Ah le joli mois de mai à Paris

La fée de la rue Descartes est vent debout pour défendre le bilan de son mentor en n’oubliant pas, carrière oblige, de mettre en avant sa propre action universitaire. Regardons-y d’un peu plus près. « Avec l’autonomie [déclare-t-elle au Figaro[1]] la personnalisation des formations est devenue le maître mot […] aux uns nos universités proposent de suivre des doubles formations […] aux autres la possibilité d’effectuer un stage dès la licence ». Enjeux les Echos, signale que de telles initiatives constatées au sein de Sorbonne Université restent des exceptions. Certes, et de plus, c’est bien avant la loi Pécresse, lorsque j’en étais le président, que l’UPMC a créé avec Sciences Po des doubles formations et avec Paris Sorbonne la double licence de sciences et de musicologie. Ni la loi ni la ministre ne sont pour quoi que ce soit dans la création du collège de droit de Panthéon Assas et du collège de la Sorbonne qui regroupe 13 (et pas 3) doubles cursus exigeants. Tout ceci résulte d’une application intelligente de la réforme LMD, tout au plus peut-on mettre à l’actif de la direction de l’enseignement supérieur qu’elle a renoncé à entraver leur mise en œuvre.

« Quant aux nouveaux partenariats que nouent nos universités avec les entreprises ils garantissent que leurs formations déboucheront sur un emploi [2]» il s’agit d’un vœu pieux car le système dérégulé du marché est incapable d’assurer quoi que ce soit. Bien au contraire, ce qui permettra aux étudiants de rebondir dans le futur ce sont des formations ouvertes assurant une solide formation pluridisciplinaire et pas la réponse étroite à des entreprises incapables de prédire ce que sera l’emploi au-delà de quelques années. L’UPMC comme d’autres n’a pas attendu la ministre pour mettre en place une politique de formation en alternance depuis une bonne quinzaine d’années.

La ministre poursuit dans la même tribune libre : « Il y a deux ans, au plus fort de la crise, le président de la république décidait de consacrer 22 des 32 milliards d’Euro du grand emprunt à l’enseignement supérieur […] Les premiers résultats des investissements d’avenir démontrent que Nicolas Sarkozy avait raison de miser sur l’imagination de nos enseignants et de nos chercheurs ». L’hebdomadaire Enjeux Les Echos3 a un avis plus nuancé. « Après quarante ans de sclérose, les universités françaises se sont remises en mouvement […] depuis 2006 une série de réformes à tiré l’institution de son apathie. Devenu président, Nicolas Sarkozy les a élevées au rang de priorité budgétaire. Pour autant, la dynamique reste fragile. Engourdies par des décennies d’hibernations, les universités peinent à digérer les transformations impulsées depuis cinq ans. » Marie Pascale Deschamps et Lionel Steinmann ont la mémoire un peu courte, sans doute n’étaient-ils pas nés en 1968. C’est plutôt en 1969 avec la loi Edgar Faure – avant les universités n’existaient pas – et surtout au début des années quatre vingt dix avec la contractualisation, que les universités ont entrepris leur longue marche vers l’autonomie. D’ailleurs l’application de la loi Pécresse par les directions ministérielles de l’enseignement supérieur et du budget a plutôt limité l’autonomie que la nouvelle loi était censée renforcer.

L’hebdomadaire Enjeux les Echos a raison de souligner que trois ans après le lancement un plan campus « audacieux » de « 5 milliards d’euro pour faire jaillir ou rénover douze campus du 21ème siècle, les premiers coups de pioche se font encore attendre » et l’argent du plan campus, comme celui des 22 milliards des investissements d’avenir, est toujours à Bercy ! Quant aux premiers résultats de ceux-ci, c’est surtout un surcroît de travail et de dépenses qu’ils ont occasionné aux universités. Pour l’instant, ce n’est pas travailler plus pour gagner plus ! La première édition du classement de Shanghai en 2003 classait la première université française, l’UPMC, à la 65ème place et l’université Paris Sud 11 à la 73ème place. Dès 2007 elles étaient remontées à la 40ème et à la 50ème place. Elles ont peu évolué depuis et ni la loi Pécresse ni les investissements d’avenir ne sont pour quelque chose dans leur progression.

L’hebdomadaire fait remarquer, comme la cours des comptes et comme je l’ai fait moi-même à plusieurs reprises, que le nouvel intérêt porté par la ministre aux pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) créés par le gouvernement de Villepin était contradictoire avec la loi de 2007 et ne pouvait que ralentir le plein accès à l’autonomie. Pour se défendre, la ministre nous rejoue le refrain de « l’Etat Stratège » : « Pour préparer l’excellence de demain, nous avons [dit-elle] lancé un travail de stratégie territoriale ».

C’est à mourir de rire en Ile de France. La logique de vente à la découpe de Paris Sud au profit, bien aléatoire, de SaclayTech – dont d’ailleurs ni l’Ecole Polytechnique, ni HEC ne veulent entendre parler – n’a pas résisté à l’examen du jury international et déclenché un réflexe salutaire à Paris Sud. A Paris intra-muros un brillant stratège polytechnicien a conduit à adouber deux monstruosités. Devant le fiasco de la fusion Paris 5 Paris 7 pourtant claironné par la ministre il a appuyé « un projet radial de part et d’autre du périphérique qui [de Bondy à Montrouge, selon ses concepteurs] s’inscrit dans la logique du grand Paris ». Et imposé, en contrepartie de largesses immobilières au centre de Paris, un regroupement improbable au nord de la capitale d’humanités inhumaines et de sous technologie qui refusent de frayer avec l’enfant chéri de mai 68. Le même « joyeux luron » s’est évertué sans succès à contrecarrer la création de Sorbonne Université et a mené campagne avec succès et l’appui de Bercy contre la dévolution des biens immobiliers à la première université française pour la punir de refuser de donner son centre de recherche des Cordeliers à celui qui à l’époque était dans les petits papiers de la ministre et par ce que ses compères de Bercy refusaient de transférer à l’UPMC la soulte sécurisée pour la remise en état du campus Jussieu. On peut mieux faire en matière de stratégie pour des ensembles qui regroupent 90% de la recherche francilienne toutes disciplines confondues.

L’autonomie sans les moyens c’est la dépendance a fort justement rappelé Louis Vogel, président de la conférence des présidents d’université et de Sorbonne Université. Qu’en est-il réellement de la soi-disant augmentation des moyens des universités une fois considéré que les investissements d’avenir, s’ils surviennent réellement – des contraintes liées au déficit budgétaire abyssal créé par la droite peuvent très bien les remettre en cause après 2012 – n’ont eu encore aucun effet, moins de 1% des revenus des 22 milliards aura été distribué aux heureux lauréats à la fin de l’année ? Certes en 2009 et 2010 des crédits supplémentaires avaient été distribués à certaines universités parfois à titre de rattrapage comme à Lille mais souvent sur une base partisane. Mais les deux premières universités françaises, l’UPMC et Paris Sud n’en ont pas bénéficié. Bien au contraire, la première annonce un déficit chronique de 20 millions d’euros et a été obligée de puiser dans son fond de roulement pour le plus grand plaisir des fonctionnaires de Bercy. Même le Germanopratin dont l’université avait pourtant été arrosée se complaint du budget 2011 et dénonce « une diminution claire des crédits ».

Concernant les initiatives d’excellences Valérie Pécresse a déclaré « Lorsqu’on organise des jurys internationaux pour examiner des appels à projets, il faut accepter le risque que des réputations ne soient pas récompensées ». Fortes paroles que j’approuve car l’avenir de l’université mérite mieux qu’un galant babillage bien peu descartien entre le Germanopratin et la Fée de la montagne. Espérons que cette publication ne soit pas le prodrome à une nouvelle maladie, le contournement des jurys internationaux pourtant portés aux pinacles par les deux compères. Nous verrons bien si la ministre saura résister aux pressions ou si, comme il se murmure ici ou là, une nouvelle entorse sera faite à ses fortes déclarations pour sauver la face de l’Aristocratie Médicale Parisienne et de la Noblesse d’Etat exilée sur le plateau des milles vaches. Dans son babillage la ministre prétend à propos de Sorbonne université, page 127, « Pour construire la gouvernance commune de cet ensemble, il a fallu des mois et des mois de discussion, au point que j’ai parfois douté, il faut bien le dire, d’une volonté commune assez forte pour aboutir ».  Ce n’est pas bien pour une bonne chrétienne de mentir ainsi. Elle sait fort bien que ce furent ces messieurs-dames de son cabinet qui renâclaient à donner leur aval à la création de Sorbonne Université. Le nom ne leur allait pas, il fallait donner du temps à la concurrence pour s’organiser afin qu’elles récupèrent aussi la référence à la Sorbonne. Ils refusaient aussi la forme juridique de fondation, ils voulaient un Etablissement Public afin de mieux nous contrôler. C’est l’arbitrage de l’Elysée qui a mis fin à cette opposition.

Pour le reste, à savoir le bilan réel de la politique de Nicolas Sarkozy envers les universités il est trop tôt pour en juger. Les universitaires en feront un bilan, que je souhaite sans complaisance mais aussi sans esprit partisan, à la fin de l’année. Il n’est pas encore clair à mes yeux si elle a réellement conforté les universités, et surtout si elle aidera effectivement à la relance de l’économie du pays. On saura alors qui sera le candidat socialiste et quelle politique économique et universitaire alternative il proposera au pays.

Une bonne politique universitaire ne vaut rien sans une bonne politique sociale et une bonne politique sociale ne se construit pas sur une politique de peur et d’exclusion. Une bonne politique sociale ne se construit pas si les caisses de l’Etat sont vidées au profit des plus riches. Une bonne politique sociale n’est rien sans le plein emploi. N’oublions pas un certain mois de mai il y a 75 ans. Comme aujourd’hui, en Europe certains avaient faim, comme aujourd’hui tous voulaient du travail, comme aujourd’hui l’extrême droite montait en puissance. L’histoire bégaye dit-on, elle ne se reproduit pas à l’identique. Certes, trente huit millions de civils furent tués par les nazis et leurs alliés, on peut certainement faire mieux avec les progrès scientifiques et techniques. 1945 n’efface pas les années trente mais les années actuelles les rappellent cruellement.

Palaiseau le 10 mai 2011

[1] Le Figaro du vendredi 6 mai 2011 page 14

[2] Enjeux Les Echos numéro 279 des 6 et 7 mai 2011

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