Le mirage des concours

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Michel Guillon me reproche de solliciter « en quelque sorte, la séparation des ordres, en l’habillant d’un discours convenu sur la mixité sociale et l’intégration ». Je crois qu’il a mal interprété mon propos. Mon problème majeur n’est ni la mixité sociale ni l’intégration. Certes je ne suis contre ni l’une ni l’autre, mais je considère que la mixité sociale est beaucoup plus difficile à réaliser, voire impossible, dans une société en régression où chacun s’efforce d’abord de protéger son pré carré et sa progéniture.

Ma préoccupation est toute autre, le système éducatif français qui consiste à séparer le bon grain de l’ivraie résulte d’une lecture imparfaite de l’évangile selon Mathieu . Le Christ nous invite à favoriser la croissance de la bonne graine, certes, mais encore faut il d’abord que le Père se soit « fendu » de la bonne semence ! Qui peut dire à l’adolescence que la semence sera la bonne ? Il se trouve que la semaine dernière j’ai, pour la troisième année consécutive, corrigé 140 copies de l’épreuve dite « de culture générale » du concours d’entrée en deuxième année de médecine. Au moins dans cet exercice, il n’est pas besoin de s’interroger sur le fait de savoir si « la suppression des concours, [est] la meilleure protection contre le recrutement au faciès ». Nous savons en effet que la filière médicale est redevenue la plus ségrégative.

Deux questions avec réponse sur une demi-page au maximum pour chacune étaient proposées aux impétrants. Le correcteur, disposait de la liste des 13 mots clés pour chaque question et d’une feuille où il devait comptabiliser la présence des mots clés. Toute pondération pour le style, l’orthographe, la compréhension du sujet était interdite. Aucun contre sens ne pouvait être utilisé pour invalider le décompte d’un mot Moins de 20% des copies avaient plus de 50% de bonnes réponses. Pas plus de 10% des copies faisaient apparaître une maitrise du sujet. Impossible de détecter à travers cet exercice une quelconque motivation pour l’exercice du métier de médecin. Par contre une certitude, celles que les quatre cinquièmes des candidats n’avaient pas assez d’envie d’être médecin pour connaître l’état de la médecine dans l’empire Romain et aucun pour savoir que l’utilisation des antibiotiques avait éradiqué les maladies cardiaques induites par le streptocoque hémolytique. Et voilà comment sont sélectionnés nos futurs médecins avec comme seule justification théorique « la meilleure protection contre le recrutement au faciès ».

En réalité je prône la création, au sein des universités, de collèges « undergraduate » permettant certes la mixité sociale, mais aussi celle de l’intelligence. A sein de ces collèges plusieurs filières seront organisées. Plusieurs groupes de niveaux seront dégagés à l’issue des entretiens proposés aux étudiants dont les dossiers auront été retenus. A côté de cursus exigeants (qu’ils soient disciplinaires ou bi-disciplinaires) pour lesquels une année dans une université étrangère sera requise, des cursus tutorés seront installés pour ceux qui le nécessiteraient au vu de leur dossier et de leurs résultats et des cursus plus classiques pour la majorité. Les 180 crédits devront être obtenus en trois voire quatre années pour les étudiants tutorés. Une année professionnalisante pourra être intégrée pour ceux qui le souhaitent. Chaque étudiant sera suivi par un enseignant référent qui le rencontrera une fois par trimestre. Une proportion importante des cours sera commune au trois groupes de façon à ce qu’ils se rencontrent tous. Tous les étudiants qui font des séjours dans les universités les plus réputées du monde le confirment, le volume horaire des enseignements est très largement supérieur dans les universités françaises. La course aux temps de service et le système d’allocation des moyens y poussent fortement. Pour lutter contre cela, le contrôle continu sera généralisé, des travaux personnels seront instaurés et contrôlés en contrepartie d’une diminution de l’enseignement présentiel, des stages en entreprise et en laboratoires seront généralisés. La délivrance du grade se fera par un jury après examen de l’ensemble des notes obtenues lors des divers contrôles de  chaque semestre. La sélection vers les filières de niveau master interviendra à l’issue de ce collège et sera réalisée par les équipes pédagogiques de ces filières, y compris pour la médecine et le droit. Un système indépendant de contrôle des admissions à l’entrée du collège, des masters et des écoles doctorales sera instauré afin de s’assurer que l’éthique universitaire a été respectée.

La suppression des concours et des classes préparatoires (système unique au monde) donnerait des opportunités au moment où l’Etat cherche désespérément des marges de manœuvre. On pourrait ainsi mettre à la disposition des populations d’élèves les plus fragiles les enseignants les plus expérimentés et réorienter les emplois vers le premier cycle de l’enseignement secondaire ou vers l’enseignement primaire. Il convient tout de même de rappeler que 85 000 étudiants de classes préparatoires cela représente quelques 2 500 classes et qu’avec une moyenne de cours de 30 heures par semaine, le dispositif consomme plus de 30 000 agrégés dont les temps de services, sont particulièrement allégés. Mais Luc Châtel préfère augmenter le nombre d’élèves par classe alors que  la France est dans le Top 5 mondial des pays dont les effectifs des classes de l’enseignement primaire sont les plus chargés . C’est donc bien une politique de classe et de caste qui est à l’œuvre. Mais puis que l’heure est aux économies, je peux lui indiquer quelques belles niches à supprimer : suppression du paiement des élèves des écoles normales supérieures et de ceux de l’école polytechnique et des heures supplémentaires destinées aux colles multiples et variées.

J’ai bien conscience qu’avec ces remarques je serais taxé par certains d’irresponsable cherchant à détruire ce qui fonctionne le mieux dans l’éducation. Mais est-ce si sûr ? Non bien sur quand on constate l’ensemble des indicateurs à notre service et l’efficacité de la Noblesse d’Etat formée dans les « Ecoles de la République » pour conduire l’économie du pays. Et « l’humanitaire » ou « le SAMU social » ne sont que des pis allez de notre bonne conscience. Emblématique la nouvelle tombée vendredi : Faute de moyens (c’est-à-dire de dons) devant l’afflux des croissant des familles en grande difficulté sociale, le Secours Populaire ferme sa permanence à Angers . Le journal le Monde signale que d’autres antennes du Secours populaire sont actuellement au bord de la rupture, notamment dans la Sartre et en région parisienne .

Non mon cher Michel, je n’ai pas un discours convenu sur l’égalité des chances, mais je considère que l’immersion des élites dans la masse est une nécessité pour relancer la machine économique. Sinon, comme il y a deux siècles l’ancien régime, notre démocratie sombrera. Et puisque nous approchons du soixante dixième anniversaire de la débâcle de 1940, rappelons nous que sous la houlette d’Albert Lebrun, sorti major de Polytechnique, Pétain Weygand et Darlan, tous trois issus des écoles militaires ont, par la capitulation de 1940,  vendu le pays aux nazis et que Paul Reynaud ancien d’HEC, en abandonnant ses fonctions, s’est couché devant eux plutôt que de poursuivre la lutte en Afrique du Nord.

Palaiseau le 5 juin 2010

8 réflexions sur “ Le mirage des concours ”

  1. juste un commentaire sur la fin de votre réponse à Guillon. Lebrun était peut être sorti de polytechnique mais comme tout président de la troisième république il n’avait aucun pouvoir executif et il faut rappeler aussi que les élèves polytechniciens ont défendu Paris en 1814 quand les prussiens étaient aux portes de la capitale! D’autre part Maurice Thorez n’était peut être pas issu des grandes écoles mais lui il a déserté et rejoint Moscou alors allié des nazis. Pour terminer je pense aussi que la dilution des élites ne fera qu’affaiblir le système d’enseignement supérieur, il faut conserver les grandes écoles et leur spécificité ;l’enseignement supérieur de masse (qui n’existe pas en Allemagne ou en Grande Bretagne) ne pourra jamais réussir car l’égalité à tout prix est une utopie qur je qualifierait de « meurtrière » et nous ramenerait à un système dit « égalitaire » qui n’est autre que le système communiste stalinien.

  2. Thorez n’est certes pas mon idole. Par aillieur, en ce qui concerne Polytechnique et la tragi-comédie des cents jours qui s’achève en 1814, c’est bien le moins que pouvaient faire les élèves de l’X pour sauver Napoléon qui avait perverti les idéaux de la révolution française , tout comme Staline le fit des idéaux de la révolution Russe.
    C’est d’ailleurs ce qui valut à la promotion d’Auguste Comte de l’école polytechnique dêtre renvoyée en 1816 pour indiscipline par la Restauration. Mais tout rentra dans l’ordre, et en 1971 les élèves de polytechnique prirent le parti des Versaillais contre la commune. Joffre, »l’âne qui commandait des lions », benjamin des promotion lors de son entrée en 1869 à l’Ecole polytechnique, y apporta sa contribution. http://andrebourgeois.fr/joffre.htm

  3. Vos arguments contre les concours sont un peu…courts :
    1) l’épreuve de culture générale du concours de médecine est débile. C’est le problème des facs de médecine, pas celui des concours en général.
    2) supprimer les classes préparatoires permettrait de récupérer des postes d’agrégés pour faire du soutien scolaire et alimenter les collèges et l’école primaire…C’est sûr, cela optimiserait le bon usage des ressources.
    3) la débâcle de 1940 est due aux généraux diplômés des écoles militaires…La France libre est due à un général issu des mêmes écoles…

    Si vous nous disiez plutôt comment, de façon précise, vous organiseriez « Un système indépendant de contrôle des admissions à l’entrée du collège, des masters et des écoles doctorales » ?

  4. Pour ce qui est de la débâcle, je vous renvoie à mon prochain article du blog.
    Pour ce qui est de la question de culture générale du concours d’entrée en médecine, les facultés de médecine sont contraintes par les jurisprudences des tribunaux administratifs. L’université n’a pas la liberté d’organiser la sélection des étudiants en médecine de manière plus intelligente.
    Pour ce qui est de l’admission en master, à l’UPMC, chaque départemant de master est managé par un directeur élu par le conseil de département, c’est lui qui autorise ou refuse le recrutement des étudiants. S’il y a contestation une procédure de recours existe qui est sous la responsabilité du directeur des études de l’université (obligatoirement un enseignant chercheur). Cette procédure est utilisée courramment à l’UPMC et n’a pas fait l’objet de recours contentieux à ma connaissance.
    Pour les études doctorales c’est un peu différent dans la mesure où, à l’UPMC, les contrats doctoraux existent et font obligation aux responsables des écoles doctorales de vérifier que tous les étudiants disposent soit d’une allocation de recherche, soit d’un contrat de financement public ou privé. Mais c’est en définitive les responsables des écoles doctorales qui tranchent. Dans beaucoup d’écoles doctorales il existe une sélection pour les allocations doctorales incluant l’examen d’un projet et la défense de ce projet par les cadidats devant une jury. Pour les études doctorales, l’Etat impose aux universités des contrat spéciaux pour des normaliens, des centraliens ou des polytechniciens sans que ceux soient obligés de se soumetrtre aux mêmes critères de sélection que les autres. Ceci est un anachronisme insupportable. En effet puisque ce sont les méilleurs, ils ne devraient pas craindre la concurence, or ils n’en veulent pas !

  5. Merci de vos réponses, qui me surprennent un peu, néanmoins.
    Pourquoi l’épreuve de « culture générale » de médecine (corrigée au mot clé ! ), serait imposée par la jurisprudence des tribunaux administratifs, alors que les mêmes tribunaux laissent libres les jurys de l’ENS ou de l’agrégation de mettre en oeuvre des épreuves un peu plus sophistiquées ?
    L’admission en master à l’UMPC (en M1 ou en M2 ?) serait le fait du directeur de département. Sur quelles bases, selon quelle procédure ? Votre idéal est-il la sélection sur dossier par le directeur de la filière ?
    Quand au doctorat, je suis surpris d’apprendre que l’Etat obligerait les universités à dispenser les X et les normaliens des épreuves de sélection. Personnellement j’ai dirigé une école doctorale qui recrutait des X et des normaliens. Ils passaient les mêmes épreuves que les autres, et y réussissaient fort bien.

  6. Pour le concours d’entrée en deuxième année de médecine, il y a 2500 copies à corriger. Le nombre de reçus est de 300 environ. la sélection se juge au dizième voire au cenitième de point. Le recours ont été nombreux dans le passé avec des annulations. La crainte du tribunal administratif et l’ampleur des moyens qu’il faudrait déployer pour juger correctement une copie en supprimant le facteur individuel (par exemple l’appréciation variable entre les correcteurs sur l’importance relative des mots clés choisis ont conduit à une dérive docimologique insupportable pour un résultat nul. Ce qui n’a strictement pas d’importance puisque au voisinage de la barre la le fait d’y être situé au dessus ou au dessous relève strictement du hasard ou d’éléments sans lien avec l’aptitude intellectuelle des candidats.

    A l’UPMC il n’y a pas de sélection entre M1 et M2 par contre certains étudiants peuvent entrer directement en M2 si leur dossier permet de leur accorder l’équivallence des 60 crédits du M1. L’admission, qu’elle soit en M1 ou en M2 relève de l’équipe pédagogique du départemant de masters (il y en a 11 à l’UPMC) qui comporte le directeur du département et les responsables de spécialités mais c’est le directeur qui tranche lorsque les capacités de foramtion sont atteintes.

    Je confirme que les allocations ciblées pour les normaliens, les centraliens et les X échappent à l’équipe de direction de l’école doctorale. Elles sont fléchées soit sur un individu et le plus souvent sur une équipe de recherche qui choisit son candidat toute seule. Les étudiants normaliens, centraliens et polytechniciens ne sont pas en compétitions avec les autres. Bien sûr, le directeur de l’école doctorale peut les refuser, mais il se trouvera toujours une université pour les accueillir puisque par définition ils sont mailleurs que les autres.

  7. Sur le contenu de formation au niveau des collèges, globalement d’accord et nos points de vue se rapprochent.

    Mais pourquoi voulez-vous que ces collèges demeurent dans l’université ! La solution des Instituts d’enseignement supérieur (dédiés à la lience), distincts des lycées et des universités (dédiées au master, aux écoles d’ingénieurs et et écoles de commerce dites internes, au doctorat) me paraît permettre faire apparaître environ 15 universités de recherche en France, ayant chacune 20. à 25.000 étudiants, 15 universités : ce peut être visible et lisible au plan international !

    Sinon, excellent anniversaire, bon début de retraite et hommage en photos ! Chronique : « Béréziat la Tour »
    http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/06/17/bereziat-la-tour/

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