Article de Riss à Méditer : Le conflit qui rend fou

Il y a des mots qui fonctionnent comme des détonateurs. Prononcez « Israël », « colonies », « Palestinien », « Tel Aviv » et aussitôt la meute déboule. A la suite d’un tweet contre l’opération « Tel-Aviv sur Seine », lancée par la mairie de Paris, le Web s’est enflammé et cinq cents policiers ont été mobilisés pour protéger les sites de Paris Plages. Israël-Palestine, depuis le temps que cette histoire dure , on ne sais plus comment en parler. D’ailleurs on n’en parle plus.

Le conflit israélo-palestinien est tellement vieux qu’on a l’impression d’être nés et d’avoir grandi avec lui. On est entré en maternelle avec lui, on a passé le brevet des collèges avec lui, on s’est dépucelé avec lui, on a décroché le bac avec lui, on a obtenu le permis de conduire avec lui, on s’est marié avec lui, on a divorcé avec lui, on est parti en vacances en caravane avec lui, on a pris sa retraite avec lui, et si ça continue, on ira un jour peut-être au cimetière une dernière fois avec lui. Plus qu’un conflit c’est un compagnon de route. Qui nous a fait découvrir des figures incroyables : David  Ben Gourion, toujours coiffé avec un pétard, Golda Meir et ses rides bibliques, Moshe Dayan et son bandeau, tout droit sorti de Tintin au pays de l’or noir, Yasser Arafat et son torchon à jambon sur la tête.

Alors, pourquoi tout ce raffut pour « Tel-Aviv sur Seine » ? Parce que, depuis toutes ces années, les Palestiniens n’ont ni pays ni droits semblables à ceux des israéliens. Si Israël avait été créé un siècle plus tôt, en 1848, la colonisation n’aurait dérangé personne. A cette époque, les américains implantaient dans l’Ouest des colonies, puis des postes militaires pour les protéger, tronçonnant ainsi les territoires des Indiens jusqu’à les repousser dans des réserves. Exactement la même technique d’Israël avec la colonisation de la Cisjordanie, qui ressemble de plus en plus à une réserve indienne. Mais ce qui était possible au XIXe siècle ne l’est plus au XXe ni au XXIe. La colonisation est une technique terriblement efficace, mais politiquement c’est un anachronisme. On ne peut plus construire un pays en ignorant ainsi le droit international. Les pessimistes pensent qu’il n’y aura pas d’Etat palestinien. Si c’est vrai, ce sera le premier cas dans l’histoire du droit moderne où l’existence d’un Etat – Israël – aura été conditionnée par la non-existence d’un autre Etat – celui des Palestiniens. Comment le droit international du XXIe siècle pourrait-il justifier une telle hérésie juridique.

Au milieu de ce champ de bataille, les intellectuels et artistes israéliens se sentent pris en otage. Par ceux qui en Europe veulent boycotter les manifestations culturelles où ils exposent leurs œuvres. Mais aussi par une parie de la classe politique israélienne. En 2012, dans Ha’aretz, les artistes de Tel-Aviv exprimaient leur colère d’être exploités par les politiciens israéliens : « C’est sans doute sous Ron Huddai (Maire de Tel-Aviv) que l’exploitation touristique et  mercantile des arts et des artistes a atteint les sommets du cynisme et de décérébration écœurants. Certes dans cette ville, les artistes ont toujours joué le rôle de bouffons de cour pour la classe possédante des géants de l’immobilier et de la finance. Ce qui est nouveau c’est que les artistes ont commencé à comprendre dans quelle pièce on les faisait jouer ». Tel-Aviv avec sa modernité et son ouverture d’esprit, apparaît comme un village Potemkine, une façade présentable pour cacher la misère.

La misère c’est, c’est d’abord celle du droit, inexistant pour les Palestiniens. Lors d’un voyage à Jérusalem, des rabbins progressistes m’expliquèrent leurs actions pour défendre les Palestiniens menacés d’expulsion devant les tribunaux israéliens. Ils n’ont jamais réussi à empêcher une expulsion, mais se sentent obligés d’agir pour tenter de créer un peu de droits pour les Palestiniens. Ils ne faisaient pas ça par naïveté, mais parce qu’ils aimaient leur pays et qu’ils étaient gêné de voir les Palestiniens aussi démunis juridiquement face à l’arbitraire de leur Etat. Un peu comme ici lorsque des militants se mobilisent pour les droits des sans-papiers ou des migrants, histoire de ne pas trop avoir honte d’être français. Les familles des Palestiniens que défendaient ces rabbins étaient polies avec eux et reconnaissant, mais elles les regardaient avec une pointe d’ironie et de détachement : comment pouvaient-ils croire sérieusement qu’ils allaient les sortir de cette impasse ?

On peut faire tous les jumelages qu’on veut avec Tel-Aviv, Ouarzazate ou Pétaouchnoc, c’est sympa, ça part d’un bon sentiment, mais ce conflit déprimant ne trouvera sa solution qu’avec un peu de droit. Même si l’Etat Palestinien ne doit pas être plus grand que le Vatican ou Monaco, il faudra bien le créer un jour pour acter l’existence juridique des Palestiniens dans le monde.

Une dernière info : des jeunes Palestiniens de la bande de Gaza, déçus par le Hamas, se réclameraient de Daech. Le Hamas et Daech, un beau jumelage en perspective.

Charlie Hebdo n° 1204 le 19 août 2015

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