Le chemin de Damas

« Devenir médecin : une affaire d’argent. » selon la dernière livraison du Nouvel Observateur[1]. Quelle belle découverte ! Cette dérive est devenue patente depuis une dizaine d’années. Fraichement élu président de l’UPMC, début 2001, j’avais alerté de cette situation Jack Lang, alors ministre de l’éducation. Mon courrier était resté sans réponse. Dans mon article du 23 décembre 2008,  j’avais interpellé à ce sujet Valérie Pécresse et publié les tarifs des officines privées de la région Parisienne (de 6 000 à 8 000 €). Nous savions déjà que l’immense majorité des étudiants inscrits en première année de médecine les fréquentaient. J’avais des témoignages précis de familles très modestes qui s’endettaient pour cela. J’avais à également signalé à la ministre cette situation et proposé une réforme audacieuse en s’appuyant sur la toute nouvelle autonomie des universités. Ce courrier est lui aussi resté sans réponse.

Le président de l’université Paris Descartes, première université médicale française, dénonce le concours d’entrée en médecine dans le même numéro : « ce concours placé en fin de première année de médecine est un désastre pédagogique […] il a été proposé de repousser de deux ans la sélection et d’organiser les trois premières années sous forme d’une licence beaucoup plus généraliste[2] […] Mais les lobbys professionnels ont fait barrage. Pourtant il faudrait en finir avec le régime d’exception des études médicales. »  Cette déclaration est une bonne nouvelle mais elle vient un peu tard. Si je ne m’abuse, Axel Kahn, qui est l’un des animateurs de la conférence des présidents d’universités, ne s’est pas manifesté l’année dernière lorsque je dénonçais dans mon article Un cautère sur une jambe de bois les insuffisances et les incohérences de la nouvelle organisation de la première année des études en santé qui vient d’entrer en application.

Très justement, Axel Kahn dénonce un concours « organisé comme celui d’une classe préparatoire et qui prête le flanc aux mêmes critiques ». En ce sens il rejoint le combat inlassable que je mène contre les classes préparatoires et le Nouvel Observateur serait bien inspiré de réaliser aussi une enquête sur ce système qui alimente également de nombreuses officines privées fort lucratives et dont j’ai dernièrement dénoncé le caractère hautement ségrégatif. Mais sans doute ne le fera-t-il pas, pour ne pas perdre le lectorat de la caste des agrégés qui se repaît des « colles » et autres cours particuliers. Pourtant le mal est là : la sacro sainte religion des concours, gallicanisme résiduel, dont il faudra bien que le pays se débarrasse ! L’illusion fallacieuse que seul le concours est juste alors qu’il s’accompagne d’un cortège de coaching, de  classes préparatoires, de cours privés destinés à formater les élèves à la réussite d’un jour. Cet engouement pour le concours qui a transformé les facultés de médecine en « écoles spéciales » que dénonçait for justement Marc Bloch : « A nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaitre. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen ». Je reste persuadé que sans la remise en cause radicale du processus de sélection/orientation, on ne résoudra pas la crise de l’éducation car ce véritable cancer exerce ses effets néfastes bien en amont des études supérieures. Nous n’avons rien à attendre de ce gouvernement qui conduit dans ce domaine une politique schizophrène que j’ai maintes fois dénoncée car sa défense de la soit-disant méritocratie n’est qu’une défense de caste. Il est de ce point de vue consternant d’écouter les propos de Jean François Copé qui veut rétablir l’examen d’entrée en classe de sixième ou ceux de Xavier Bertrand qui propose l’institution « dès la 4e, d’une [classe] ‘prépa-pro’ pour les élèves tentés par la filière professionnelle« .

Il faut saluer les efforts de clarification du parti socialiste qui, sous la houlette de Bruno Julliard, son secrétaire national à l’éducation, constate que notre système éducatif parvient de moins en moins bien à faire réussir tous les élèves et indique que la condamnation de la politique de la droite « ne doit pas nous exempter d’une réflexion sur les profondes ruptures dont a besoin la politique éducative. Injecter des moyens supplémentaires ne suffira pas non plus à remettre sur les rails un système qui dysfonctionne. Dès la petite enfance, la réussite est confondue avec la performance, et les enfants sont propulsés dans la compétition. Notre école est extrêmement élitiste et inégalitaire, plus inégalitaire encore que notre société. Le climat y est mauvais, les élèves angoissés par des études dont la visée devient purement utilitariste : conquérir un diplôme pour s’assurer une place dans la compétition économique. »

On ne peut évidemment que se réjouir que la fondation Terra Nova se penche sur la situation sociale de la jeunesse française, reconnaisse que les générations qui aujourd’hui atteignent l’adolescence sont dans une situation de malaise économique et moral, et fasse des propositions pour assurer leur autonomie financière. Il est nécessaire aussi de s’interroger sur la maladie sécuritaire de la nation qui fait que dans notre pays les farces de collégiens et d’étudiants que nous faisions il y a 50 ans nous enverraient aujourd’hui devant le juge, voire en prison. Il est important de comprendre pourquoi alors que certains adolescents se mobilisent pour la réforme des retraites. Aucune voix parmi eux ne s’élève pour remettre en cause le système ségrégatif tel qu’il épanouie  au collège et au lycée.

Mais on peut également regretter que le parti socialiste, dont les équipes dirigeantes sont passées à quelques exception près par les mêmes « Grandes Ecoles » dénoncées par Marc Bloch, est trop craintif pour titiller en quoi que ce soit sa base électorale. Il est regrettable qu’il ne prenne pas en compte les très nombreuses analyses remettant en cause le sacro saint élitisme républicain et l’utilisation du lycée non pas comme l’aboutissement des études secondaires mais comme lieu majeur de la ségrégation et reste muet devant la privatisation rampante de la jonction secondaire/supérieur alors que certains de ses membres ne se gênent pas de crier au charron sur l’autonomie universitaire en agitant le spectre d’une hypothétique privatisation.

La suppression des concours et des classes préparatoires (système unique au monde) donnerait des opportunités au moment où l’Etat cherche désespérément des marges de manœuvre. On pourrait ainsi mettre à la disposition des populations d’élèves les plus fragiles les enseignants les plus expérimentés et réorienter les emplois vers le premier cycle de l’enseignement secondaire ou vers l’enseignement primaire. Il convient tout de même de rappeler que 85 000 étudiants de classes préparatoires cela représente quelques 2 500 classes et qu’avec une moyenne de cours de 30 heures par semaine, le dispositif consomme plus de 30 000 agrégés dont les temps de services sont particulièrement allégés. Mais Luc Châtel préfère augmenter le nombre d’élèves par classe alors que  la France est dans le Top 5 mondial des pays développés dont les effectifs des classes de l’enseignement primaire sont les plus chargés (source).

Il est vraiment temps de se ressaisir. La gauche doit d’urgence ouvrir un débat sur ces questions. Les universités autonomes doivent remettre en question la limitation que leur impose l’Etat en les obligeant à des méthodes d’orientation et de sélection qui sont obsolètes et nocives. Et puisqu’il vient d’être ouvert à la grâce sur le chemin de Damas, j’invite Axel Kahn à se rapprocher des quatre grandes universités parisiennes pour faire respecter leur autonomie et exiger du gouvernement qu’il décrète la fin du concours d’entrée en médecine et leur laisse la latitude d’organiser comme leur communauté universitaire le décidera les modalités d’accès aux études médicales dans leurs établissements. J’invite les organisations étudiantes à cesser de regarder le passer pour imaginer l’avenir. Quatre décennies après le fameux mois de mai, j’invite les étudiants et les bacheliers à remettre en cause le système tel qu’il s’est encrouté. Leur problème ce n’est pas la retraite des vieux mais leur avenir sur lequel ils ont quelques droits de regard.

Palaiseau le 8 novembre 2010

[1] Numéro 2400 du 4 au 10 novembre 2010

[2] Gilbert Béréziat et Jean-Jacques Madjar

6 réflexions sur “ Le chemin de Damas ”

  1. Je vous signale que dans les pays occidentaux les études universitaires scientifiques n’intéressent plus grand monde. Les Etats-Unis ne décernent que 63 000 masters en sciences « dures » tous les ans à 38 000 américains et 25 000 étrangers (contre 155 000 MBA).
    En France hors biologie nous sommes à moins de 20 000 masters universitaires par an. Si vous intégrez les classes préparatoires et les GE dans l’université, leurs 30 000 diplômés annuels de niveau master fondront comme neige au soleil, car une forte proportion ne se dirigera pas vers les sciences « dures » en université.
    Le niveau doctorat ne change pas la donne, car les effectifs correspondants sont microscopiques et stables (sauf en Asie). Sciences hors biologie : 16 000 PhD/an aux USA, 4 000 en France (dont pas mal de diplômés de GE).
    En 2010 le problème n’est plus de savoir si on aime ou pas le système classes préparatoires scientifiques/GE. Il est de constater que si on y touche, la France suivra l’évolution américaine (4 fois moins de diplômes scientifiques par an) et comme à la différence des USA nous ne saurons pas attirer une masse de diplômés étrangers, nous avons un bel avenir dans le tourisme.
    Alors si vous avez un peu le sens des responsabilités, tapez tant que vous voulez sur les prépas commerciales, Sciences-Po et l’ENA, les études de médecine … mais épargnez les classes préparatoires scientifiques et les GE correspondantes !

  2. Dans le livre programme de Francois Hollande (disponible en ligne), est proposée une nouvelle politique s’appuyant sur de nouvelles contraintes sur l’orientation dans le parcours universitaires, ainsi que de nouvelles passerettes en BTS/DUT/Prépa/Licence, l’ensemble étant sous le parapluie universitaire.

    Mais oui, il est temps que la gauche ouvre le débat à un public un peu plus large que ses commissions internes de haut vol.

  3. C’est du grand n’importe quoi… depuis quand les GE de Biologie préparent aux PhD et à la recherche ?

    On sait tous que cela ne formatte que des émules du bachottage…

    Ce n’est pas cela qu’il faut faire… il faut offrir une formation de qualité dans les Universités et laisser les grandes Ecoles à ceux dont la priorité est de nous diriger par la suite et qui n’ont cure du reste…

  4. Entrées en licence en 2009 :
    Sciences humaines : 146 500
    Santé : 36 600
    Sciences fondamentales : 14 700
    Sciences nature et vie : 9 000

    Dans tous les pays développés, les études scientifiques à l’Université attirent de moins en moins les étudiants. C’est encore pire aux USA. En France, si vous supprimez les GE scientifiques, une forte proportion des bacheliers qui allaient dans des classes préparatoires fera des études de droit ou de médecine, mais pas de sciences à l’université.
    Les prétendus « bachotage » et « formatage » des CPGE n’a pas trop mal réussi à nos chercheurs … puisque tous nos Nobel et nos médailles Fields des 20 dernières années en viennent (sauf en médecine, où l’Université est en situation de monopole – avec d’ailleurs un bachotage de 1ère année plus intense et plus antisocial que dans les CPGE scientifiques).

  5. Je crois que François prends ses désir pour des réalités. Moins de 10% des polytechniciens français font des thèses et souvent pas à polytechnique. Ceux qui font des thèses à polytechnique se sont principalement les étudiants étrangers.

    Je persiste à dire que les classes préparatoires scientifiques sont un désastre. Mais je ne réclame absolument pas leur intégration dans l’université. Je réclame pour l’université des mêmes moyens que ces classes préparatoires et le droit comme elles de sélectionner leurs élèves sans attendre les résultats du Bac.

    Comme je l’indique dans mon dernier blog pratiquement aucun des ministre du nouveau gouvernement n’a fait des études scientifiques solides. Dès lors comment peut on s’attendre qu’ils s’occupent réellement des problème de développement. Je rappelle tout de même que la France est à la quatrième place mondiale pour le nombre de publications. Les universités dans leur ensemble signent plus de publications que les organismes de recherche (en 2009 37 434, soit 80% des publications françaises contre 22 197 au CNRS).

  6. D’accord avec vous à 100 % pour déplorer la quasi absence de ministres ayant fait des études scientifiques (et plus généralement la diminution de ces cursus dans la haute fonction publique, les directions d’entreprises, etc.).
    Mais la meilleure façon de lutter contre cette évolution n’est certainement pas de proclamer partout que les CPGE scientifiques sont un désastre. Quels que soient leurs défauts et leurs qualités, elles ont une vertu essentielle en 2010 : continuer à attirer vers des études scientifiques une élite intellectuelle qui, dans tous les autres pays occidentaux, s’oriente vers d’autres spécialités (aux USA, 72 000 masters scientifiques par an, c.à.d. 4 fois moins qu’en France par million d’habitants). Bien sûr il y a ensuite une déperdition vers le management, la finance, etc. mais ça ne concerne qu’une partie des diplômés de GE, et ça donne de toute façon des responsables de haut niveau qui savent au moins manier la règle de trois ! Quels que soient leurs efforts, jamais les universités scientifiques françaises ne pourront arriver pour cette population d’excellents élèves au même niveau d’attractivité dont le déclin irréversible concerne tout le monde occidental. Il faut au contraire considérer que la survie miraculeuse de cette attractivité de la filière prépas-GE scientifiques est un atout unique hérité de l’histoire, spécifique à la France, et l’exploiter conjointement (écoles et universités) au mieux sans s’interdire les réformes.
    Quelques points particuliers :
    – les classes préparatoires ne sont pas spécialement chères, ce sont les cycles de licence universitaires qui le sont (5 fois plus d’étudiants inscrits que de diplômés, c.à.d un coût de 10 200 € x 5 = 51 000 € pour une licence) ; l’admission en GE ne revient qu’à environ 14 900 € x 2,7 = 40 000 € pour un niveau évalué en nombre d’heures de cours et de travail personnel au moins équivalent à une licence,
    – que les X français qui font des thèses préfèrent le faire ailleurs qu’à Palaiseau (et si possible à l’étranger) paraît plus formateur que de rester sur place 3 années supplémentaires qui paraît une perspective un peu étriquée !

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