Pas de réformette isolée de l’enseignement primaire svp

« Notre système éducatif est un de ceux en Europe dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires » Fabienne Bruguère et Camille Peugny[1].

Nul ne peut aujourd’hui l’ignorer, notre enseignement primaire n’est plus adéquat et le collège unique n’est pas une réussite. L’investissement n’est massif sur les lycées, qu’en raison du fait que les classes préparatoires sont scandaleusement sur-dotées.

Depuis que le parti socialiste et l’UMP se sont remis en campagne, il ne fait pas de doute que l’éducation sera au cœur de la prochaine présidentielle. L’UMP qui, ne l’oublions pas, est à la barre depuis dix années va s’efforcer de maintenir l’essentiel du système ségrégationniste en place en proposant des aménagements homéopathiques du primaire public tout en y poursuivant l’expansion du secteur privé et en refusant de rendre obligatoire les classes maternelles dès l’âge de deux ans. Le parti socialiste a quant à lui annoncé des réformes profondes mais sans faire de propositions concrètes pour lutter contre le processus de ségrégation sociale et culturelle à l’œuvre dès le collège, puis au lycée et à l’entrée des études supérieures. La gauche de la gauche, sur ce sujet, n’a en réalité aucune proposition vraiment révolutionnaire.

Des voix s’élèvent ici ou là ces derniers temps pour remettre en question le système de notation en vigueur dans la plupart des écoles primaires (certaines s’en sont affranchies). Mais bien rares sont ceux qui remettent en question la maladie française de considérer la docimologie comme le nec plus ultra de l’évaluation des progrès scolaires et universitaires. Rien ne changera pourtant vraiment dans l’enseignement primaire et secondaire tant que la Nation refusera de questionner le mode de constitution de ce que la vulgate appelle ses élites. En effet, dès lors que le recrutement des cadres moyens et supérieurs du public comme du privé restera conditionné par des systèmes étroitement corporatistes, on aura le triste privilège d’assister à la reproduction non pas des élites mais des groupes sociaux et des clans. Or c’est ce qui est à l’œuvre au quotidien dès le collège. Et tous les dispositifs que la droite a mis en place ces dernières années ne visent qu’à s’assurer que les quelques élus de la plèbe ainsi sélectionnés se retrouvent sur les valeurs de la caste dominante et y sont rapidement intégrés.

Force est de constater que le formatage de cette élite, à l’œuvre dans notre pays, ne donne pas les résultats escomptés, notre potentiel industriel régresse dans tous les secteurs de pointe (biotechnologies, mécanique, informatique, imagerie, nouveaux matériaux), nos PME sont cachectiques. Seuls les bétonneurs créent des emplois et pour qui ? Nos écoles de commerce et de finance ont beau tenir le haut du pavé (pour combien de temps si l’on se réfère à certaines études qui circulent à l’étranger). Ce n’est ni le commerce ni la finance qui nous permettrons de redresser le déficit de la balance commerciale et de redevenir des exportateurs de produits à forte valeur ajoutée. Il y a donc urgence à orienter en priorité les jeunes vers les sciences et techniques et pas vers les seuls secteurs du management, des finances et du commerce.

Pour cela il est indispensable que les jeunes qui accèdent à l’enseignement supérieur aient une formation de base solide et non pas encyclopédique et formatée. Leur formation initiale doit être complète, elle ne peut être monolithique en sciences, en lettres ou en technologie. Les articulations principales doivent avoir lieu entre tous les cycles de l’enseignement primaire et secondaire (maternelle, élémentaire, collège et lycée). Il convient d’en finir avec des programmes nationaux démentiels, rarement respectés, pour rendre plus autonomes les équipes pédagogiques. La mixité intellectuelle et sociale doit être la règle au sein des établissements. Le remède est connu depuis longtemps. Il consiste à en finir avec l’exception française qui considère le baccalauréat comme le premier grade de l’enseignement supérieur, et repose essentiellement sur un examen qui hiérarchise les disciplines et renforce le bachotage.

Une césure absolue entre le supérieur et le secondaire doit être instaurée.

L’entrée dans le supérieur doit être la règle, mais l’orientation disciplinaire doit être progressive et la sélection repoussée à la fin de cette période d’orientation.

Bref c’est d’une refondation profonde dont nous avons besoin.

Palaiseau le 28 novembre 2010

[1] « Le Monde » du 30 novembre 2010

7 réflexions sur “ Pas de réformette isolée de l’enseignement primaire svp ”

  1. Faites-vous référence aux propositions du PS énoncées dans le document ci-dessous, ou dans le document « égalité réelle » (qui reste assez succint sur l’école).

    http://blogs.lexpress.fr/mammouth-mon-amour/wp-content/blogs.dir/779/files/2010/10/RapportLab_Collège-de-tous_07.102.pdf

    Sur l’orientation vers les sciences et techniques : F.Hollande (et probablement d’autres, de plus en plus) a proposé une orientation plus contrainte qu’actuellement – probablement en conditionnant l’allocation d’autonomie à certaines orientations privilégiées, mais aussi en intégrant le maximum de formations sous le chapeau universitaire (comment faire pour que la concurrence externe ne soit pas reportée en interne…. ça c’est malheureusement compliqué mais peut-être gérable).

    Il existe encore d’autres document restés encore assez internes au PS. Malheureusement, il sortent dans une relative indifférence, les média ne s’intéressant qu’à la course de chevaux.

  2. J’ai bien lu le texte que vous indiquez. Il contient certes des constats que je peux partager, en particulier sur l’évaluation, et des idées généreuses qui ne pourront être financées sans redéploiement des moyens. Mais il souffre aussi de l’impasse faite sur ce qui se passe après, c’est à dire seconde, première et terminale. C’est à ce niveau qu’il faut combattre le mythe de l’excellence de quelques uns et mettre fin à la hiérarchie des disciplines. C’est pouquoi j’insiste pour que l’on sorte du lycée toutes les filières post-baccalauréat.
    Pour ce qui concerne les sciences, il faut cesser de faire des ces disciplines des outils de sélection. Cause importante du rejet massif sinon exclusif dont elles sont victimes. Bref il faut mettre fin à la religion des concours. Et repousser l’orientation au premier cycle du supérieur mais avec des techniques plus adéquates.
    Mais je vais lire les proposition de Hollande.

  3. Cher Gilbert,

    Vos idées sont généreuses, mais hors de contact avec la réalité. Comme le dit Bernard Convert, « on ne casse pas les hiérarchies par décret ».

    Répéter mécaniquement qu’il faut cesser de faire de la science un outil de sélection est un slogan, rien d’autre. Le français et l’anglais sont des outils de sélection tout aussi puissant que la physique (mais ce n’est pas à la mode de le dire).

    C’est un fait désagréable, mais constatable, que les connaissances scientifiques sont utiles, (comme le français et les langues étrangères!) et qu’un étudiant avec un fort niveau en maths et en physique surclassera dans la plupart des domaines un étudiant qui n’y connaît rien. La mise en oeuvre de la réforme en cours en seconde aboutit, d’après une étude récente d’un syndicat, à ce que dans certains lycées les élèves ont 3,5h de maths par semaine, et dans d’autres 6h par semaine. Je vous laisse deviner où sont ces lycées. Ensuite, on se lamentera sur la sélection sociale pour l’entrée des études scientifiques.

    Si vos idées passaient complètement, nous nous retrouverions assez rapidement dans la même situation qu’un pays comparable, où elles ont été mises en pratique : le Japon. Ce pays a réussi victorieusement a aligner tous les lycées sur un standard assez bas, dans les années 70 à ce qu’on m’a dit. Le résultat a été remarquable: des instituts complémentaires ont poussé comme des champignons sous la pluie, tous les lycéens japonais qui veulent aller à la fac ont deux heures de cours privés par jour, on rencontre à toute heure à Tokyo des groupes de lycéens qui vont dans leur juku (cours privé), et le système, en apparence rigoureusement égalitaire, est plus élitiste que jamais. C’est ce que nous commençons à voir en France, avec Acadomia et autres. Ce n’est pas le système éducatif, c’est la société qui tient à construire une hiérarchie. C’est très beau de nous parler des lendemains qui chantent, mais il faudrait aussi prendre en compte les conséquences potentielles (et déjà en partie réalisées dans de nombreux domaines) de vos conseils.

    En 1990, les terminales C (et E) étaient présentes partout, avec des niveaux comparables; Bernard Convert a montré que la réforme qui y a mis fin, sous prétexte de réduire la sélection, a réalisé exactement le contraire. Comme Bourdieu en son temps, il faudra bien 15 ans pour que des gens comme vous l’écoutent.

    Daniel Boy a montré, par une série de sondages portant sur plus de 20 ans, que l’affection pour les sciences est une constante en France. IL N’Y A PAS DE DESAFFECTION POUR LES SCIENCES. Ce qui existe, et qui est très différent, c’est une désaffection pour les études fondamentales (en particulier, mais pas seulement, scientifiques), pour des raisons assez bien comprises et qui n’ont rien à voir avec la sélection. Le nombre de candidats présents au CAPES de maths est passé en un an de 2695 à 1303, pour un nombre de postes en hausse, et il est prévu qu’il baisse encore l’an prochain. Je n’ai pas les chiffres exacts pour les autres disciplines, mais les échos reçus me laissent croire qu’ils sont du même genre. Allez-vous nous raconter encore que la raison en est une désaffection pour les sciences? Et pour la littérature?

    Comme les explications de Convert et Boy vont à l’encontre des idées reçues, on préfère les jeter et répéter les idées reçues: en tant que scientifique, c’est certainement un phénomène que vous connaissez.

  4. J’ai été mal compris, je ne souhaite pas diminuer la formation scientifique dans le scond degré, je souhaite au contraire qu’elle soit complétée par une culture plus large. C’est d’ailleurs ce qui était proposé dans le document du PS dont vous m’avez adressé les références et que j’ai lu.
    Par contre je discute absolument le formatage par les sciences des classes préparatoires scientifiques et de même d’ailleurs que pour le secteur littéraire et je ne considère pas comme un progrès que certains Normaliens souhaitent retourner en prépa pour intégrer une autre école!
    Je suis contre les cursus d’excellence mais pour des cursus exigeants pour ceux qui ont le plus de possiblilités. Je sais d’expérience que l’appétit pour les sciences peut venir après le baccalauréat et que fort heureusement beaucoup de chercheurs français, une majorité, ne sont pas issus des Ecoles d’ingénieurs, ni des Ecoles Normales.
    Par contre, je suis contre la ghéttoïsation des élites, qu’on l’habille sous les traits « d’ambition réussite ou des internats d’excellence ». On peut (nous l’avons expérimenté à l’UPMC) créer des parcours exigeants dans lesquels les étudiants restent au contact pour un bon tiers des eneignements des moins agiles et, indirectement, influent sur eux.
    De la même façon des programmes adaptés doivent être proposés aux étudiants dont le niveau est jugé faible pou suire le cusus normal mais dans ce cas encore, on doit pouvoir ménager des créneaux communs.
    C’est bien sur pour libérer le lycée du poids ségrégationniste des prépas que je propose de reculer l’orientation sélective à la fin du cycle licence.
    On peut évidemment me balancer tout le temps Bourdieux à la figure, mais de même que les jeunes sont réluctants à enseigner les mathématiques dans le second degré 8% seulement des jeunes médecins acceptent de s’installer dans un cabinet de médecine générale et la majorité des polytecninciens s’expatrient. Ils sont une minorité à tenter de créer une entrepise fabriquant des biens ou des services à haute valeur ajoutée.
    Ca c’est la réalité des choses !

  5. Cher Gilbert, en réponse à un texte sur le collège, vous nous parlez de « l’impasse faite sur ce qui se passe après, c’est à dire seconde, première et terminale ». Donc le lycée, où vous voulez
    mettre fin à la hiérarchie des disciplines.

    Quand je vous parle du lycée, vous bottez en touche sur les enseignements de licence, les médecins et les polytechniciens, et vous nous dites « je ne souhaite pas diminuer la formation scientifique dans le scond degré ». J’en suis bien convaincu; ce que je vous dis, c’est que cette formation a été fortement diminuée en 15 ans, qu’elle va l’être encore plus, et que cela a eu et aura des effets sociaux mesurables, et mesurés. Et qu’il faudrait réagir si on veut avoir de bons étudiants, et par autre chose qu’un discours convenu et sans application sur la sélection et la hiérarchie des disciplines.

    Je ne vous « balance pas tout le temps Bourdieu à la figure »; je vous dis qu’il a des successeurs, et si je vous balançais quelqu’un à la figure, ce serait Boy, Beaud et Convert. Ce serait bien qu’on ne mette pas 15 ans à les connaître, comme ce fut le cas pour Bourdieu en d’autres temps.

    Nous sommes bien d’accord sur le fait qu’il faut que des formations exigeantes existent partout et qu’elles soient accessibles à tous. Les ghettos sélectifs sont le contraire d’une solution. Or ces formations exigeantes sont aujourd’hui bien plus localisées qu’il y a 15 ans, et le seront encore plus dans 2 ans, quand la réforme en cours s’appliquera complètement. Etes-vous d’accord sur cela?

    P.S. Que voulez-vous dire par « certains Normaliens souhaitent retourner en prépa pour intégrer une autre école! »?

  6. Il est évident que ne suis pas un thuriferere des reformes en cours au lycée et, comme vous, je dénonce la ségrégation sociale en cours que la droite a l’habilete de parer des verrues du système meritocratique. Pour les normaliens c’est une découverte que j’ai faite a ma grande surprise lors d’une invitation que j’ai eu pour rencontrer des élèves et leur parler du recrutement dans les unversites. Leur motivation : ils sont angoisses a l’idée d’enseigner en banlieu chaude!

  7. Cela faisait un moment que je n’étais pas venu visiter le blog de Gilbert. J’y trouve un commentaire de Pierre; bonjour à tous les deux.

    Juste une précision historique, concernant la phrase de Pierre : « ce serait bien qu’on ne mette pas 15 ans à les connaître., comme ce fut le cas pour Bourdieu en d’autres temps.

    C’est faux pour Bourdieu. Il est célèbre dès 1964 (il a alors 34 ans) suite à la parution des Héritiers. C’est l’année de mes 20 ans : je suis étudiant en sociologie à Lille et Bourdieu est un de mes professeurs.

    Pierre, n’es-tu pas allé voir l’exposition Bourdieu en Algérie http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2009/11/06/bourdieu-en-algerie/

    Et Gilbert : pas de chronique sur Sorbonne Universités ?

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