Octobre Rouge, Trou Noir ?

Maurice Allais vient de s’éteindre à 99 ans, ce polytechnicien atypique fut le seul Français à avoir obtenu le prix Nobel d’économie. Le décès de celui que certains, il n’y a pas si longtemps, qualifiaient d’économiste ringard puisqu’il remettait en cause le libre échangisme et que la ministre a cru bon de désigner comme le « symbole de la méritocratie républicaine« , vient à point pour nous rappeler à plus de modestie. Car si la France se targue d’avoir quelques-unes des meilleures écoles de commerce et de management au monde, ces écoles, pour la plupart hors de l’université, sont loin de disposer d’une activité de recherche à la hauteur des nécessités du moment et aucune, à part l’INSEAD, ne figure dans les classements internationaux en matière de science économique.

En ce mois d’octobre, centième anniversaire de la mort du grand écrivain Russe Léon Tolstoï (20 octobre 1910), il est bon de se souvenir que dans le passé l’armée menait à tout, à condition d’en sortir ! Léon Tolstoï y était entré à 23 ans, il avait fait le coup de feu contre les rebelles tchétchènes (déjà !). Cinq années après, il en démissionnait pour donner à la postérité Guerre et Paix et Anna Karénine. Emblématique que Bernard Clavel, chantre du terroir jurassien, soit mort le même mois à un siècle d’intervalle, lui qui aussi n’existait que par et pour ses livres ! Qu’y a-t-il de commun en effet entre le l’apprenti pâtissier, combattant de la paix, né au sein de la plèbe et le comte Lev Nikolaïevitch Tolstoï si ce n’est leur attachement au terroir et leur amour de l’écriture ? Les funérailles eurent lieu en famille et entre amis à Frontenay, le cercueil fit son entrée entre une haie d’honneur de cors et au son d’un violon, dans une simplicité qu’il aurait aimée.

Autre départ important, celui de Claude Lefort qui créa le groupe « Socialisme ou barbarie« avec Castoriadis. Enfants de la quatrième internationale mais détachés du trotskisme. Les premiers menèrent des analyses sur la démocratie et la tentation totalitaire pour explorer la démarche de ceux qui assimilèrent le peuple au prolétariat, puis identifièrent le prolétariat au parti et le parti à sa direction, pour finalement mener sa direction à l’Égocratie. Bref au stalinisme, aboutissement du fantasme d’une société tout entière unifiée et transparente. Tellement transparente que l’on n’y voyait rien, mais que le pire s’y déroulait. Cet été j’ai relu les chroniques de Victor Serge groupées sous le titre au combien évocateur : « Retour à l’Ouest », autre témoin de la barbarie stalinienne et lui aussi resté résolument du côté du progrès et de l’Humanité.

Il y a trois siècles, le 14 octobre, Abraham Mazel, est pris et abattu au Mas de Couteau près d’Uzès. Ce n’est pas n’importe qui, depuis plus de trois mois, les camisards qu’il commande sont traqués jusque dans les Cévennes par les supplétifs suisses du Roi de France qu’ils avaient mis en débandade devant Saint-Jean-de-Gardonnenque en juin 1710.

L’histoire aurait pu s’achever là, mais c’était sans compter sur Antoine Court. Celui qui fut désigné comme le restaurateur du protestantisme en France passa une bonne partie de son existence à recueillir des documents, mémoires, souvenirs sur la guerre des camisards, à rechercher d’anciens protagonistes, jusque chez les galériens, à solliciter leurs souvenirs pour les confronter aux récits publiés par d’autres camisards.

Mais ce mois d’octobre est aussi celui du cinquantième anniversaire du commencement de la fin de l’Algérie Française. On sait comment, une dizaine d’années à peine après les horreurs de la gestapo et de la milice, l’armée fut engagée dans des tâches policières et s’avilit dans la torture et les exécutions sommaires. Le 1er octobre 1960, des membres du réseau Jeanson, ceux que le Crapouillot[1] désignera comme les collabos des égorgeurs du FLN, sont condamnés à 10 ans de prison. En réponse sans doute au manifeste des 121 déclarant le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie publié en septembre, on assiste aux retrouvailles de la droite nationaliste et de la droite pétainiste. Le 7 octobre 1960 parait dans Le Figaro et Le Monde un manifeste des intellectuels favorables au maintien des trois départements français d’Afrique du Nord : « C’est une imposture de dire ou d’écrire que la France combat le peuple algérien dressé pour son indépendance. La guerre en Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes, armés et soutenus financièrement par l’étranger ». Quelques authentiques résistants[2] provenant de la droite nationaliste ou catholique ont à cette occasion apposé leur signature avec des membres de la droite collaborationniste et pétainiste[3] et la droite radicale de l’après guerre[4]. Certains d’entre eux suivront quelques mois plus tard les putschistes et l’OAS et leurs débordements. Il faudra encore plusieurs années et la grande frousse de 1968 pour que sous l’égide du SAC les ennemis d’hier se réconcilient.

En octobre 1960, je sortais définitivement de l’adolescence et j’avais pu toucher du doigt le désarroi de la population pied-noir rapatriée vers Orly et qui va peupler les HLM de Massy pour les plus modestes où les immeubles du Parc d’Ardenay à Palaiseau pour les un peu plus aisés. Les riches seront reçus ailleurs. 1960 c’était l’année du BAC et aussi celle où certains de nos camarades aînés nous racontaient la version grise de la guerre d’Algérie qu’ils vivaient. Nous cherchions avec la dernière énergie à échapper à nos interrogations. Il faut bien convenir que ni la politique ambigüe du PCF, ni la politique algérienne de la SFIO, péniblement défendue par Guy Mollet lors du 48ème congrès à Lille, n’avaient trouvé d’écho dans la jeunesse. D’ailleurs de cette époque date l’amorce du reflux de l’influence communiste et la crise interne de la SFIO qui allait aboutir l’année suivante à la création du comité d’action socialiste qui proposait une réorientation majeure de la politique algérienne.

Cette année là j’ai découvert Irma la Douce et la voie si expressive de Colette Renard qui vient de nous quitter. Ce fut un dérivatif inespéré. Je finissais ma scolarité secondaire à l’école nationale professionnelle du boulevard Raspail et j’avais déjà un répertoire solide en carabinades qui me fut fort utile lors de mes débuts en salle de garde. C’est dire si c’est avec délectation que j’écoutais « que c’est bon d’être demoiselle » ou « ah vous dirais-je maman » tant la voie un tantinet canaille de Colette Renard paraissait adaptée à ces situations. On était à huit années et demie de mai 1968, l’année suivante j’entrais en médecine.

L’histoire bégayera-t-elle cette année ? Nicolas Sarkozy pour s’en prémunir s’en est allé à Rome. Contrairement à Caroline, il put y rencontrer le Pape pour tenter de glaner quelques voix égarées. Qu’il porte plutôt attention à cette citation de Bertold Brecht : « Si le parti communiste et le peuple ne sont pas d’accord, il n’y a qu’à dissoudre le peuple ». Mais partout c’est le peuple qui a dissout le parti communiste. Quant à l’influence du pape elle ne porte plus en réalité que sur une poignée d’électeurs et encore moins sur la jeunesse !

Roissy le 17 octobre, en partance pour Alger.

[1] Journal d’extrême droite qui fut racheté par « Minute ».

[2] Marie-Madeleine Fourcade, jeune femme de la haute bourgeoisie, élevée au couvent des Oiseaux, secrétaire de rédaction du groupe de publication nationaliste et antisémite qu’animait Georges Loustaunau-Lacau, elle avait pris en 1941 la tête de son réseau. Gibert Renault (colonel Rémy) membre du BCRA, fondateur de la confrérie Notre-Dame. Pierre Nord, écrivain, était l’un des animateurs de l’Armée Secrète. Roland Mousnier, situé dans la droite catholique, incarnait à la Sorbonne une histoire sociale spécifique, il avait participé à la résistance. Jacques Perret, écrivain, Militant royaliste, ardent défenseur du Trône et de l’Autel, collaborait au journal Je suis partout, prisonnier puis évadé en 1940 il avait rejoint un maquis. Jules Monnerot, sociologue il appartint au réseau « Ceux de la Libération ». En 1959, il rompit publiquement avec le général de Gaulle et se rapprocha des milieux nationalistes et monarchistes. Jean Dutourd, monarchiste résistant, installa Jacques Soustelle à l’Académie française. Michel de Saint Pierre, résistant anti-gaulliste royaliste et catholique, défenseur de la messe traditionnelle. Pierre de Bénouville, nationaliste pro-franquiste, résistant, mais dont l’implication éventuelle dans l’arrestation de Jean Moulin ne fut jamais élucidée.

[3] Daniel Halévy, maréchaliste après la défaite puis en retrait par la suite. André François-Poncet, ancien ambassadeur auprès d’Hitler puis de Mussolini, membre du conseil national de Vichy. Henry Bordeaux, juriste de formation, avait pris position pour le maréchal Pétain, ami depuis la première guerre mondiale et qu’il fréquenta jusqu’en 1943. Alphonse Juin pétainiste convaincu ne fit rien pour favoriser la prise d’Alger par les forces alliées. Pierre Gaxotte, journaliste d’extrême droite, dans Candide du 7 avril 1938, écrit que Léon Blum : « incarne tout ce qui nous révulse le sang et nous donne la chair de poule. Il est le mal, il est la mort. » Il soutint Pétain et le régime de Vichy. Roland Dorgelès, correspondant de guerre pour Gringoire en 1939, maréchaliste, réfugié à Cassis en 1940. Henry de Monfreid, avait servi les fascistes Italiens, pendant leur conquête de l’Éthiopie en 1935 et a participé à des missions aériennes italiennes sur les territoires éthiopiens. Thierry Maulnier, journaliste d’extrême droite, collaborateur régulier de l’Action française, après l’armistice, tandis qu’il commence à écrire dans Le Figaro. Membre du comité d’honneur de la Nouvelle École, liée à la Nouvelle Droite. Michel Déon, juriste antigaulliste, devient en zone sud secrétaire de rédaction à L’Action française. Jacques Laurent (Cécil Saint-Laurent), royaliste devenu anarchiste de droite. A Vichy il travailla au Secrétariat général à l’Information sous l’autorité de Paul Marion. Offusqué par la « trahison » du général de Gaulle par son projet d’autodétermination en 1959, il lance la revue L’Esprit public, l’organe officieux de l’OAS. Henry Massis, engagé à l’extrême droite il participa au régime de Vichy.

[4] François Bluche, historien de l’ancien régime. Pierre Chaunu, protestant conservateur historien de l’ancien régime. Gabriel Marcel, maître français de l’existentialisme chrétien. Jules Romains avait participé au comité France-Allemagne, animé par Otto Abetz et Fernand de Brinon, mais rompit en 1935 et s’exila aux Etats Unis. Louis Pauwels, proche des communistes à la libération s’en éloigne rapidement pour dériver inéluctablement vers l’extrême droite via le FigMag. Antoine Blondin, journaliste engagé à droite, collabore à la presse monarchiste : Aspects de la France, La Nation française et Rivarol. Roger Nimier, écrivain anticonformisme de droite. Pierre Boutang, journaliste politique, maurrassien et royaliste. Alexandre Vialatte. Ecrivain vire à l’anarchisme de droite style Desproges.

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