AVE PARIAS, un article de Christian Sauter, ancien membre de l’équipe Delanoë

L’actualité de la semaine nous en apprend de belles. D’un côté, « Amérique- Société Anonyme soustrait plus de 2000 milliards de revenus au fisc » (Les Échos, 7 octobre 2015). En clair, les 500 plus grandes multinationales américaines ont, en toute légalité, planqué des fortunes dans les paradis fiscaux et  privé ainsi le budget américain de 620 milliards de dollars d’impôts. En tête des grands cachottiers vient Apple, avec 181 Mds $ dans trois paradis fiscaux ; suivie de près par deux autres vertueux : General Electric (119 Mds $) et Microsoft (108 Mds $). Le président Obama en serait, paraît-il, fâché !

Le même quotidien économique nous révèle le  9 octobre que notre gouvernement a renoncé à réformer les « niches fiscales », contrairement à une promesse du candidat Hollande. Il y a 430 de ces niches où veillent des molosses de tailles inégales et qui portent sur 83 milliards de recettes perdues pour le Trésor public. Les plus massives vont du crédit d’impôt compétitivité emploi (13 Mds €) et du crédit d’impôt recherche (5,5), à l’abattement de 10% sur le montant des retraites (4,2) et au crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile (3,5). Tant d’efforts pour contenir la dépense publique et si peu d’acharnement pour trier les rabais sur la recette publique, en ne gardant que ceux qui bénéficient à l’emploi !

Autre information, préoccupante. France Stratégie, le nouveau nom de feu le Commissariat au Plan, fait des études intéressantes dont la dernière porte sur l’illettrisme (août 2015). En France, en 2011, 2,5 millions de personnes entre 18 et 65 ans, après avoir été scolarisées en France, sont en situation d’illettrisme, autrement dit, ont de grandes difficultés de lecture et d’écriture. Parmi les pays développés, nous sommes dans le peloton de queue avec l’Italie et l’Espagne, et nous nous comparons bien mal aux deux champions, le Japon (quatre fois meilleur que la France) et la Finlande (deux fois meilleure !).

Pour diminuer de moitié en dix ans notre score épouvantable et rejoindre ainsi la très estimable Finlande, il faudrait, selon l’étude, dépenser 50 millions d’euros de plus chaque année. Une paille lorsque l’on voit que la désolante suppression de l’écotaxe a coûté un milliard et que l’on contemple le vaste chenil des niches fiscales (les 83 milliards mentionnés plus haut).

Comment trouver un emploi de caissière ou de femme de ménage si l’on ne sait qu’à peine lire et écrire ? Dans notre société, les personnes illettrées sont de véritables « parias », des pauvres que l’on ne voit pas, que l’on méprise parfois, auxquelles, sauf quelques ONG au grand cœur, on ne tend pas la main.

Le mot « paria » apparaît justement dans le livre de Claude Alphandéry, dont j’ai parlé la semaine dernière. Jeune homme de bonne famille, Claude  était en khâgne au prestigieux lycée du Parc à Lyon. En janvier 1942, avec un copain, il voit trois hommes se saisir brutalement d’une mère et de son enfant. Le camarade parle de « racaille juive » et répond à Claude, quand celui-ci lui dit en faire partie : « Tu l’avais bien caché, tu n’as plus qu’à te planquer ». Et l’ami s’éloigne. Claude  a pensé : « Je me suis senti rejeté, exclu de la société, paria » ; et il plongea aussitôt dans le combat clandestin. 

La société japonaise a longtemps été organisée avec une classe d’intouchables, des hommes et des femmes qui, dès le treizième siècle, exerçaient des métiers jugés impurs, la boucherie, le travail du cuir, le soin des morts. Quand le pouvoir dictatorial des shogun Tokugawa a régi le pays du XVIIe au XIXe siècle, l’organisation sociale fut strictement codifiée en quatre castes ; par ordre décroissant, les guerriers, les paysans, les artisans et les commerçants. Sous la pyramide sociale, les eta furent isolés dans leurs métiers particuliers et réduits à vivre dans des hameaux spécifiques.

La Restauration Meiji  a aboli en 1871 les quatre castes et supprimé, en droit, la discrimination contre les eta. Mais il a fallu attendre les années 1920 pour que ceux-ci, devenus les « gens des hameaux » (burakumin), redressent l’échine, se regroupent en associations et demandent justice et réparations. Encore aujourd’hui, la discrimination n’est pas totalement éteinte.

Un très beau livre décrit l’enfance de deux garçons d’une famille d’eta juste avant 1914. Ce roman-documentaire d’une femme, SUÉ Sumii, s’intitule « La Rivière sans pont » (Tuttle, 1989, en anglais). L’école primaire du village rural dessert cinq hameaux, dont l’un est composé exclusivement de eta. Le père est mort durant la guerre russo-japonaise de 1905 (car les « gens des hameaux » sont mobilisés comme les autres !). La mère et la grand’mère exploitent un lopin de rizière qu’elles louent très cher et travaillent tous les soirs à confectionner des sandales en paille de riz. Pourtant brillants en classe, les deux gosses sont humiliés de mille façons par leurs camarades des autres hameaux, parce qu’ils sont pauvres et parce qu’ils sont supposés « puer ». Même le fils du prêtre, eta lui aussi, doit fuir vers la grande ville pour avoir une chance de perdre cette marque infamante, de poursuivre des études, de mener une vie normale.

Les préjugés sont si lents à tomber. Deux ou trois générations sont nécessaires pour assimiler les « parias » que sont souvent les étrangers. Et l’on peut se demander si la situation n’est pas pire encore lorsqu’une société en crise ressent davantage le besoin de discriminer plus pauvre, plus fragile que soi.

L’hystérie qui s’empare de tant de Français à la perspective de voir notre pays  submergé par un flot de réfugiés syriens, et plus généralement la xénophobie galopante qui gagne notre peuple sont dramatiquement préoccupantes.

Tant d’ouvriers, d’employés, de paysans dont la vie est difficile, tant de jeunes dont l’avenir est si problématique même lorsqu’ils ont réussi de bonnes études, trouvent de commodes boucs émissaires dans ces étrangers d’aujourd’hui et de demain. Devant le peu de résultats des politiques menées à droite et à  gauche en termes de pouvoir d’achat ou d’emploi, ils se tournent de plus en plus vers les thèses faciles du Front National.

Que faire pour éviter que la France se trouve écartelée entre élites et parias et perde ses points cardinaux de « liberté, égalité, fraternité et solidarité » ? Les intellectuels ont une grande responsabilité à exercer pour que le « pays des Lumières » ne devienne pas le champion européen de l’obscurantisme (en compétition avec la Hongrie qui fait fort dans la xénophobie et le souverainisme bidon). Dans les années trente, il y avait des fronts antifascistes mais, aujourd’hui, l’ennemi est plus insidieux : la discrimination est un peu en chacun de nous et la démocratie s’anémie sourdement.

Comme économiste, mon devoir est de dire que la question de l’emploi est primordiale. Et qu’elle n’est pas au centre des préoccupations de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner.

Quelle place pour la création d’emplois dans les premières campagnes pour les élections régionales de décembre ?

Quelle place pour l’emploi dans le budget de la France pour 2016 ? C’est un des budgets qui diminuent, tandis qu’augmentent ceux de la Défense, de la Sécurité, et de la Culture (bravo pour cette dernière !).

Quelle importance accordée en France ou dans l’Union européenne aux investissements d’infrastructures ou de transition énergétique, qui pourraient engendrer des dizaines de milliers d’emplois ?

Quels paris sur l’enseignement primaire pour lutter contre l’illettrisme à la source ? Quelle priorité à l’apprentissage, cette voie royale de l’emploi qualifié, en France comme en Allemagne ? Quels efforts pour un plan Orsec d’enseignement du français aux étrangers qui, de toute façon, afflueront chez nous et qu’il importe de faire travailler ouvertement et au plus vite ?

Je me souviens d’une conférence de Gaston Rebuffat, un grand guide savoyard, qui montrait un film de montagne aux adolescents dont j’étais. Sur une crête étroite et enneigée, un guide et son client, encordés, marchaient l’un devant l’autre. Tout à coup, le client glisse et verse dans l’abîme. Aussitôt, le guide saute dans le vide, de l’autre côté, pour sauver son client et se sauver lui-même. S’il était resté sur la crête, il aurait été entraîné par le poids de son partenaire et tous deux seraient morts.

La France est en train de perdre pied sur le chemin de crête de la démocratie. Il est temps que les élites qui prétendent la guider prennent des risques pour la protéger.

Paris le 9 octobre 2015

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