La spirale du déclin résulte de notre système éducatif ségrégationniste

Il ne suffit pas de prôner tous les redressements productifs du monde pour mettre fin à la désindustrialisation de la France en train de devenir cahin-caha une nation de petits commerçants thésauriseurs. Tous le système détourne les élèves des métiers industriels et écarte l’élite des voies de la recherche qui seules pourraient nous procurer les innovations propres à donner une valeur ajoutée réelle à nos production et donc nous permettre de dégager les surplus nécessaires au maintien de notre état social. Nous perdons notre temps et notre argent dans des dispositifs sélectifs qui ne permettent plus de dégager les élites à partir de toutes les composantes de la Nation. L’enquête annuelle du magazine l’Etudiant montre que la sélection est féroce. En ce qui concerne la médecine dont l’année préparatoire est quasiment privatisée elle est très variable d’une université à l’autre. Le taux moyen d’admission est de 19,8% mais varie de 12% à Montpellier à 28,4% à l’Institut catholique de Lille ! Combien est également éclairant le classement des Classes préparatoires. Cette enquête devrait interpeller les frondeurs du PS, les Montebourg et autres spécialistes de la pensée unique.

En 2014, deux cent quinze établissements possédant des classes préparatoires scientifiques ont envoyé 19 597 élèves aux concours d’entrée aux 15 grandes écoles et meilleures écoles d’ingénieurs[1]. Trois mille deux cent soixante-seize y ont été admis soit 17% des présentés. Mais on constate une très forte disparité en fonction des établissements :

  • 7 d’entre elles ont casé entre 101 et 250 candidats (1034 au total) : quatre parisiennes, Louis-le-Grand, Saint-Louis, Stanislas, Janson-de-Sailly ; deux versaillaises, Sainte-Geneviève, Hoche ; une en région Le Parc Lyon. Soit 47% de taux de réussite en moyenne.
  • 52 d’entre elles ont eu entre 11 et 100 reçus (1772 au total) : 17 d’Ile France et 35 des autres Régions
  • 54 d’entre elles ont eu entre 3 et 10 reçus (288 au total) : 7 en Ile de France et 37 en région
  • 39 d’entre elles ont eu entre 1 et 2 reçus (52 au total) : 9 en Ile de France et 30 en région
  • 67 d’entre elles n’ont eu aucun reçu !

Au total, 16 321 élèves de ces classes préparatoires sont restés sur le carreau ou se sont vus proposer des accès dans des établissements de second ordre après deux années d’études supérieures. Alors que les douze grandes universités de recherche française sont en manque de candidats et mises en demeure d’accepter en première année de licence des étudiants non motivés pour des études scientifiques.

L’obligation de préparer les concours dans des classes préparatoires est relativement récente et elle fut progressive. J’ai personnellement été reçu au concours des Arts et Métiers l’année de mon baccalauréat en 1961, mais ce ne serait plus possible aujourd’hui. Elle s’est considérablement renforcée après 1969 lorsqu’il a paru évident aux élites qu’il fallait fuir la massification de l’enseignement supérieur par des processus d’évitement dès le lycée. D’années en années le dispositif s’est renforcé pour qu’il puisse échapper à toute tentative de réforme progressiste. Prenons deux exemples, l’école polytechnique et les Ecoles normales supérieures.

Quatre groupes de Prépa alimentent l’école polytechnique : Maths et Physique (MP), Physique et Chimie PC, Physique et Sciences pour l’ingénieur, PSI Physique et Technologie PT. Quatre cent onze étudiants sont reçus en 2014 (6,3%) provenant de ces prépas, 202 des MP, 143 des PC, 55 des PSI et 11 des PT. Ils proviennent de 40 lycées sur 215. Mais neuf lycées trustent 80 % des places (4 parisiens, 2 versaillais, 1 Neuilléens, 1 toulousain et 1 lyonnais). La ségrégation est légèrement moins forte avec les ENS à cause de l’ENS Cachan puisque 71 établissements envoient au moins un élève dans l’une des trois ENS ou à l’Ecole des Chartes soit un tiers des établissements. Deux cent quatre-vingt-seize ont été reçus (3,4%). La moitié des places est fournie par 10 établissements, 4 parisiens, un versaillais, deux lyonnais, un bordelais, un marseillais et un strasbourgeois.

Cent soixante-quatre écoles préparent les concours aux meilleures écoles commerciales[2]. La sélection y est moins drastique puisque 3 970 élèves sont reçus pour 7 418 candidats (53,5%). Cinquante-sept soit 35% d’entre-elles ont un taux de réussite supérieur à la moyenne et elles sont beaucoup mieux réparties sur tout le territoire. Trente sont en Ile de France, 25 en région et 2 à l’étranger (Rabat et Vienne). Trois cent onze élèves ont intégré HEC sur 3 420 élèves (10,8%). Seize établissements sur 49 envoient plus de 10 élèves à HEC en 2014, 9 de ces établissement sont privés, ils obtiennent 287 admissions (77%). L’Ile de France se taille la part du lion avec 13 établissement puis Lyon et Douai avec respectivement deux établissements.

Les classes préparatoires littéraires étaient celles pour lesquelles les débouchés étaient les plus aléatoires, pour remédier à cela, l’ancienne directrice a obtenu de nombreuses dérogation à des accès prioritaires dans de nombreuses filières sélectives du commerce où des universités et a, en particulier obtenu leur incorporation directe dans certains masters de manière différenciée pour les Prépa LA[3], LB[4] et LSH[5]. Malgré cela, seuls 1 165 élèves ont été recrutés sur 5 357 candidats (21,7%) provenant de 94 lycées ce qui en laisse 4 192 sur le carreau. Seize d’entre eux (17%) placent plus de 20 élèves (52% des reçus), 11 sont en Ile de France et 5 en région. Pour ce qui concerne l’école de la rue d’Ulm, elle a recruté par ces concours en 2014 75 élèves sur 607 candidats (12,3%) plus de la moitié proviennent de Louis le Grand (35) et de Henri IV (15) puis viennent de Lyon (Le Parc 8) et de Rennes (Chateaubriand 5). Dans les faits c’est ainsi que sont sélectionnés les futurs professeurs agrégés de lettres.

Au total 8 411 élèves ont été recrutés dans les écoles plus ou moins huppées de la république parmi les 32 372 candidats laissant sur le carreau 23 961 élèves parmi les meilleurs de leur génération sans compter les 40 000 étudiants exclus des études médicales après un ou deux ans. C’est donc une déperdition considérable d’énergie et de talents. On ne peut que s’étonner que la Cour des Comptes si prompte à dénoncer les dérives budgétaire du pays ne s’intéresse pas à ce que coûtent à la nation tous les dispositifs qui de mutation de complaisance en passage par les institutions privées  sert de base à une véritable ségrégation sociale. Naturellement les laudateurs du système insistent sur le fait que les élèves viennent de toute la France y compris des quartiers difficiles mais si l’augmentation en nombre de ces derniers est effective, en fait leur proportion a plutôt tendance à diminuer par suite d’une inflation importante du nombre des classes préparatoires.

Le syndicat étudiant l’UNEF part en guerre contre la sélection qu’il déclare larvée dans les universités. En réalité les grandes universités de recherche en ont assez d’être sommées d’être la variable d’ajustement de l’Agence Nationale Pour l’Emploi et, pour attirer de nouveau de très bons élèves, ont développé de nouvelles stratégies. J’avais donné le la il y a dix années avec Richard Descoing en créant le double cursus de licence de Sciences et Sciences Sociales, puis avec La Sorbonne en créant Sciences et Musicologie, Sciences et Histoire, Sciences et Philosophie et la Sorbonne avec Lettres et Sciences sociales à pris le relai avec Sciences Po. Nous avions refusé de les dénommer cursus d’excellence, mot trop galvaudé par les tenant de la Noblesse d’Etat, mais doubles cursus exigeants car ils nécessitaient un plus grand investissement des étudiants. Le syndicat étudiant ferait bien mieux de s’interroger sur la pertinence du système des classes préparatoires et sur la privatisation de fait de la première année de médecine résultat d’un numérus clausus délétère.

Le président du conseil européen Donald Tusk juge que l’atmosphère européenne est délétère et lui rappelle l’ambiance qui régnait en Europe en 1968. Son souvenir est celui d’un enfant de onze ans dans la Pologne qui n’était pas encore libérée de la nomenklatura du POUP[6]. J’en ai une toute autre analyse car pour la jeunesse européenne allemande, italienne, française ce fut une période formidable de maturation dont sont issus beaucoup de responsables politiques de tous bords. On ne peut que regretter aujourd’hui l’impression de petits notaires donnée par les syndicalistes étudiants et regretter que les manifestations de crise se résument dans la radicalisation religieuse qu’elle soit islamique, catholique voire juive ou dans les actes de violence qui ne sont pas l’apanage de notre temps. N’oublions pas d’ailleurs l’après mai 68 a vu aussi quelques déviances avec la Rote Armee Fraction, Action directe ou encore les révoltés des années de plomb en Italie ! Mais je crois que la jeunesse européenne va bientôt secouer le joug et ne se complaira pas dans les diatribes des FHaine (Les Le Pen, Philippot, Meynard et Colard and Co), des Mélanchonistes et autres Dupont d’Aignan. Madrid, Barcelone, Athènes et sans doute demain Lisbonne voir Dublin. Jeune France réveille toi.

 

Gilbert Béréziat Palaiseau le 21 juillet deux heures du matin.

 

[1] Les trois ENS (Ulm, Cachan et Lyon), l’Ecole des Chartes, Centrale Paris, Centrale Lyon, ENSTA, Mines, Polytechnique, Ponts, Supaéro, Supélec, Télécom Paris Tech, ESPCI, ENSCP, Arts et métiers Paris,

[2] HEC, ESSEC, ESCP Europe, EM Lyon, EDHEC, Audencia, ENS Cachan, ESC Grenoble, Neoma, Toulouse Business School, Kedge

[3] ENS Ulm, Ecole des Chartes, Masters ENS, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, les écoles de commerce

banques BCE et Ecricome

[4] 3 ENS (Ulm, Lyon, Cachan), Ensae, les écoles de commerce banques BCE et Ecricome, les 9 IEP, Celsa, Ensai, Dauphine, diplômes ENS

[5] ENS-LSH, Celsa, Esit, Isit, Ismapp, les 9 IEP, écoles de commerce BCE et Ecricome, Dauphine, Masters ENS

[6] Parti ouvrier unifié polonais.

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