Errare humanum est, perseverare diabolicum

La France devrait cesser de persévérer dans l’erreur. Deux études viennent de démontrer que les deux filières les plus socialement déterminées étaient les études d’ingénieurs et les études médicales. C’est à un point tel qu’un recul historique s’est produit ces trente dernières années quant à l’origine sociale de leurs étudiants. On en est revenu aux années soixante. Certes les élèves les plus performants (les meilleurs ?) s’y retrouvent-ils, mais le retour sur investissement laisse pour le moins à désirer. Les déserts médicaux avancent sur le territoire alors que le gouvernement se refuse, les élections approchant, à toute mesure coercitive vis-à-vis des médecins. L’inefficacité des ingénieurs en matière de création de jeunes entreprises innovantes est pointée du doigt. La recherche développée dans les grandes entreprises est poussive malgré des effectifs importants et une perfusion financière via le crédit d’impôts pour la recherche que beaucoup nous envient en Europe. La France est parmi les grands pays développés celui où les entreprises investissement le moins sur leurs fonds propres dans la recherche comme le montre l’étude comparative des investissements en recherche et développement de la France et de l’Allemagne. De plus, elles sont rétives à investir dans la recherche universitaire et elles le resteront tant que l’Etat ne les obligera pas à dépenser leurs crédits d’impôts recherche en collaboration avec les universités.

Les causes sont multiples mais le péché originel de ces deux filières réside d’abord dans leurs modalités de sélection. Que ce soient les classes préparatoires ou la première année commune aux professions de santé (entendez par là les professions nobles de santé) le biais social créé par la part considérable des colles privées qui doublonnent l’enseignement officiel a fait son œuvre. Les étudiants qui vont dans ces filières estiment qu’ils ont par leur mérite acquis le sésame leur permettant d’avoir une position sociale lucrative. De ce point de vue, il est clair que l’investissement dans un cabinet de médecine générale hors des grandes villes ou dans des banlieues difficiles ne les intéresse pas. Il est non moins clair qu’un jeune ingénieur qui  se lance dans la création d’une jeune entreprise innovante ne peut espérer immédiatement avoir le même revenu que ceux qui pantouflent dans les grandes entreprises, dans la bureaucratie d’Etat ou qui stimulent leurs facteurs de stress à la city.

Deux organismes veillent jalousement aux intérêts de ces castes respectives, d’un côté la commission des titres d’ingénieurs soutenue par la conférence des grandes écoles et de l’autre l’ordre des médecins soutenu par les puissants syndicats de médecins libéraux. La première, franchement malthusienne a poussé des cris d’orfraies lorsque certaines universités ont ouvert des filières conduisant à un master d’ingénierie contestant à cette occasion que la France manque d’ingénieurs. L’ordre des médecins est plus patelin, mais il est clair qu’il ne souhaite nullement ouvrir les vannes d’un métier à des catégories sociales qui n’en sont pas dignes. Quant aux syndicats médicaux ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Pour eux l’immigration médicale sert de variable d’ajustement et ne constitue pas pour l’instant une concurrence trop dangereuse.

La gauche ne doit pas se désintéresser de cette question. Ma position personnelle est connue, il faut mettre fin au système des classes préparatoires qui se livre à une ségrégation sociale perverse sans qu’aucun indicateur ne puisse vérifier leur utilité quant à l’input qui résulte pour les élèves autre qu’un formatage peu propice à l’audace intellectuelle. Il faut supprimer le concours stupide d’entrée en médecine et comme première urgence le texte tatillon définissant les matières sur lesquelles il est assis. Dans les deux cas il faut laisser les établissements libres de choisir les critères d’admission de leurs étudiants et faire jouer à plein l’autonomie des établissements pour qu’ils mettent en place leurs propres modalités de sélection. Il faut cesser l’illusion que ces concours nationaux sont le garant d’une qualité pour le futur alors qu’ils ne sont que les gardes chiourmes des avantages acquis de ceux qui les ont réussis.

Pour ne pas être de l’ampleur de celles en cours dans le monde arabe, c’est bien d’une révolution qu’il s’agit de faire. Elle est nécessaire pour qu’enfin la France cesse les replis défensifs, dans lesquels elle se complet depuis un siècle et demi, sur des positions qui sont de moins en moins préparées à l’avance.

Abu Dhabi le 19 février 2011

6 réflexions sur “ Errare humanum est, perseverare diabolicum ”

  1. Attention, il n’y a pas de « colles privées » dans les prépas aux écoles d’ingénieur, les classes sont en très grande majorité situées dans le secteur public, les études sont donc gratuites (ce qui n’est pas assez connu du grand public j’en ai peur) et l’emploi du temps ne laisse pas vraiment de place à des heures supplémentaires, contrairement à ce qui se passe en médecine.

    D’autre part les écoles d’ingénieur recrutent maintenant couramment sur dossier des étudiants venant de l’Université, est on bien sûrs que cette voie est moins socialement déterminée ?

    Enfin les élèves des corps qui vous paraissent poser problème ne représentent qu’une infime minorité de la masse des ingénieurs formés chaque année. Je trouve dommage de baser la critique d’un système (qui a sûrement d’autres défauts à mettre en évidence) sur ce qui n’est en fait qu’un phénomène très limité.

  2. Une analyse complémentaire du journal « Le Monde » sur l’Echec de la réforme de la première année de médecine selon l’AEF.
    « L’échec en première année de médecine n’est pas jugulé », affirme « Le Monde » (p. 11), estimant que la réforme de l’année commune des études de santé (AEF n°133715) « offre des voies de réorientation encore très limitées » : selon le quotidien du soir, « avec 60 000 étudiants inscrits en première année à travers la France, pour 12 664 places en médecine, pharmacie, odontologie ou maïeutique, des dizaines de milliers d’étudiants seront sans solution à la fin de l’année ». Consacrant un article au système en vigueur au Canada, où « la sélection se fait à l’entrée de la première année », « Le Monde » souligne « le rôle clé de l’entretien préalable ».

  3. « le biais social créé par la part considérable des colles privées »

    Des colles privées en classes prépa scientifiques ? Mais où donc les élèves trouveraient-ils le temps ? Les classes prépa sont un bourrage de crâne radical, la quantité de contenu suffit à sélectionner les plus « absorbants », il est peu vraisemblable que des cours supplémentaires puissent faire une différence à ce niveau-là. S’il y a une sélection sociale par le biais de cours privés, c’est avant le bac qu’elle se produit – d’ailleurs les candidatures et les admissions en classes prépa se font avant le bac.

    « un jeune ingénieur qui se lance dans la création d’une jeune entreprise innovante ne peut espérer immédiatement avoir le même revenu que ceux qui […] »

    Quel concept absurde et irréaliste ! Bill Gates et Steve Jobs sont des exceptions, pas la règle ! Monter une entreprise sans avoir d’abord un carnet d’adresses bien fourni est du suicide ; les jeunes ingénieurs sont suffisamment intelligents pour ne pas commettre une telle bêtise, ou bien, s’ils la commettent, pour mettre rapidement la clé sous la porte avant d’avoir trop perdu d’argent. Et de toute façon, même s’ils en avaient envie, les banques refuseraient (à juste titre) de leur prêter de quoi commencer ! Ce ne sont certainement pas les jeunes ingénieurs qui vont fonder des entreprises, ce sont les ingénieurs de 40-45 ans, qui ont des contacts, une expérience de la vie professionnelle, de l’argent à investir, et qui ne sont plus en train de fonder une famille.

    « classes préparatoires […] un formatage peu propice à l’audace intellectuelle. »

    ??? De quelles classes préparatoires parlez-vous ? Les prépas scientifiques enseignent les fondements des mathématiques, de la physique et de la chimie, de manière très étendue et très approfondie, mais en se limitant aux outils et connaissances que tout ingénieur doit absolument connaître – en quoi cela peut-il constituer un formatage ? Faudrait-il enseigner l’ignorance créative ? Vous devriez étoffer votre affirmation, qui semble plus issue d’un dessin humoristique célèbre que d’une évaluation rationnelle de la situation…

  4. Le concours du PACES n’est pas national, puisque organisé dans chaque faculté. Je ne suis pas tout à fait d’accord sur l’origine de la limitation d’accès. C’est un choix politique, dans lequel l’ordre n’a pas grand chose à voir, partant du principe qu’en limitant l’offre on limite la demande. Le principe du libre échange appliqué à la santé ne fonctionne pas. Je ne suis pas sur qu’ouvrir les vannes de la formation en médecine règle le problème des désert médicaux. Je suis bien d’accord que le concours à l’entrée est de peu d’intérêt je suis convaincu que la sélection arrive trop tôt et qu’il faut réformer la filière d’accès pour la rentre plus en adéquation avec le LMD. Demander au futur médecin d’avoir une licence généraliste (biologie, mais aussi SHS) avant de rentrer dans la formation est intéressant. Ensuite, les jeunes ingénieurs et médecins suivent l’exemple de leurs ainés et les références qui leur sont données. Pourquoi exercer un métier difficile, la médecine est un métier difficile contrairement à ce que certains voudraient faire croire, dans des conditions pourries que personne d’autres n’accepteraient?
    Le temps des bonnes soeurs et des moines est fini depuis longtemps…
    La société évolue, elle a voulu déboulonner le médecin de sa position de notable, très bien, il est normal que le médecin le lui rende bien.

  5. En ce qui concerne la filière de l’ingénierie, je ne veux pas prendre position car je n’y connais pas grand chose. Mais pour ce qui la médecine, étant donné que l’étudiant en médecine n’apprend que des âneries à la fac, peu importe que l’on a fait des études ou pas car tout le monde doit revoir sa copie et apprendre les tenants et aboutissants de la Médecine Nouvelle Germanique du Dr Ryke Geerd Hamer. Et puisque ceux qui ont fait des études sont allés le plus loin dans le mauvais sens, ils auront aussi le plus de mal à tout reprendre depuis le début.

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