L’INGÉNIEUR ET LE BONZE par Christian SAUTTER et Catherine CADOU

 

Texte me m’a adressé mon ami Christian Sauter ancien Adjoint de Bertrand Delanoë

La Restauration de Meiji de 1868 fut un rude coup pour Kyoto. L’Empereur transféra la capitale à Tokyo, le centre de la puissance du shogun déchu. De capitale impériale pendant neuf siècles, Kyoto fut ainsi rétrogradée en métropole provinciale, perdant un septième de ses habitants avec le départ de la Cour, de fonctionnaires, de militaires, d’artisans d’art, etc.

Que faire ? Se conformant à la nouvelle stratégie des réformateurs au pouvoir, « Une nation riche, une armée forte », les édiles se lancèrent dans une politique de grands travaux. C’est là que nous retrouvons le lac Biwa, distant d’une dizaine de kilomètres mais séparé de la métropole par une ligne de montagnes basses. Un ingénieur entreprenant, à la Gustave Eiffel, TANABE Sakuro, remarqua que le niveau du lac se trouvait à quelques dizaines de mètres au-dessus de la plaine de Kyoto. Il persuada les responsables de la Ville d’augmenter les impôts pour financer le percement (à la main, avec un peu de dynamite) d’un tunnel de 2436 mètres qui fut achevé en 1890. Grâce à ce tunnel, la Ville réalisa trois exploits qui sont présentés dans un petit musée sympa.

En premier lieu, une conduite forcée alimenta une première puis une deuxième usine hydroélectrique. Ceci permit de lancer le premier tramway et d’alimenter un ensemble d’usines textiles, qui assurèrent la prospérité industrielle de la cité. Dans une certaine mesure, Kyocera (Kyoto Ceramics), l’entreprise fondée par M. Inamori (Lettre 642), est la fille de cette tradition industrielle et aussi de l’expertise séculaire de Kyoto dans l’art de la céramique.

La famille RAKU a créé, pour la cérémonie du thé, des bols d’une frugalité très sophistiquée, sans discontinuer depuis le XVIe siècle. Un très joli musée expose les œuvres des quinze maîtres qui se sont succédé depuis ces temps lointains. Mais revenons aux « bourgeois conquérants » de Kyoto (hommage discret à Charles Morazé, qui prodiguait, sans une note, de superbes amphis d’histoire aux élèves polytechniciens dont je faisais partie, qui avaient plus de chiffres que de lettres).

Deuxième innovation : une rampe pour descendre des barges chargées de riz ou de matériaux de construction, et les remonter ensuite. Ce funiculaire de plusieurs centaines de mètres de long a fonctionné jusqu’en 1948. Les barges, dont un exemplaire somnole sur un canal, avaient huit mètres de long, entre un et deux mètres de largeur et devaient porter quelques tonnes de marchandises. Nous connaissons tous les estampes de Hiroshige sur le « Tokaido », la voie médiévale qui connectait Kyoto et Edo (devenue Tokyo), peu propice au transport des marchandises. Le Japon, au relief tourmenté, a toujours joué la carte du transport par voie d’eau. Depuis des siècles, les produits chinois et le riz des impôts prélevés dans le Japon méridional allaient vers Kyoto par cabotage sur la Mer intérieure, puis remontait la rivière dans ces mêmes barges tirées par des hommes. Le riz fiscal des provinces riveraines de la mer occidentale du Japon transitait par le lac Biwa. La rampe était l’héritière de cette tradition.

Troisième progrès : l’alimentation de la cité en eau potable. Une belle usine de purification a été installée en 1936 au bout d’un canal qui fait circuler l’eau du lac Biwa le long du « Chemin des philosophes ». Ce chemin est une agréable promenade à mi-pente des collines orientales de Kyoto, où le philosophe NISHIDA Kitarô aimait méditer sur la « japonité » durant les années 30.

Les progrès de la technologie et de l’économie n’ont pas pour autant fait reculer l’activité religieuse intense de Kyoto. Le shintoïsme continue à marquer la vie quotidienne des habitants. Le 30 juin, nous sommes allés au sanctuaire voisin, le grand complexe shinto Yoshida, qui s’étend sur plusieurs niveaux. Au sommet de la colline, se trouvent un puits sacré et un sanctuaire réputé. A mi-pente, on entrevoit le lieu de réunion où 3231 dieux auraient l’habitude de se réunir. J’aimerais être le statisticien qui assure ce décompte ! Surplombant à peine la ville basse, se trouve un sanctuaire plus important où un anneau de roseau de deux mètres de diamètre avait été installé dans la grande cour pour marquer la mi-année. Suivant les prêtres shinto, coiffés d’un shako noir, vêtus de blanc grège très seyant et chaussés de coturnes noires peu pratiques, plusieurs centaines de personnes, seniors mais aussi jeunes couples, ont composé une longue procession pour passer trois fois à travers cet anneau, sans être découragés par la pluie. Il faut dire qu’un tel rituel effaçait toutes les fautes de l’année écoulée.

Beaucoup plus sérieux est le bouddhisme, dont nous explorons les subtilités avec timidité, grâce au Grand Maître KOBAYASHI et à son disciple SÔJUN. Le maître nous a patiemment expliqué que l’école Zen qui est la sienne, l’école Rinzai, était la plus intellectuelle, la plus attentive à l’approfondissement des textes, les sutras. Lui-même écrit pour expliquer l’inexplicable, le chemin vers « l’illumination » qui est le but ultime de la rédemption individuelle. Pas de Dieu ni de vie éternelle, paradisiaque ou pas, au bout du chemin, contrairement aux promesses d’autres écoles bouddhistes ou d’autres religions. Il nous a montré deux schémas (en japonais) de sa composition. Le premier est simple et s’appuie sur l’image du sablier. Le sable de la vie de chacun coule régulièrement. Quand l’individu est jeune, la surface du sablier plein est large et le niveau ne baisse qu’imperceptiblement. A mi-course de la vie, la différence n’est guère perceptible. Mais quand la vie et le sable s’épuisent, le diamètre de l’entonnoir s’est rétréci et le niveau baisse rapidement. Message transparent aux « sages » que nous prétendons être : il est temps de commencer à vous soucier de votre « illumination » !

Deuxième schéma : un cercle coupé en dix tranches horizontales, qui sont les différentes étapes vers l’illumination. De part et d’autre du cercle, deux roues vues de haut, qui doivent tourner simultanément : la roue de la « discipline », et celle du « vide ». Je n’ai compris que les premiers pas à faire pour combiner discipline et vide. Se débarrasser par priorité des trois poisons des hommes : la colère, le désir et la paresse. Et puis se défaire de dix autres vices dont la gourmandise, la luxure, la somnolence, la cupidité et l’ambition. Enfin (ce qui est beaucoup dire, car on ne serait qu’au début du cheminement), respecter dix interdits, souvent partagés par les autres religions : ne pas tuer les êtres vivants, ne pas être infidèle, ne pas s’enivrer, ne pas calomnier, ne pas se vanter aux dépens des autres, etc.

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Je suis personnellement plus intéressé par les aspects politiques et sociaux des religions (la religion dans la cité) que par leur dimension morale et a fortiori métaphysique, mais c’est une grande satisfaction que de discuter avec un grand intellectuel qui pourrait être dominicain (chrétien) ou Ibn Khaldoun (musulman).

L’intérêt est vif quand le jeune disciple vient nous rendre visite, apportant du yuba de la meilleure facture, une « crème de tofu » forcément sublime, et se régalant de la cuisine de Catherine avec un fort robuste appétit. SÔJUN était le « tuteur » de Catherine quand celle-ci a, par hasard et curiosité, séjourné trois jours dans le temple de maître KOBAYASHI, en octobre dernier, astreinte à son insu mais de son plein gré aux labeurs et disciplines des novices.

Ce jeune homme de 25 ans était, à l’époque, étudiant en philosophie et parlait de Bergson. Il se lançait dans un long apprentissage pour devenir non seulement bonze mais surtout « maître ».

Il a repris aujourd’hui ses études et prépare un mémoire de maîtrise sur « Confucius et Buddha » ou « le confucianisme et le bouddhisme ». Il a dû quitter le temple précédent pour résider dans un autre temple de la même école, non pas temple de « formation » des bonzes mais temple de « gestion » d’une paroisse, toutefois dirigé par un « maître », lié au maître antérieur (il n’y a qu’un « maître » pour mille bonzes).

Dans ce temple, notre ami est à la fois étudiant résident (comme deux autres étudiants qui trouvent l’hébergement bon marché) et bonze à temps partiel. Il travaille à l’entretien du temple avec le bonze et l’adjoint de celui-ci. Il participe peu aux cérémonies funéraires (qui assurent les revenus du temple) mais il est habilité, malgré son jeune âge, à parler de la « méditation » aux nombreux groupes de visiteurs, seniors ou écoliers, qui viennent passer quelques heures au temple. Il nous a expliqué, en faisant de grands gestes des mains et en montrant un visage joyeux et pas du tout impassible, qu’il pouvait « tenir » pendant une heure un groupe de 180 collégiens, grâce à l’improvisation d’un discours approprié. Charisme surprenant de ce jeune surdoué qui balance entre l’université et la sainteté.

Le Japon est riche de ses ingénieurs et de ses penseurs, qui recherchent le salut d’une économie en mutation et d’une civilisation en interrogation.

La politique, c’est une autre histoire, comme aurait dit Kipling.

dimanche 5 juillet 2015

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