Contre-attaque de la Noblesse d’Etat

La contre-attaque des partisans du système méritocratique est de grande ampleur. Elle allie désinformation et guérillas de tranchées. Les médias se sont fait largement l’écho des déclarations de Pierre Tapie, directeur général du groupe ESSEC[1], qui préside la conférence des « grandes écoles »[2],  inquiet comme Athalie[3], en écho peut être aux déclarations récentes de Valérie Pécresse. Selon lui, les classes préparatoires « qui parviennent à rattraper la moitié du retard des boursiers, sont clairement un ascenseur social ». Et les médias nationaux d’emboiter le pas en mettant en exergue quelques uns des veinards du 9-3 qui trouvent que, finalement, les concours c’est pas si difficile dès lors que l’on a eu la chance d’être coaché convenablement à Saint-Louis où à Louis le Grand[4] (quid à Ginette ?) ! En cela Tapie et les médias reprennent à leur compte les arguments du philosophe de pacotille qui s’est rendu célèbre en crachant dans la soupe et qui récidive dans un pamphlet récent publié « en raison des menaces qui se précisent sur les classes préparatoires et les grandes écoles », et de leur possible dilution dans le système universitaire. Haro sur les quotas de boursiers dans les grandes écoles qui ne visent qu’à déboulonner ce qui marche au nom de l’égalitarisme : « Quand certains promettent la réussite pour tous, c’est de l’escroquerie ». Mais qui est l’escroc lorsque, sous couverts d’éthique, la conférence des grandes écoles se fait un devoir de ne pas donner d’information permettant des comparaisons ou des classements des écoles membres ? En réalité concernant, les moyens, les forces réelles de recherche et les résultats c’est l’omerta car les mauvais esprits pourraient en tirer des arguments en faveur du monde universitaire.

Les arguments qu’une poignée d’irrédentistes, dont je suis, déploient inlassablement depuis plusieurs années, commencent à porter leurs fruits au point que la ministre elle-même déclare maintenant qu’il faut réformer les concours. Dans une interview donnée à l’Express fin septembre, elle préconisait « d’introduire des tests de QI, des épreuves d’entretiens, des travaux d’initiatives personnelles », de repenser les épreuves de langue et leurs coefficients voire même de revoir le poids des matières scientifiques. Et – quelle horreur ! – d’aller vers la gratuité des concours. Elle aura cependant beaucoup à faire pour convaincre les tapistes. C’est ainsi que Le Monde constate que la réflexion engagée sur ces questions se réduit à « dix mois de réflexion pour un statu quo ». Pour autant, en dehors des aspects compassionnels de ses déclarations récentes, c’est bien le système que la ministre prétend défendre contre lui-même dans la droite ligne de ce qu’elle déclarait le 8 février 2009 devant l’association des proviseurs des lycées à classes préparatoires aux grandes écoles : « Les classes préparatoires sont les fleurons de notre système de formation initiale, reconnues comme tels par les familles qui les plébiscitent. Elles tirent l’ensemble du système vers le haut et constituent, en particulier en termes de qualité de la formation, un modèle ». Cette année, 49 ouvertures de classes préparatoires aux grandes écoles sont prévues dont plusieurs dans le secteur privé. Il en résulte une politique schizophrène qui amène la ministre à faire l’éloge des universités quand en réalité elle renforce le système des classes préparatoires et des concours. Cette position qui, il faut bien l’avouer, a l’agrément d’une partie de l’intelligentsia pour d’égoïstes raisons que j’ai souvent indiquées dans mes articles doit être combattue.

En réalité, le mal est beaucoup plus profond comme en témoignent les rapports concernant l’éducation en France qui se suivent et se ressemblent. Le dernier, en provenance de l’OCDE, indiquait que la France était en 2008 au 19ème rang sur 33 pour la proportion de titulaires d’un diplôme supérieur au deuxième cycle du secondaire dans la population, en recul de deux places par rapport à 1998.

Tableau

L’enquête PISA[5] montre que, depuis 2000, les résultats de la France indiquent une tendance à la baisse en mathématiques et en lecture. La moyenne des pays de l’OCDE baisse légèrement depuis 2000 mais la baisse de la France est plus accentuée. Les élèves de bas niveaux sont plus nombreux et leurs performances sont plus faibles. Des écarts de scores très importants sont observés entre élèves de troisième et élèves de seconde générale et technologique, entre les filles et les garçons pour la compréhension de l’écrit.

Et voici maintenant que vient d’être publié le rapport annuel du Haut Conseil sur l’Education qui est accablant puisqu’il constate « qu’un élève sur cinq en France sort du collège avec d’importantes lacunes en français et en mathématiques ». Selon La Croix , Bernard Toulemonde est, quant à lui, beaucoup plus critique : « seuls 50,6% des collégiens scolarisés dans un des 254 réseaux ambition réussite maîtrisaient les compétences en français, contre 81,1% dans les autres collèges publics ». L’enthousiasme des débuts et la mise en place de partenariats avec les collectivités locales avaient permis de faire des zones d’éducation prioritaires des laboratoires d’idées. Est-il réaliste aujourd’hui de considérer que 20% des collèges sont situés dans ces zones ? Ou plutôt, habitude bien française, n’a-t-on pas délayé les moyens en élargissant le concept ? En réalité, selon Bernard Toulemonde, « la masse salariale des collèges de ZEP est généralement inférieure, parfois de 10 à 20 %, à celles des autres collèges, tout simplement parce qu’on y recrute des sans-grade, des contractuels, des intérimaires, des jeunes qui débutent dans le métier. L’an dernier, la moitié des nouveaux certifiés ont ainsi été expédiés dans les académies de Créteil et Versailles, le plus souvent dans les établissements les plus difficiles, désertés par les anciens. »

Et pourtant, la France est au huitième rang des pays de l’OCDE pour les dépenses par élèves dans le second degré. Mais en y regardant de plus près on constate qu’elle privilégie maintenant le lycée (5ème rang de l’OCDE) par rapport au collège (15ème rang). Ce phénomène est aggravé par le sur-financement massif des classes préparatoires des lycées, facteur puissant de leur discrimination négative. Le phénomène est bien plus inquiétant si l’on considère que le primaire est encore plus mal loti (18ème rang de l’OCDE).

Dépenses annuelles par élève

Le rapport propose de refonder le début de l’éducation en créant un socle commun qui organise une meilleure articulation entre le primaire et le collège, mais il ne dit rien sur le pré-primaire et sur les pistes nécessaires pour changer radicalement les choses en ce qui concerne l’acquisition par tous et très tôt de la lungua franca indispensable dans un monde globalisé et dans une Europe plus ouverte et plus fluide. De la même manière le rapport ne prend pas en compte les effets d’aval qu’induit dans les familles et les groupes sociaux le système méritocratique français et la religion des concours sur laquelle il repose.

Tant que ce système ne sera pas remis en cause on ne pourra pas avancer sur les questions essentielles de la sélection et de l’orientation et sur le tempo de celles-ci à une époque où l’accès à la formation tout au long de la vie, l’évolution très rapide des métiers, les contraintes démographiques, la diffusion des technologies numériques, la mondialisation, l’accélération des connaissances et des innovations rendent plus que jamais nécessaire une meilleure compréhension du monde tel qu’il a été, tel qu’il est et tel qu’il devient. Alors qu’il conviendrait d’infuser plus de disciplines des sciences humaines et sociales dans les cursus universitaires, y compris scientifiques (et vice-versa), pour mieux préparer les étudiants à la complexité du monde actuel, la ministre de l’enseignement supérieur se contente d’élargir les débouchés des khâgnes et d’hypokhâgne. Leurs élèves pourront désormais postuler dans les IEP et les écoles de commerce comme le revendiquait la directrice de l’ENS. Pour le reste on ne change rien, pas touche (voir supra).

Mais comme le soulignait sur le blog de Sorbonne Post-Scriptum un enseignant de Panthéon Sorbonne  : « Non Chère Valérie Pécresse, les classes préparatoires ne sont pas la solution ». Et il poursuivait : « Comment peut-on concevoir la création de classes préparatoires au sein des universités, tout en maintenant celles qui existent déjà dans les lycées ? Les universités devraient-elles se résumer, pour ne pas dire se rabaisser, à devenir les antichambres des grandes écoles ? Alors que Sciences Po Paris a tout fait ces dernières années pour diversifier ses formations et ne plus se résumer à être l’antichambre de l’ENA, on demande aux universités de faire l’inverse ? Les universités sont aujourd’hui des concurrentes sérieuses des grandes écoles. Paris 6, la meilleure université scientifique française, devrait-elle devenir la classe préparatoire des Ecoles d’Ingénieurs ? Paris 1, la meilleure université française en sciences humaines et sociales, devrait-elle devenir la classe préparatoire des Ecoles de Commerce ? Pourrait-on signaler à Madame Pécresse (lycée privé, classe prépa privée, HEC, ENA) qu’on peut aussi réussir en effectuant toutes ses études à l’université publique française ? On notera qu’aucune grande école (ENA, HEC, ESSEC, ESCP-EAP,…) ni aucun grand établissement (Sciences Po, Dauphine…) n’est classé parmi les 100 meilleures universités du monde en Sciences Sociales. Contrairement à la Sorbonne (Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris 4 Paris-Sorbonne) ».

L’effet délétère sur les études scientifiques, et ce faisant sur la recherche scientifique française, de l’orientation forcenée vers les classes préparatoires peut se mesurer en considérant l’évolution respective des élèves inscrits en première année d’études supérieures et des élèves de classes préparatoires inscrits cumulatifs pour la même année à l’UPMC :

Graphique

La montée en puissance des effectifs de première année de licence observée jusqu’en 1996 est, en dehors d’accidents de parcours, due exclusivement à l’élévation des élèves cumulatifs. Mais ceci a eu un coût dont nous avons mesuré en 2003 les effets pervers. A la veille de lancer les doubles cursus exigeants de licence, le nombre de primo entrants non cumulatifs titulaire d’une mention Très Bien au baccalauréat était inférieur à 1% et celui des titulaires d’une mention Bien voisinait 6%. La politique mise en place à l’UPMC dans le cadre du processus de Bologne commence à porter ses fruits puisque l’an dernier ces chiffres étaient portés à respectivement 5 % et 15%. L’effet d’entraînement que constitue la mixité intellectuelle dans les universités ne peut être sous estimé et doit être encouragé mais nécessite que des programmes adaptés soient organisés pour les uns et les autres.

Une réforme globale des formations s’impose donc et elle passe par une réflexion sur les rôles respectifs du primaire, du collège et du lycée. Nous devons également refonder le pré-primaire car beaucoup d’inégalités se creusent à cette époque faute de crèches et de places d’accueil en maternelle. On ne peut faire cependant l’impasse d’une discussion de fond sur la date et de la durée des processus de sélection orientation avec en perspective la nécessité de prendre en compte les impératifs d’une formation tout au long de la vie.

A la logique des concours et des classes préparatoires, je propose que l’on substitue une logique de collèges universitaires plus ouverts, qui prennent le relais de ce que l’arrêt de la conscription à induit : la fin d’une période de brassage social. L’entrée dans ces collèges se ferait sur la base des dossiers scolaires des étudiants et pour certains programmes (exigeants ou tutorés) après audition des candidats. Les universités gestionnaires de ces collèges devraient passer des contrats pluriannuels d’objectifs avec l’Etat, incluant l’intégration d’un volant de boursiers et des programmes exigeants pour les meilleurs. C’est à l’issu du collège universitaire que se ferait le choix par les écoles et les masters universitaires (y compris en médecine, pharmacie et en droit) de leurs étudiants à l’aide de dispositifs résultants de leur décision autonome. Je suis bien conscient que cette proposition est contraire aux intérêts de la caste étatique et des marchands du temple qui hantent les alentours des centres universitaires en fournissant de menus avantages aux philistins épiciers que le système universitaire actuel engraisse largement pour un retour sur investissement incertain.

L’élection présidentielle de 2012 pourrait être l’occasion d’une telle discussion et de proposition de la part des candidats à la magistrature suprême.

Paris le 8 octobre 2010

[1] Affiliée à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Versailles Val d’Oise-Yvelines.

[2] La Conférence des grandes écoles est une association, régie par la loi de 1901, créée en 1973. Elle comprend : 215 « grandes écoles » publiques ou privées dont 15 établissements étrangers.

[3]  « Un songe (Me devrais-je inquiéter d’un songe?)
Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge:
Je l’évite partout, partout il me poursuit »

[4] Accompagnement personnalisé, internats d’excellence, cordées de la réussite, dispositif qui met en relation des étudiants de grandes écoles et des lycéens.

[5] Programme international pour le suivi des acquis des élèves, ensemble d’études de l’OCDE visant à mesurer les performances des systèmes éducatifs des pays membres. Leur publication est triennale. La première étude fut menée en 2000, deux autres suivirent en 2003 et en 2006. L’enquête 2009 se concentrera particulièrement sur l’évaluation des compétences en lecture, auxquelles seront consacrés les deux tiers des tests comme ce fut déjà le cas en 2000, les compétences en sciences et en mathématiques faisant l’objet du troisième tiers.

4 réflexions sur “ Contre-attaque de la Noblesse d’Etat ”

  1. Les classes préparatoires préparent aussi à l’université.

    Connaissez-vous le pourcentage des étudiants de master de Paris 6 qui sont passés par une classe préparatoire? Et êtes vous prêts à le publier, ou préférez-vous faire comme l’ENS Ulm, et cacher aux autres (et à vous même) la véritable origine de vos étudiants de master et de vos doctorants?

    Parmi les docteurs qui soutiennent chaque année à Paris 6, combien se sont inscrits en L1 à Paris 6?

  2. J’ai publié le nombre de cumulatifs en L1, tout comme celui des cumulatifs en L2, il a commencé à décroître depuis la mise en place du LMD. Nos doubles cursus exigeants ont permis une augmentation spectaculaire du nombre des bacheliers de l’année entrant en L1 titulaires d’une mention (hors première année de médecine) :
    2004 2009
    TB 11 84
    B 65 199
    AB 241 350
    50% des entrants en master proviennent de nos licences et de la fac de médecine de l’UPMC. 30% sont des étudiants étangers et 20% proviennent d’autres établissements (universités et écoles d’ingénieurs).
    Je vais voir si je peux avoir les mentions des entrants en master.

  3. Je n’ai pas proposé de test de QI. j’ai proposé une sélection sur dossier avec entretien et une négociation avec l’Etat d’un contrat d’objectif sur les origines sociales de nos élèves. C’est d’ailleurs ce que font toutes les universités anglo-saxonnes et nordiques. J’ajoute que pour la médecine on pourrais également inclure un test d’appétence à la pratique de la médecine.

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