Nostalgie de Vendémiaire 218 (an III du 3ème empereur des français)

A mon retour de Savoie, alors que se déroulent encore les commémorations du cent cinquantième anniversaire de son rattachement à la France et la création des deux départements savoyards, je retrouve l’ambiance morose de la politique française. Le début de l’automne est souvent mortifère. Après que l’été a enlevé à notre affection Bernard Giraudeau (arrière-petit-fils d’un cap-hornier et fils d’un fantassin de la coloniale) en plein mois d’août et que Hortefeux (véritable Iadalbaoth-Sacla de la sarkozie) a remué la vase, sans doute pour célébrer à sa façon le centième anniversaire de la naissance de Django Reinhardt (prince du jazz manouche qui, lui, avait honoré la France) l’automne nous prive d’Alain Corneau, de Claude Chabrol et de Jean Marcel Jeanneney.

Bernard Giraudeau engagé comme arpette dans la marine nationale à l’âge où d’autres subissent leur acné juvénile, matelot puis quartier-maître, embarqué sur le Jeanne d’Arc puis sur la frégate Duquesne, il fût emblématique des enfants de l’après guerre, revendiquant ses opinions progressistes, forgées dans la vie ordinaire des petits boulots qu’il dut pratiquer. Il nous a donné une très riche filmographie tant comme acteur, que comme auteur ou producteur, et un exemple de courage et de dignité.

Deux phrases d’Alain Corneau : « Si on accepte les différences, tout type d’influence, le fait qu’on ait fait de plein de choses, à ce moment-là on n’a plus de danger, on est prêt à accepter même des choses que l’on ne comprend pas. Une chose que je ne comprends pas, je l’accepte mille fois plus qu’une chose que je comprends » sont à l’opposé du leitmotiv sociétal actuel du principe de précaution. Et que dire de sa filmographie ! Il a été conduit à sa dernière demeure par la musique de Jordi Savall qu’il avait si bien mis en valeur dans « tous les matins du monde ».

Claude Chabrol « s’en va des bronches » le 12 septembre à l’âge de 80 ans. Ce n’est pas exactement ce qu’avaient prévu certains médecins qui avaient recommandé à sa mère, victime d’un empoisonnement accidentel durant sa grossesse, d’y mettre une fin avant terme. Pour protéger un rejeton si précieux, son pharmacien de père, qui dès 1940, avec deux de ses amis du quartier de la place Denfert-Rochereau à Paris crée un embryon de ce qui sera bientôt une cellule du mouvement « Ceux de la résistance », l’envoie chez son grand-père dans la Creuse. Il y s’essayera au métier de projectionniste, de là vient probablement l’origine de sa vocation. Ses parents rêvent pour lui d’une formation universitaire mais aux amphithéâtres de la Sorbonne, de la faculté de droit où de celle de pharmacie, il préféra les cinémas du Quartier latin. Heureusement pour nous, la mode n’était pas à cette époque aux classes préparatoires pour les couches moyennes. De cette enfance et cette adolescence et sans doute aussi de la fréquentation de la société suisse, il tirera une analyse féroce de la bourgeoisie française, dont l’apparent conformisme sert de faux nez à l’effervescence des vices et des haines humaines. Un vibrant hommage sera rendu par ses amis à celui qui savait au combien apprécier la vie.

Laïc et agnostique il était l’antidote de la société des Oies si bien décrite par Jean Richepin :

« Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! Qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lard, philistins, épiciers ?
»

et immortalisée par Georges Brassens.

Le 17 septembre c’est Jean-Marcel Jeanneney qui s’éloigne, Christine Lagarde « salua la mémoire autant que l’action visionnaire de celui qui participa activement au comité Rueff-Pinay ». Salut de myope qui lui a permis de faire l’impasse sur son projet participationniste et ses soutiens René Capitant et Louis Vallon, de la gauche gaulliste, ou encore sur l’épisode peu glorieux de l’échec du dossier de la régionalisation et de la réforme du Sénat qui est repoussé lors du référendum du 27 avril 1969 et entraîne le départ du général de Gaulle. Premier épisode de l’alliance objective des conservateurs de droite et de gauche dont nous mesurons encore les effets aujourd’hui. Après cet épisode, il s’éloigna de ceux qui prétendaient succéder à de Gaulle. « Le gaullisme sans de Gaulle, je n’y crois pas », avait-il déclaré. Il retrouve alors sa chaire de professeur d’économie politique à l’université et il votera pour François Mitterrand, avant de soutenir Ségolène Royal en 2007.

La régionalisation fût mise en œuvre par Gaston Deferre né il y a cent ans le 14 septembre 1910. Après des études de droit, il devient avocat au barreau de Marseille et militant socialiste. En 1940, il est un des premiers résistants, au sein du réseau Brutus-Boyer. Mais chacun sait qu’elle reste à achever où plutôt à relever face aux coups de boutoir pseudo-jacobins de l’empereur des riches [1]. Parmi les politiciens nés en septembre de la même année il en est un, Maurice Papon, dont il n’y a pas lieu d’être fier. Maurice Papon fut condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité pour des actes qu’il avait commis en tant que fonctionnaire du régime de Vichy et réussi à dissimuler jusque là. Mais il eut d’autres exploits à son actif, préfet de police de Paris entre 1958 et 1967, il est le principal responsable de la répression sanglante des manifestations du 17 octobre 1961 et du 8 février 1962, et dirigeait la société française des verreries champenoises, en 1977, quand Pierre Maître, syndicaliste, fut assassiné par un commando de la Confédération des syndicats libres.

L’histoire bégaye toujours, en septembre 1910, dans un contexte social tendu (une grève générale des dockers havrais contre la vie chère, pour une hausse des salaires et le paiement des heures supplémentaires), sous prétexte d’une bagarre qui a dégénéré et entraîné la mort d’un homme, par ailleurs travailleur jaune sur les docks, la Compagnie Générale Transatlantique achète des charbonniers pour qu’ils témoignent contre le responsable local du syndicat. Ce dernier, Jules Durand, est arrêté le 11 septembre pour complicité de meurtre, jugé et condamné à mort deux mois plus tard. Devant l’immense mouvement de protestation déclenché, cette peine est commuée en 7 ans de réclusion. L’agitation entraînée par cette affaire s’amplifiant, il est finalement libéré le 15 février suivant, mais pour aller directement à l’asile de Sotteville-les-Rouen où il mourra le 20 février 1926, innocenté entre-temps le 15 juin 1918, mais fou. Pourtant Janus bi front de cette période, le même mois, le 20 septembre 1910, une conférence internationale sur le chômage se tient à l’université de Paris, en Sorbonne et propose la création d’une assurance chômage dans chaque pays industriel. Mais il faudra presque un demi-siècle pour qu’elle devienne réalité, Charles de Gaulle présidant un gouvernement réunissant gaullistes et socialistes.

Le début de l’automne fut parfois témoin de faits emblématiques, dans l’histoire religieuse d’abord. Cette année a marqué le millième anniversaire de la création de l’abbaye de Cluny. Le 11 septembre 910, le duc d’Aquitaine Guillaume Ier, dit «le Pieux», concède à Cluny un terrain à douze moines bénédictins. La Saône est toute proche, là les moines vont ériger une l’abbaye parmi les plus réputées et les plus importantes du monde occidental.

En décidant que les moines éliront librement leur abbé, elle fait œuvre véritablement révolutionnaire. Cette autonomie garantie par le Pape va donner à l’abbaye les marges de manœuvre qui lui permettront de se développer et de rayonner dans tout l’Occident. De quoi faire rêver les universitaires français.

Neuf cent ans plus tard, l’encyclique du pape Pie X Motu proprio Sacrorum antistitum du 1er septembre 1910 encore dénommée « serment antimoderniste » dont la résurgence aujourd’hui agite encore le catholicisme, marque l’épuisement de sa puissance novatrice.

Plus loin encore, c’est probablement à l’automne du dixième anniversaire de notre ère que Tibère, réussira à stabiliser la frontière nord-est de l’empire romain en ramenant le calme en Germanie, premier épisode qui conduira quelques siècles plus tard à la constitution du Saint Empire Romain Germanique puis à l’avènement de Charlemagne. Tibère qu’Octave devenu Imperator Caesar Divi Filius Augustus, premier empereur romain, a choisi comme successeur officiel en l’adoptant.  On est au sommet de la puissance romaine, son déclin prendra cinq siècles. En Palestine un certain « Yehoshuah » sera crucifié le christianisme prendra le relai comme élément structurant majeur du monde occidental.

Palaiseau le 20 septembre.

[1] http://www.telerama.fr/livre/ces-pincon-qui-font-trembler-l-elysee,60212.php

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