Des libertés académiques

Décidément, l’Ecole normale supérieure n’est plus ce qu’elle était. La semaine dernière un débat, proposé par les étudiants, qui devait réunir à l’école de la rue d’Ulm Stéphane Hessel, Benoist Hurel (secrétaire général adjoint du Syndicat de la Magistrature), Leila Shahid (ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union Européenne), Haneen Zoabi (députée au parlement israélien), Michel Warschawski (Israélien, fondateur du Centre d’Information Alternative), Nurit Peled (Israélienne, fondatrice du cercle des familles endeuillées), Elisabeth Guigou et Daniel Garrigue (députés), Gisèle Halimi (avocate) a été annulée sans explication. Selon les élèves normaliens qui avaient organisé cette réunion , le CRIF qui de plus en plus se fait le défenseur de la politique du gouvernement israélien, en serait à l’origine, ce qu’il conteste, tout en se félicitant de cette annulation. La ministre en personne serait intervenue et la directrice de l’ENS fait quant à elle état du risque sécuritaire que représentait la tenue d’un débat ouvert à des personnes extérieures de l’établissement dont on ne maîtrise pas le nombre.

Cette épisode illustre combien il est encore difficile pour les responsables des établissements d’enseignement supérieur et des universités de garantir les libertés universitaires. La dernière fois que j’ai visité l’université Columbia elle a pu constater de visu combien l’expression politique des étudiants était une tradition respectée. Je ne suis pas sûr qu’elle soit assurée chez nous comme elle l’est au sein de tous les grands campus de l’Europe de l’Ouest et des Amériques. Columbia qui d’ailleurs accueille traditionnellement des débats contradictoires et donne la parole aux candidats à la présidence des Etats-Unis, s’est même payée le luxe d’y recevoir le président Iranien au grand dam des pro-sionistes conservateurs, l’équivalent du CRIF français. Il va sans dire que les étudiants américains s’ils ont été courtois, n’ont pas manqué de faire savoir ce qu’ils pensaient à l’intéressé. Mais en France il est devenu interdit de dire quoi que ce soit en ce qui concerne la politique de l’Etat israélien. Pourtant comment peut dénommer autrement celle qu’il développe, dans l’espace que certains considèrent comme la Palestine occupée et d’autres revendiquent comme le grand Israël, qu’une politique d’apartheid et de bantoustan ? Qu’est-ce qui différentie le mur en cours d’achèvement du mur de Berlin ? Qui a fait fuir de Palestine les progressistes laïcs et de ce fait prêté la main à l’emprise des hystériques de l’islam ?

Qu’on le veuille ou non, la politique actuelle de l’Etat hébreux n’est pas si différente de celle des théocraties du Moyen-Orient. Comment peut-on être pour le droit du sol en France et contre en Palestine ? Pour qui connait un peu l’histoire de cette région du monde, il est patent que jamais dans le passé n’a existé un état d’Israël  correspondant au grand Israël revendiqué par certains. Par contre il est patent que la zone géographique toute entière s’appelle Palestine avec évidemment et comme toujours des discussions sur le tracé des frontières. Personnellement je n’ai jamais été favorable à la création d’un état palestinien par ce que je considère que la seule réponse juste dans cette partie du monde est l’émergence d’un état laïc permettant la coexistence de ceux qui croient en Dieu, quel qu’il soit, et de ceux qui n’y croient pas. Mais le pré-requis en est que le suffrage universel y soit rétabli.

Pour avoir exigé, au nom de l’université Pierre et Marie Curie, que la communauté européenne, fin 2002, début 2003, dans le cadre de la préparation de son sixième plan de recherche et développement, le contrat d’association entre Israël et l’Union Européenne soit renégocié pour être étendu à la partie palestinienne et de veiller au respect par toutes les parties de l’ensemble des clauses du contrat, j’ai subi une campagne haineuse de désinformation. Les arguments furent alors les mêmes que ceux utilisés aujourd’hui contre les normaliens dont le seul tord est ne pas vouloir brider la liberté d’expression. Le CRIF a beau jeu de dire qu’il n’est pour rien dans cette interdiction, il suffit qu’il siffle et les troupes se mettent à avancer.

Mais, huit ans après force est de constater que la situation n’a fait qu’empirer puisque les israéliens eux-mêmes n’ont plus droit de critiquer la politique de leur gouvernement sur ce sujet. Les mêmes forces sont à l’œuvre pour justifier l’injustifiable et l’Université française se claquemure dans un silence honteux.

Paris le 21 janvier 2011

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