Cadeau de Noël

La survenue d’un accident de santé vous oblige à une saine relativisation des choses de la vie. C’est ainsi que j’ai vécu dans un service de soins intensifs les réparties pleines d’opportunité de l’inepte albinos et de l’employée des eaux et forêts lors de la semaine de désorganisation circulatoire induite par l’arrivée précoce de chutes de neige. Les nuits sans sommeil, lorsque vous êtes immobilisé dans un lit, vous pouvez être à l’écoute des bruits de la ruche. C’est alors que vous comprenez toute l’abnégation du personnel hospitalier attentif aux moindres besoins des patients et parfois aux exigences de malades irascibles. Ici on ne connait pas la double peine. Pas de récrimination chez cette infirmière qui a mis plus de deux heures à rentrer chez elle, ou chez cette autre qui trouva refuge dans un hôtel du voisinage pendant que les deux zozos péroraient. Aucune des deux n’a fait usage de son droit de retrait ! Gentillesse de cet interne qui après une longue journée d’urgence trouve encore le temps vers la minuit de faire mon doppler de contrôle. Patience de cette aide soignante expliquant à ce malade agité que non décidemment il ne peut déambuler.

Une fois passé la période critique, bien que l’étiologie du mal ait été envisagée, transfert chez les « Sherlock Holmes », les internistes. La médecine interne est à la médecine générale ce que la mécanique de précision est au garagisme. Pas besoin de garde à vue musclée pour que l’on se déboutonne et raconte avec autant de précision que possible non seulement son histoire récente mais aussi le flash back de sa vie antérieure. On a même droit à une gentille engueulade contre ce président qui n’a même pas pensé que ce qui lui est arrivé il y a dix, vingt ou quarante ans puisse aussi éclairer le présent. Mais toujours la même gentillesse du personnel infirmier. Je confronte mon vécu de l’hôpital avec cet aide-soignant qui y est entré à l’époque où j’y effectuais mon externat. Certes les temps changent, certes c’est plus désincarné aujourd’hui, les progrès technologiques ont restreint les échanges individuels. Certes la gestion comptable à flux tendu est pesante pour ne pas dire plus (deux jours pour trouver une taie d’oreiller !). Mais l’attachement à l’institution reste fort et constitue indiscutablement un atout.

Le contraste majeur réside dans l’immobilier. Bien sûr l’institut de Cardiologie est situé au sein d’un bâtiment neuf et moderne, mais je ne puis oublier que sa construction doit beaucoup à l’implication d’un ancien patron et à la mobilisation qu’il su obtenir de la part de ses amis politiques et de partenaires privés. Certes dans mon transfert vers le service de médecine interne je frôle le tout neuf institut de recherche sur les maladies du cerveau et de la moelle épinière ; là encore sans l’intervention énergique de deux patrons et la mobilisation des amis politiques et du secteur privé rien n’aurait avancé.

Mais que dire de l’état global de l’hôpital, le plus réputé de France pour la qualité de la médecine qui y est pratiquée et sans doute l’un des plus réputés d’Europe ? En attentant gentiment que le glucose marqué qui vient de m’être injecté se fixe sur les organes à visualiser, je contemple le plafond du local où est installé le TEP-Scan pour constater les traces des infiltrations ! Et que dire de la vétusté des locaux où est installé le service central de radiologie ? Je me dis alors que décidément, l’hôpital phare de la meilleure université française n’est pas mieux traité que la maison mère. On comprend que la noblesse d’Etat se fasse soigner à l’hôpital militaire. La France serait-elle en voie de sous-développement ?

En réalité c’est toute l’irrationalité de trente années de gestion de l’Assistance Publique de Paris qui saute aux yeux. Comment peut-on faire dépendre l’avenir des perles de la médecine française des décisions zigzagantes d’une administration brejnevienne qui épuise des équipes de direction hospitalières pour la plupart très compétentes ? Comme tous ceux qui ont participé avec assiduité cette année aux réunions de la commission qui donnait son avis sur les projets stratégiques des nouveaux groupes hospitaliers en matière de biologie médicale j’ai été atterré par les effets d’une telle politique. Tel bâtiment programmé en vertu d’une décision stratégique antérieure, construit et livré cette année doit être réadapté à la nouvelle organisation et reprogrammé en conséquence ce qui va renchérir les coûts, tel automate dont la décision d’achat financée doit être suspendue dans l’attente des nouvelles décisions. Tel nouveau bâtiment qui avait la ferveur des autorités stoppé. Et la vente des biens de l’AP-HP, comme feu ceux du clergé, non pas pour des investissements futurs mais pour combler les déficits !

En réalité l’AP-HP constitue une de ces exceptions françaises dont il n’y a pas si longtemps on se gargarisait en haut-lieu (le directeur général n’avait-il pas rang de préfet de région, nommé en conseil des ministres ?). Mais comme pour les universités l’heure est au moyennage ou comment raboter le haut pour saupoudrer le bas. Une telle politique pourrait bien nous ramener au Moyen Age. Un incident ferroviaire vient justement nous rappeler qu’un train ne peut avancer sans bonne locomotive, sans conducteur et n’arrive pas à bon port si les aiguilleurs font n’importe quoi. Il en ira de même pour l’université et les hôpitaux universitaires. Bref c’est un moteur de Ferrari dans une carrosserie de Pontiac des années cinquante.

La solution est connue de tous : construire autour des trois principales universités parisiennes trois groupes hospitaliers couvrant toutes les disciplines à partir de l’existant. Rendre ces trois universités et ces trois groupes entièrement autonomes. Les laisser organiser contractuellement leurs rapports. Et supprimer à Paris Centre l’accessoire pour organiser l’hospitalisation en Ile de France de manière rationnelle autour des territoires en prenant là aussi en compte les ensembles universitaires.

Mais il n’est pas sûr qu’une volonté politique existe pour initier une telle réorganisation.

Palaiseau le 28 décembre

Une réflexion sur “ Cadeau de Noël ”

  1. Merci, cher Gilbert, d’avoir écrit cette chronique, d’avoir osé l’écrire, vous qui avez été praticien-hospitalier. Economisez-vous ! Vous le méritez ! Très cordialement et excellente année 2011 (ou année 2011 la moins mauvaise possible !). Irnerius, un blogueur qui doute

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