Universités Grandes écoles, le Déni français

Pendant la dernière guerre mondiale, deux grand penseurs des sciences humaines avaient appelé à modifier profondément la structure des institutions françaises. Marc Bloch écrivait, peu de temps avant d’être assassiné par les nazis : « Nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités »[1]. Claude Lévi-Strauss pensait, dès 1943, que « l’affaiblissement de la France a été causé par une centralisation beaucoup trop forte héritée de l’ère napoléonienne, elle était sans doute indispensable pour construire la Nation ; mais depuis longtemps déjà cette surconcentration parisienne est cause de bien des dommages »[2].

À la Libération, les élites auto-proclamées reprirent la main, retournèrent à leurs petites habitudes et compromissions et créèrent l’école nationale d’administration (ENA) soi-disant pour démocratiser l’accès à la haute administration française mais en réalité pour conforter la Noblesse d’état. La crise coloniale qui aboutit à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir renforça la centralisation parisienne. On laissa perdurer le système facultaire qui était, tout comme l’ensemble de l’Education nationale, soumis aux autorités rectorales. Les trente glorieuses et la croissance économique qui ont résulté de la reconstruction d’après-guerre et aussi sans doute de la politique volontariste de l’entourage gaulliste masquèrent un temps les contradictions qui furent générées par la nécessité de former un grand nombre de cadres moyens et supérieurs qui reposa essentiellement sur le système facultaire puisque les universités n’étaient que des décors en carton. Mais ce système n’était pas adapté à la croissance des effectifs étudiants dont le nombre tripla entre 1959 et 1969[3]. Les insatisfactions générées par l’évolution d’une jeunesse plus éduquée trouvèrent là un combustible naturel. L’’incendie se propagea à tout l’enseignement supérieur, y compris en droit et en médecine, et s’étendit par la suite à toutes les couches de la société.

Après les réformes Edgard Faure furent recrées dans l’urgence de nouvelles universités et la croissance exponentielle, rendue indispensable pour l’économie du pays, reprit[4]. Pas plus qu’en 1945, en 1968 la Nomenklatura ne voulut se remettre en question. Pour que puisse se poursuivre l’afflux de jeunes dans l’enseignement supérieur sans risque pour les enfants des classes les plus aisées et effrayées par la liberté qui s’affichait au sein des nouvelles universités, elle développa deux stratégies complémentaires : laisser se développer un système mi public mi privé extra universitaire pour tenter de les désengorger[5] et renforcer le dispositif qui permettrait d’orienter leur progéniture vers le système des grandes écoles, des écoles d’ingénieur et de commerce[6]. Les hauts cadres, qu’ils soient du secteur public ou du secteur privé continuèrent à se méfier des nouvelles universités créées par la loi.  Une démocratie de façade y avait été instaurée mais leurs emplois et leur budget restèrent sous le contrôle tatillon de l’Etat et les entreprises préférèrent développer par le biais des chambres de commerce et d’industrie des dispositifs qu’elles contrôlaient.

Mais la réalité est cruelle. Pas plus dans les écoles d’ingénieur, les écoles de commerce que dans les grandes écoles, à l’exception de l’ENS, la recherche ne se développa. Bien au contraire, les nouvelles universités scientifiques et médicales reprirent progressivement la main sur la recherche en contractualisant de manière très dynamique avec le CNRS et l’INSERM puis en créant en leur sein des centres de recherche. La compétition avec le système des classes préparatoires et des grandes écoles qui leur était refusé pour le recrutement de leurs étudiants (interdiction de la sélection) joua à plein pour la recherche. A l’automne 2014 la consultation de la base des données sur les publications et leur écho par le biais des citations est cruelle pour le système élitiste « à la française » : les dix dernières années les universités françaises ont publié 463 177 publications citées 6 millions et demi de fois devant l’ensemble des organismes de recherche[7], 373 056 publications citées 5 millions et demi de fois, et loin devant l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur, 44 865 publications citées six cent mille fois. Et pourtant, l’université P&M Curie et l’université Paris Sud qui chacune publient autant que l’ensemble des grandes écoles et des écoles d’ingénieur ne sont respectivement qu’à la 65ème et à la 89ème place mondiale. La France a reculé et se situe maintenant au 6ème rang talonnée par le Canada et l’Italie !

Le fait que, dans le système mondial de cotation, les publications soient partagées entre les universités et les organismes de recherche, voire les hôpitaux n’explique pas tout. En réalité, le système de sélection par le biais des notes des disciplines scientifiques pour l’entrée dans les classes préparatoires est délétère. Les jeunes doués pour les sciences sont détournés des universités scientifiques vers la préparation au concours d’entrée aux grandes écoles et aux études médicales. D’autre part ce système est devenu ségrégationniste en organisant le racket des bons élèves et des familles aisées[8]. Ceci n’est pas anodin, mais ce qui l’est encore moins c’est le gaspillage de bons esprits dans ce système de ségrégation où l’on va pêcher les meilleurs élèves pour les formater dans des lycées à un âge où l’apprentissage de la liberté d’être et de réfléchir est essentiel. De plus, ni les lycées possédant des prépas, ni les grandes écoles à quelques exceptions près[9] et a fortiori les écoles de commerce, n’ont de contact avec des laboratoires ou des équipes de recherche. Les dirigeants des entreprises, grandes et petites, n’ont pas pour la recherche française les yeux de Chimène[10] et d’ailleurs la plupart des expériences pour fonder des laboratoires communs entre le CNRS et les entreprises ont échoué.

Dans ces conditions, comment s’étonner de la fuite en avant de nos élites vers les métiers du commerce et de la finance à tous les niveaux de responsabilité comme le montre le départ massif des polytechniciens vers la City ou New York ou des normaliens vers les métiers de la communication et, d’une manière générale, de la recherche par ces élites de positions politiques locales, régionales voire nationales et la haute administration sans même qu’ils aient prouvé quoi que ce soit dans l’exercice d’un métier productif[11]. Alors que partout dans le monde le niveau de qualification le plus élevé est le doctorat, en France, la Nomenklatura de la haute administration et de l’industrie refuse que ce soit le cas en particulier pour l’accès aux grands corps, aux directions générales et refuse la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives[12]. Si la France reste au sixième rang pour la production scientifique. Elle le doit en particulier par l’excellence de ses formations doctorales et l’afflux d’étudiants étrangers. Le développement fulgurant des technologies de la communication font que, dès qu’ils sont connus, les nouveaux résultats se dispersent, ainsi l’effet « first move » des anglo-saxons disparait et seule compte la proximité entre ceux qui pratiquent la recherche et ceux qui ont le « feeling » pour transformer les trouvailles en innovation puis en biens négociables. Dans ces conditions comment s’étonner de la chute de la production de biens manufacturés à forte valeur ajoutée en France depuis plus de trente ans[13].

C’est dire le double handicap de la France : des décideurs industriels qui ne connaissent rien à la recherche, des entreprises éloignées des lieux où se font les découvertes actuelles, des hommes politiques qui ignorent les universités scientifiques. La France est un pays difficilement réformable tant le poids des lobbies y est important du bas en haut de l’échelle sociale. D’un côté une haute administration arc-boutée sur ses privilèges et l’opacité qu’ils nécessitent, de l’autre côté des corporations syndicales qui ne connaissent que l’addition et les avantages acquis.

Beaucoup de présidents d’université scientifiques réclamaient au début des années 2000 une autonomie renforcée pour une meilleure organisation de la gouvernance de leurs établissements visant à assurer la continuité des politiques universitaires. Sous le gouvernement Jospin ces idées avaient fait leur chemin. Tous les hommes politiques faisaient semblant de la revendiquer. Mais durant les cinq années du deuxième mandat de Chirac, l’attentisme de Raffarin et de Luc Ferry, a tout bloqué. À l’automne 2006, un groupe d’anciens présidents, sous la houlette de Bernard Belloc, réussit à convaincre l’état-major de Sarkozy que l’autonomie universitaire, qu’ils jugeaient nécessaire dans le cadre des changements induits par l’économie de la connaissance, pouvait constituer un excellent argument de campagne électorale pour l’élection présidentielle. Ce fut, en effet, un élément fort de sa campagne. L’annonce par Nicolas Sarkozy, une fois élu président, d’une loi prioritaire sur l’autonomie universitaire paraissait pouvoir changer la donne. Connaissant les résistances corporatistes et conservatrices actives au sein des universités, Bernard Belloc avait su convaincre l’Élysée qu’il fallait aller très vite. La première contre-attaque de la haute administration et de ses rouages s’est manifestée dès septembre 2007, lors de la rédaction des articles du code de l’Éducation et de la recherche et des décrets électoraux. Elle s’évertua à conserver le plus de choses possible de l’ancien système alors qu’une autonomie réelle appelait simplification et diversification. Les diatribes de Sarkozy restèrent sans effet[14]. Dès lors que ceux qui règnent en maîtres à Bercy refusèrent que les universités échappent au contrôle tatillon des trésoriers payeurs généraux et que l’état transfère aux grandes universités scientifiques qui le réclamaient leurs biens immobiliers. Les gouvernements Hollande n’ont pas voulu en quoi que ce soit bousculer l’UNEF dirigé en partie par des élèves de grandes écoles et ont, au contraire, limité un peu plus cette autonomie allant jusqu’à puiser dans le fond de roulement des universités.

Cependant les contradictions demeurant, comment permettre à la France de retrouver son rang de grande puissance scientifique ? Il apparait vain d’espérer que les hauts fonctionnaires qui peuplent les cabinets renoncent à la poule aux œufs d’or pour leur progéniture[15]. La seule approche raisonnable consiste à revendiquer, y compris par des « class actions » l’égalité de traitement entre les universités et le système des écoles. De la même manière que ces dernières sélectionnent leurs étudiants, il faut permettre aux universités à le faire au même niveau c’est-à-dire à l’entrée en master dont l’unicité en tant que cycle a été reconnue par le gouvernement[16]. Par ailleurs, il faut rétablir l’égalité entre tous les systèmes post-baccalauréats en autorisant les universités à recruter les élèves dès la fin du premier trimestre de l’année précédente sur la base des livrets scolaires, comme le font les établissements possédant des classes préparatoires, en interdisant aux professeurs des lycées de promouvoir l’un ou l’autre des systèmes et en autorisant les universités à pénétrer dans les lycées pour motif d’orientation comme le font les thuriféraires des classes préparatoires. Il est nécessaire, une fois pour toutes, de donner au doctorat la place qui lui revient dans les conventions collectives et comme critère d’accès aux fonctions régaliennes de l’Etat. Last but not least, il faut mettre fin aux fameux classements de sortie des écoles et de rétablir l’unicité des règles de recrutement  dans tous les emplois de l’Etat, quel qu’en soit le niveau.

Restera à régler le problème du statut des classes préparatoire dès lors que les lycées viendront naturellement dans l’escarcelle des nouvelles régions. Le mieux serait sans aucun doute de les incorporer aux universités puis d’en organiser l’apoptose et de réaliser la sélection vers les écoles et les masters universitaires à partir des collèges universitaires appelés à gérer le niveau licence des universités auxquelles ils appartiennent. Les rapporteurs du rapport « pour une société apprenante »[17] qui se donnent dix ans pour remodeler l’université sont de tristes rêveurs. Dans dix ans il sera trop tard. C’est tout de suite qu’il faut donner à la douzaine d’universités intensives en recherche une totale autonomie financière et immobilière ainsi que le droit de choisir les étudiants dans leurs trois cycles d’enseignement.

Gilbert Béréziat

Palaiseau le 6 octobre 2015

[1] Relire Marc Bloch gilbertbereziat.com 17 juin 2015

[2] Biographie de Lévi-Strauss Emmanuelle Loyer Flammarion juillet 2015

[3] 174 000 étudiants en 1959 ; 450  000 en 1968

[4] 661 000 étudiants en 1970, 858 000 en 1980, 1 075 000 en 1990, 1 254 000 en 2000, 1 443 000 en 2010, 1 596 000 en 2015.

[5] Les formations hors universités et hors grandes écoles, écoles d’ingénieur et écoles de commerce comptaient déjà 227 000 étudiants en 1980, en 2013 elles en accueillaient 662 000.

[6] Le nombre d’étudiants dans ces dispositifs passa de 98 967 en 1980 à 321 283 en 2013.

[7] CNRS, INSERM, INRA, INRIA, IFREMER, IRD

[8] Sur 175 lycées possédant des prépas scientifiques, 70 n’ont aucun reçu dans la vingtaine de  grandes écoles et les écoles d’ingénieur les plus prestigieuses, 37 en ont un ou deux et 13 plus de 50 (dont dix en Ile de France et trois en province). Sur 70 lycées possédant des prépas littéraires, la moitié n’a qu’un ou deux reçus à l’ENS, six seulement ont dix reçus ou plus (quatre en Ile de France et deux en Province), onze ont entre cinq et dix reçus et les 18 restants entre trois et quatre reçus.

[9] Les ENS, Polytechnique, Les Mines, l’ESCPI et quelques autres parmi 400 établissements…

[10] La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissent le moins sur leurs fonds propres dans la recherche dans leur propre pays.

[11] Si l’on considère les cabinets Hollande et Sarkozy, qu’elle similitude ! Tous sont des hauts fonctionnaires et sortent de l’ENA, tous sauf un sont passés par Sciences Po pour le premier et pour le second ils sont tous passés par Sciences Po ou l’ENS et sont hauts fonctionnaires sauf un, deux seulement ne sortent pas de l’ENA ! Si l’on considère leurs ministres et secrétaires d’Etat, sur les 60 membres passés par les ministères Fillon, 24 sont passés par Sciences Po et seuls la moitié ont fréquenté une université dont un tiers l’université d’Assas ; Pour ce qui concerne les 62 qui sont passés par les ministères Ayrault et Valls, les deux tiers ont fréquenté l’université avec un tropisme pour Panthéon Sorbonne et 21 sont passés par Sciences Po ou l’ENS. La seule différence réside dans le fait que les enseignants sont plus nombreux chez Hollande (14 contre 9) et que ceux qui viennent du secteur privé sont plus nombreux chez Sarkozy (12 contre 7) et dans les deux cas pratiquement aucun par une université scientifique de renom. Sur les vingt membres du cabinet de Lionel Jospin quatorze avaient fait comme lui l’IEP/ENS et l’ENA les autres étaient juristes, deux dont Valls avaient fait des études d’histoire.

[12] Mais comme à l’étranger seul le doctorat compte les X, les normaliens, les Mines-pont etc. sont nombreux après leurs études à préparer un doctorat au point même que la Nomenklatura entrepris de retirer aux universités le monopole de la collation de ce grade.

[13] L’activité manufacturière représentait 22% du produit intérieur brut français en 1980. Elle est inférieure à 10% depuis 2012. La valeur ajoutée manufacturière des produits français diminue continuellement depuis vingt ans (sources INSEE).

[14] Fin 2008 Sarkozy avait déclaré devant la presse : « Je ne vois nulle part qu’un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale tatillonne soit une arme efficace dans la bataille pour l’intelligence. C’est au contraire un système infantilisant, paralysant pour la créativité et l’innovation. C’est pour cela que l’on a donné l’autonomie aux universités… L’autonomie, c’est la règle pour tous les pays où il y a des universités qui se développent. Il n’y a pas un seul exemple à travers le monde, de grandes universités qui ne soient autonomes. Je souhaite que nous allions plus vite, plus loin dans l’autonomie, je crois notamment que les universités doivent bénéficier de la pleine propriété de leur patrimoine, que cela peut être un levier d’action très puissant pour exercer cette autonomie »

[15] Sur 32 conseillers du cabinet Fillon on comptait 13 passés par un institut d’études politiques, 15 par l’école polytechnique, l’ENS ou HEC, 11 par l’école nationale d’administration et seulement 7 par une université. Sur les 43 conseillers du cabinet Vals, on compte 20 passés par un institut de sciences politiques, 13 par l’ENA, 13 par l’école polytechnique, HEC, l’ESSEC, l’ENSAE, ENSTA ou l’INSA et seulement 9 par une université !

[16] Arrêté du 22 janvier 2014.

[17].Sylvie Béjean et Bertand Monthubert

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