas dans ces chiffres pharamineux mais abstraits. Le journaliste apporte quatre informations passionnantes. La première est que l’évolution de la rémunération ne récompense pas toujours une hausse du cours de Bourse. M. Daumann a gagné 54 M$ en 2015, en hausse de 22%, alors que la valeur boursière de sa société, Viacom, a chuté de 43%. Deuxième info : les gains sont fixés par des groupes de « potes » (chummy board members) plutôt que selon des critères objectifs. Troisième info : la rémunération des PDG est 523 fois plus élevée que celle du salarié moyen. Même si les chiffres sont approximatifs, l’évolution est indubitable : 30 fois en 1978 ; 59 fois en 1989 : 383 fois en 2000.

Dernière information : il y a encore mieux ou pire, selon vos goûts. Les PDG d’entreprises sont loin d’être les champions à ces Jeux Olympiques de la cupidité. Ce sont les gestionnaires de fonds spéculatifs (hedge funds) qui sont sur la marche la plus haute : les cinq acteurs les plus doués de la spéculation internationale ont chacun touché plus d’un milliard de dollars. Les 25 meilleurs ont à eux tous accumulé une pelote de 13 Mds $ en 2015, soit dix fois plus en moyenne que les PDG d’entreprises « réelles » cités antérieurement. Et si ces Fonds gagnent autant, c’est parce que les épargnants et autres fonds de pension en attendent des rendements mirifiques pour leur pécule personnel. L’esprit de lucre descend bas.

Qu’en conclut l’article ? Nous sommes devant « l’orchestration d’un transfert de richesse à grande échelle vers quelques centaines d’individus, pour la plupart des hommes, et pour la plupart des blancs ».

 Ces chiffres jettent une lumière crue sur les débats politiques qui s’avivent aux Etats-Unis dans la perspective des élections présidentielles de novembre. La classe moyenne, dont le revenu stagne depuis des années alors que les coûts de l’éducation et de la santé augmentent, exprime une révolte silencieuse en écartant les candidats classiques de l’establishment et en se portant soit vers le populiste Trump (qui n’est pas lui-même un modèle de rémunération sobre !), soit, fréquemment, vers le socialiste Sanders. Le combat final entre Hillary Clinton, à tort ou à raison jugée proche de Wall Street, et Donald Trump qui se place en candidat des « petits blancs », est incertain. Il est d’autant plus douteux, qu’il se fera à coups de centaines de millions de dollars (pour l’achat de pubs à la télé), sans aucun plafond depuis que la Cour Suprême a décidé qu’un plafond sur les dépenses des candidats violerait la liberté des personnes (morales) !

Morale, tel est le mot-clé, haut placé dans « Le contrat social » de Jean-Jacques Rousseau, que j’ai acheté récemment dans une brocante normande. Ce texte publié en 1762 a un peu vieilli sauf sur l’essentiel : la vie en société est fondée non sur le droit du plus fort (ou du plus riche) mais sur un contrat moral. « Trouver une forme d’association, qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Une des conditions est « beaucoup d’égalité dans les rangs et les fortunes ». « Peu ou point de luxe, car il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par  la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l’État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion. » C’est plutôt bien écrit et d’une forte actualité américaine, et même européenne, comme en témoigne la récente élection autrichienne d’un candidat républicain n’appartenant pas aux partis traditionnels et battant d’extrême justesse un populiste xénophobe.

 Que nous dirait le « promeneur solitaire » de la France actuelle ? « Quand le nœud social commence à se relâcher, et l’État à s’affaiblir, quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s’altère et trouve des opposants. »

Ce que le philosophe appelle le « gouvernement », qui regrouperait aujourd’hui le pouvoir exécutif exercé par un Président touche-à-tout, un Premier ministre fonceur et des ministres dispersés, n’a pas la tâche facile : « Les peuples ainsi que les hommes ne sont dociles que dans leur jeunesse, ils deviennent incorrigibles en vieillissant ; quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ».

Et pourtant, dit-il, la réforme est nécessaire ! « C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir ».

 Si la « loi El Khomri » est si vivement contestée, c’est pour partie parce qu’elle dérange des habitudes ou menace les avantages acquis de corporations de salariés du transport routier ou ferroviaire, ou du secteur pétrolier. C’est surtout parce qu’elle est perçue comme ne tendant pas à lutter « contre la force des choses », contre le déséquilibre croissant du partage du revenu, de la richesse et du pouvoir entre une classe moyenne méprisée au pouvoir d’achat stagnant et à l’emploi fragilisé, et une élite parisienne qui vit dans un autre monde, global, numérique, opulent, et qui considère qu’elle fera le bonheur des Français malgré eux.

Espérons, comme Jean Auroux et d’autres bons connaisseurs du monde syndical y appellent, qu’un compromis sera trouvé au Parlement, qui garderait les éléments positifs pour l’égalité (par exemple le Compte Personnel d’Activité qui accorde des droits sociaux aux travailleurs devenus nomades de gré ou de force) et raboterait les exigences d’un Patronat, dont la mollesse à investir et à créer des emplois ne permet guère de donner des leçons de morale.

 Nous ne laisserons pas la conclusion au philosophe genevois, mais à une jeune femme extraordinaire. Que nous dit Rousseau ? Que les États, comme les hommes, sont mortels : « Quel État peut durer toujours ? », quand les cités grecques et la République romaine se sont effondrées. La France en a fait l’expérience en 1940. Et aussi : « Un peuple est toujours le maître de changer ses lois, même les meilleures ; car s’il lui plaît de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l’en empêcher ? » Le peuple allemand a voté pour Hitler et le peuple français a soutenu Pétain. 

 Mais le pire, incarné par Marine Le Pen, n’est pas sûr. La preuve, nous l’avons eue hier soir en assistant à la projection en avant-première du film « Divines » qui a obtenu la Caméra d’or du premier long métrage au récent Festival de Cannes. La réalisatrice, Houda Benyamina, est une femme jeune, née et grandie en banlieue, frêle d’apparence mais d’une énergie indomptable. Elle a embarqué dans une aventure de cinq ans (150 heures de rushes, 50 semaines de montage !), sa sœur qui joue le rôle principal, une équipe merveilleuse et un producteur téméraire.

Drôle et tragique comme est la vie loin des quartiers feutrés, le film se passe en-dessous du boulevard périphérique dans un bidonville de Roms et au-delà, dans le triangle constitué du centre commercial, du théâtre et de la mosquée, où prospère le trafic de drogue. L’héroïne, « décrocheuse » du lycée parce que  trop ambitieuse pour devenir hôtesse d’accueil, vit dangereusement, avec sa copine corpulente et attendrissante. Le film est indescriptible de finesse, de violence, d’humanité mais porte une morale claire : les jeunes des banlieues sont bourrés de talents et peuvent s’en sortir par leurs propres forces. La petite sœur, Oulaya Amamra, déjà actrice surdouée, va rentrer en septembre au Conservatoire !

 Aidons les jeunes femmes des « quartiers sensibles », qu’elles portent le voile ou pas, à réussir leurs projets. L’espoir est dans ces citoyennes !

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