CORMORANS ET MITTERRAND par Christian Sauter

Deux cormorans s’activaient dans une crique face à Ajaccio. Avec élégance et agilité, ils plongeaient longuement dans l’eau cristalline, pourchassant un banc de petits poissons délicieux. L’un noir, plus gourmand, poursuivait sa pêche miraculeuse, tandis que l’autre, brune, est venue déployer ses ailes pour les sécher dans le chaud soleil de l’automne corse. J’ai toujours aimé les cormorans, le seul être vivant qui sait à la fois voler, marcher et nager, doué d’un talent de survie à toutes les adversités.

 À l’invitation de « Corse Active », nous étions 120 à réfléchir à la façon dont le réseau que je préside, allait se développer dans les tourbillons du monde à venir. Je vois un sourire sur votre visage quand je mentionne « Corse Active ». Que ce sourire d’ironie devienne admiratif quand vous saurez que cette association, créée il y a douze ans par Isabelle Anthonioz-Gaggini, a, l’an dernier, accompagné et financé 254 entreprises corses, fondées par des chômeurs ou tournées vers l’économie solidaire. 707 emplois créés ou consolidés en une seule année (sur une île de 300 000 habitants), cela mérite respect et aussi quelques coups de canif dans la réputation d’oisiveté de l’Île de beauté ! Bravo à celui qui a monté, avec des personnes sans emploi, une scierie de bois de châtaignier (alors que la Corse importait son bois de construction ou d’ouvrage du continent !). Bravo à celle qui a lancé un réseau d’aide aux vieilles personnes isolées dans les villages de haute montagne, mobilisant plus d’une centaine de salariés.

La directrice régionale de la Caisse des Dépôts nous a tenu deux propos stimulants. « Faire crédit, c’est faire confiance ! » Les 500 salariés et les 2000 bénévoles de « France Active » sont des fabricants de confiance. Confiance des porteurs de projet dans leur propre avenir : avec le label France Active, ils ont une probabilité de réussite de 82% au bout de trois ans. Confiance des banquiers qui sont moins réticents à prêter sur des projets risqués d’inconnus qui ne sont pas au Rotary (plaisante Claude Alphandéry), mais qui sont soutenus par des réseaux respectés. Confiance des épargnants solidaires, qui ont fait affluer 19 millions d’euros en neuf mois dans les caisses de la Société d’Investissement de France Active, pour qu’ils soient investis dans des entreprises d’intérêt social et territorial.

 deuxième propos tonique : « Préparons-nous aux quatre transitions » en gestation, plutôt que de regretter l’âge d’or fantasmé d’un passé définitivement révolu. Transition territoriale : le pouvoir et l’argent se concentrent dans les métropoles. À nous d’aller au devant des nouveaux entrepreneurs qui éclosent dans les quartiers « politique de la Ville », dans les zones rurales et les friches industrielles. Transition démographique : il y a tant de services à apporter aux personnes très âgées et  aux mamans-solo. Transition énergétique : les initiatives citoyennes fusent de partout, certes moins en France qu’en Allemagne, mais peuvent multiplier les emplois, les liens sociaux, la qualité de vie. Transition numérique : elle offre des opportunités (réduire la paperasse, drainer des financements engagés) mais elle engendre des risques : quelques jeunes gens (on les appelle des « slashers », ceux qui tranchent d’un coup fulgurant, nous a dit l’un d’entre eux) peuvent inventer sur un coin d’ordinateur des systèmes de financement qui rendent d’un coup obsolètes nos belles et lentes procédures traditionnelles de financement ! À nous d’anticiper, plutôt que de nous adapter : finançons les innovations au carrefour du numérique et du social !

 Retour à Paris, dans la froide grisaille de la capitale. Lecture hilarante de la presse dans l’avion. La révolution est en marche : le gouvernement augmentera de 1 centime par an la fiscalité sur le diesel, et diminuera du même centime la fiscalité sur l’essence ! À ce rythme frénétique, il faudra dix ans pour que les prix de ces deux carburants s’égalisent. Cela me rappelle « l’an 1 de la fiscalité écologique » que, au sein du gouvernement Jospin, Dominique Voynet, ministre de l’Environnement et moi-même, en charge du Budget, avions lancé dans le budget 2000. Le dessein était d’augmenter de deux centimes par an la taxe sur le diesel pour combler l’écart … en sept ans. À une année des élections présidentielles de 2002, mon successeur normand à Bercy s’était empressé d’enterrer cette initiative qui aurait pu fâcher l’électeur populaire roulant en voiture polluante. Déjà commençait à sévir l’immobilité frénétique des responsables politiques fascinés par les sondages et les médias de l’instant.

C’est pourquoi j’ai lu avec bonheur le nouveau livre de Jean-Louis Bianco, où Politique s’écrit avec une majuscule : « Mes années avec Mitterrand » (Fayard).  Bonheur évident de se souvenir de six années de travail en commun, lui secrétaire général de la Présidence de la République et moi, secrétaire général adjoint, au service de celui qui restera pour moi « LE Président ». Bonheur de lire le livre droit d’un homme honnête qui ne met pas le chef de l’État sur un piédestal trop élevé et le conseiller sur un tabouret avantageux. Le lecteur friand de secrets restera sur sa faim. En particulier, l’affaire du « Rainbow Warrior » (ce bateau de Greenpeace pour observer les essais nucléaires français en Polynésie qui a été coulé par les services secrets français, avec mort d’homme) n’est curieusement pas évoquée, que l’Elysée a, pourtant, dû suivre de très près. Mais chacun comprendra mieux comment « fonctionnait » cet homme complexe et contradictoire qu’était François Mitterrand, en le voyant traverser et trancher des crises ébranlant le pays qu’il dirigeait.

Crise économique : l’application du « programme commun »  dès l’élection de 1981, a relancé la consommation alors que la reprise internationale attendue ne s’est pas manifestée. Le déficit extérieur s’est aggravé de façon dramatique et il a fallu dévaluer le franc par rapport au mark. La tension a monté jusqu’en 1983, où Mitterrand a choisi, malgré tant de conseils contraires des « visiteurs du soir », la rigueur et l’Europe, plutôt que l’aventure solitaire conduisant dans les griffes du FMI. Bianco, par touches légères, fait un portrait de la fonction présidentielle qui pourrait être lu avec profit par le maître actuel de l’Elysée : se concentrer sur les sujets essentiels ; analyser les conflits à partir de l’histoire ; écouter de nombreux avis par les canaux les plus divers ; définir une stratégie claire et adopter une tactique habile ; parler peu et écrire bien.

Cet homme, réputé pour « laisser du temps au temps », disait à Jean-Louis Bianco : «  On ne fait pas ce qu’on ne fait pas vite » ! Autrement dit, il faut se presser pour appliquer le programme sur lequel on a été élu.

Cet homme, souvent qualifié de « florentin », avait des convictions fermes : l’Europe, choisie en 1983, relancée après avoir maîtrisé l’obstruction britannique de Margaret Thatcher, renforcée avec la création d’une monnaie commune. La liberté, avec la mention de Sakharov devant les gérontes du Kremlin communiste. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, en parlant du nécessaire État palestinien devant la Knesset et en aidant Arafat à échapper au piège israélien tendu au Liban.

Dans ce précieux témoignage de celui qui a été le plus proche collaborateur du président François Mitterrand pendant neuf ans, le rôle du secrétaire général passe parfois trop inaperçu. Sur certains sujets cependant, la passion se réchauffe et nous fait vivre la crise de l’école privée (conclue par la démission du gouvernement Mauroy en 1984) ; la réunification de l’Allemagne en 1990 (avec l’insistance de Mitterrand pour que Kohl reconnaisse la frontière Oder-Neisse, c’est-à-dire la perte imposée par les Alliés en général et Staline en particulier, d’un immense territoire où habitaient avant la guerre 12 millions d’Allemands, refugiés à l’ouest après la débâcle) ; la crise de la Nouvelle-Calédonie (avec le drame de la grotte d’Ouvéa, puis les coups de fil quotidiens à Pisani qui était au cœur de l’île en révolte). 

Deux phrases m’ont frappé de ce livre qui ne se prend pas trop au sérieux. « Je n’appartenais pas par naissance au monde des puissants ». Cet ami, qui avait quatre grands-parents étrangers, est un enfant de l’école républicaine où il a fait le plus brillant des parcours. Plutôt que les ors de la finance ou les conforts du Conseil d’État, cet homme de conviction a choisi de commencer sa vie professionnelle dans l’administration sociale puis la Provence profonde : Jean-Louis n’est pas pétri de « petite ambition » !

Deuxième phrase, de Mitterrand, confirmant qu’un peu d’humour ne fait pas de tort à un Président de la République : « Ils disent que je suis vieux, c’est vrai. Mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes crétins dans ma vie et je sais une chose : on a l’âge de son projet ».

Christian Sautter

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