De mauvaises décisions pour tenter de régler des problèmes biens réels.

La semaine qui vient de s’écouler nous a donné l’occasion, une fois de plus de mesurer combien l’art du double langage est une spécialité française. Lors de son discours sur la diversité à l’Ecole polytechnique, le mercredi 17 décembre, Nicolas Sarkozy déclare que dès septembre 2009, 25% des places de chaque classe préparatoire aux grandes écoles seront réservées aux meilleurs lycéens boursiers. A la rentrée 2010, ce taux devrait atteindre 30%. Le même jour, dans un numéro spécial du Nouvel Economiste, Valérie Pécresse confirme:  « Nos classes préparatoires sont de bons systèmes de formation. Je réfléchis à l’idée que les universités puissent expérimenter l’ouverture d’une classe préparatoire aux grandes écoles intégrée dans leurs parcours de formation ».

Quelques heures avant cette déclaration du chef de l’Etat devant les membres de l’Association nationale de la recherche technologique, Valérie Pécresse assurait le service après vente de sa Loi en déclarant à l’assemblée qu’il fallait renforcer les liens entre l’université et l’entreprise et le lendemain 18 décembre, au cours de l’émission de Laurence Piquet sur France 5 « un soir à la Sorbonne », par ailleurs assez bien faite, elle se fait le chantre des sciences humaines et des formations universitaires. Alors qui croire ?

Cette affirmation, qui place les classes préparatoires au centre du dispositif de l’identification des élites dans notre pays, et par là-même valide tout le système français de sélection-ségrégation mis en place dès la classe de sixième, résulte d’une analyse erronée des causes du retard économique français face à ses compétiteurs immédiats. Le caractère pervers de cette organisation avait été dénoncé il y a plus de soixante ans par Marc Bloch. Pas un mot n’est à changer dans le texte qu’il écrivit peu de temps avant d’être arrêté par la Gestapo :

« L’enseignement supérieur a été dévoré par les écoles spéciales, du type napoléonien. Les Facultés même ne méritent guère d’autre nom que celui-là. Qu’est-ce qu’une Faculté des Lettres, sinon, avant tout, une usine à fabriquer des professeurs, comme Polytechnique une usine à fabriquer des ingénieurs ou des artilleurs ? D’où deux résultats également déplorables. Le premier est que nous préparons mal à la recherche scientifique ; que, par suite, cette recherche chez nous périclite. Interrogez à ce sujet un médecin, par exemple, ou un historien ; s’ils sont sincères leurs réponses ne différeront guère. Par là, soit dit en passant, notre rayonnement international a été gravement atteint : en beaucoup de matières, les étudiants étrangers ont cessé de venir chez nous, parce que nos universités ne leur offrent plus qu’une préparation à des examens professionnels, sans intérêt pour eux. D’autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen.

Le remède ? Une fois de plus, il faut, dans ce premier schéma, renoncer au détail. Disons seulement, en deux mots, que nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités. Pour achever la formation particulière d’une certaine catégorie d’ingénieurs, l’École des ponts et chaussées, par exemple, est indispensable ; affaire d’Université, la préparation scientifique générale n’a pas de raison d’être donnée dans une école entre cloisons étanches, comme Polytechnique. »

Cette affaire revient au premier plan aujourd’hui et il faudra bien y répondre enfin en mettant fin à un système qui, en voulant séparer à tout prix l’élite du peuple a créé une organisation qui associe, comme je l’explique dans mon livre, à la fois ségrégation sociale et ségrégation de l’intelligence. Mais cette organisation pèse maintenant sur « l’économie de la connaissance » qui implique une plus forte intrication entre recherche (réalisée en majorité dans les universités) et entreprises (dont la plupart des dirigeants sont issus des écoles d’ingénieurs) a conduit « Le Nouvel Economiste » dans son numéro spécial intitulé « Grandes Ecoles, le grand chambardement » à donner la parole à des responsables qui dans leur très grande majorité portent un regard critique sur l’éducation supérieure dans notre pays. C’est ainsi que Patrick Arnoux citant Jean-Pierre Boisivon délégué général de l’Institut de l’entreprise constate que « 80% des recrutements des plus grandes écoles se font dans 20 prépas. D’ailleurs, les entreprises n’achètent pas une formation mais la réussite à un concours d’entrée, celui qui sait trier les meilleurs. Les élèves le savent bien : ils s’arrêtent de travailler dès cet obstacle franchi. Pour éviter cela, les entreprises devraient exiger un classement de sortie et pourquoi pas un carnet de notes ». Mais ce n’est pas en forçant les lycées à accepter 30 % d’élèves en provenance des « quartiers difficiles » qu’on luttera contre la ségrégation sociale et intellectuelle.

Dans le même numéro, Jean Charles Pomerol actuel président de l’université Pierre et Marie Curie enfonce le clou en dénonçant un autre énorme défaut du système français : la sélection précoce. « La sélection doit avoir lieu de toute façon, mais si précoce, c’est stupide. A 18 ans, les jeux sont faits pour beaucoup d’enfants en France. Regardez en médecine par exemple : dans la plupart des grands pays, les étudiants ne sont pas sélectionnés à 18 ou à 19 ans pour être médecin, ils le sont progressivement et les gens ne sont pas plus mal soignés ; on commence des études de biologie, et puis petit à petit… En  France, le problème n’est pas la sélection, c’est celui d’une sélection trop précoce. Cette affection des Français pour les concours a des effets pervers ; non seulement la sélection a lieu à 18 ans pour savoir si vous allez dans une classe prépa ou pas, mais en plus, les parents ajoutent un parcours sélectif depuis la sixième. Donc en fait, la sélection est hyper précoce et cela entraîne évidemment une stratification sociale tout à fait extraordinaire dans les grandes écoles. Les dérogations de la carte scolaire étaient accordées entre 30 à 40 % à des enseignants. Aujourd’hui, il n’y a plus de carte scolaire, cela limite donc un peu, mais enfin, cela ne va pas changer doucement. A mon avis, le vice du système, c’est le concours trop tôt ; tant que dans la réalité, ce concours se joue sur le lycée, on ne pourra pas empêcher les gens d’avoir des stratégies pour leurs enfants au lycée ».

Pierre Veltz dans son dernier ouvrage  « Faut-il sauver les grandes écoles« , complète le panorama : « Véritables machines à sélection, les grandes écoles constituent d’efficaces cabinets de recrutement pour le CAC 40, sans être pour autant les moteurs de l’économie d’innovation qu’elles pourraient et devraient être, compte tenu de leurs liens privilégiés avec les entreprises. Leur bonne santé apparente est trompeuse et leur degré de fermeture sociologique insupportable ».

Palaiseau le 20 décembre

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