L’alternative

L'alternative

En rebond sur mon dernier article, Irnérius me taquine sur mon manque de propositions et pointe le risque, avec les doubles cursus que j’ai créés à l’UPMC en 2005 en partenariat avec l’Institut d’études politiques d’abord puis de Paris Sorbonne ensuite, d’avoir ainsi mis en place des licences fréquentées par les seuls étudiants issus des classes favorisées. Ce n’était pas le but de ces programmes qui visaient à restaurer un minimum de mixité intellectuelle chez les primo-entrants et de représenter une alternative aux classes préparatoires. Cinq années plus tard, malgré une concurrence accrue, on peut constater l’effet positif de ce dispositif :

Mention au baccalauréat

Revenons maintenant sur le panorama éducatif français. Nous savons que l’intégration de la dernière grande vague d’immigration constituée pour l’essentiel des anciens colonisés attirés en France dans les années soixante pour les besoins du développement industriel ne s’est pas effectuée, contrairement à ce qui s’était passé pour les vagues antérieures de polonais, d’italiens, d’espagnols et de portugais. Mais ce qu’Arlette Chabot appelle hypocritement l’échec de 30 ans de politique de la ville est en réalité l’échec d’une politique d’intégration qui n’a pas pu ou pas su (je n’ose pas dire pas voulu) pendre en compte les importantes mutations survenues sur le marché du travail induites par la réorganisation du capitalisme mondialisé. Que représenteront les 20 000 places dans les internats d’excellence où l’entrée au compte goutte dans les classes préparatoires voire, dans certaines grandes écoles pour traiter les 150 000 adolescents qui chaque année quittent le système éducatif sans aucun diplôme ni qualification ou les 80 000 étudiants qui quittent l’université sans diplôme, dès lors que même les diplômés ont des difficultés à trouver un emploi.

Devant ce marasme, au moment même où il prétendait renforcer les universités, Nicolas Sarkozy proposait que les classes préparatoires (lesquelles ?) accueillent 30% de boursiers. C’est toujours la même réponse stéréotypée qui est faite, car nos élites n’ont qu’un mot à la bouche : l’excellence. Internats d’excellence, lycées d’excellence, grandes et petites écoles (naturellement toutes excellentes) et au bout du compte la ghettoïsation des ces « élites en herbe » à l’écart du troupeau et de ses miasmes. Bref c’est toujours cette définition nietzschienne du « bon », de la « morale des maîtres » transposée par la bourgeoisie française des pontifes à la noblesse d’Etat. Naturellement, en guise de justification morale d’une telle philosophie, les sacro-saints concours comme garants de l’élitisme républicain et d’un soi-disant ascenseur social, le seul qui n’emporte jamais de passagers en descente. Mais à tout vouloir mettre sur le toit de l’excellence, il conviendra que quelques chercheurs géniaux nous trouvent le moyen de faire tenir un trépied la tête en bas. En réalité, ce qui caractérise nos sociétés c’est le refus de la fluidité sociale, un fils d’archevêque ne peut pas être un prêtre ordinaire ! Dès lors il ne reste plus à la plèbe que la réponse de Spartacus.

Cette perversion des concours a gangrené tout le dispositif éducatif en amont dès lors qu’il importait, pour la classe moyenne qui constitue la très grande majorité de nos concitoyens, de donner à ses enfants ce qu’elle pense être la meilleure stratégie pour leur avenir. Cette myopie collective a conduit notre pays à multiplier des filières sélectives et contingentées (IUT et BTS) comme leurre pour accréditer l’idée qu’à chaque niveau de l’échelle sociale il existait un sésame conduisant à l’emploi. C’est dans ce contexte que les disciplines les plus exigeantes, au lieu d’être roboratives, deviennent haïes au rythme de leur utilisation comme juge de paix de la ségrégation sociale. C’est ainsi également que la caste d’affairistes aux petits pieds, qui n’a jamais assimilé le sens profond de la parabole des talents, fait son miel, ou plutôt son beurre, dans les officines en tout genre qui préparent les élèves des classes préparatoires et les étudiants en première année de médecine aux concours. Alors que l’Etat proclame la gratuité de l’enseignement supérieur (sauf pour le commerce bien évidemment puisque lui, il rapporte). Mais tout ceci est fallacieux car la plupart des titulaires de BTS, de DUT, la majorité des élèves des classes préparatoires et des collés du concours d’entrée en médecine se retrouvent finalement dans un cursus de licence universitaire où ils prennent place, avec deux voire trois ans de retard, aux côtés de ceux qui y ont été dirigés après leur baccalauréat faute de mieux. Quant aux diplômés des écoles, on les retrouve en doctorat dans nos laboratoires quand ils ne préparent pas l’entrée dans un IUFM ! Et tous les indicateurs montrent que dans leur majorité ils n’y réussissent pas mieux que les autres.

Je préconise donc une révolution copernicienne de notre système éducatif. L’école Polytechnique, l’Ecole normale supérieure et leurs avatars de commerce ne doivent plus constituer le centre de la galaxie universitaire. La réussite à un concours entre 16 et 22 ans ne garantit nullement des compétences de créativité et de management à 30 ans et encore moins plus tard. Par contre l’acquisition de compétences en matière de lecture, de calcul, de réflexion, de connaissance artistique et historique sont seules capables de donner aux jeunes la capacité d’affronter le monde tel qu’il est aujourd’hui, de trouver leur place dans celui-ci et de rebondir en cas de pépin. Il nous faut pour cela une école ouverte avec des rythmes scolaires qui ne soient plus dictés par l’hédonisme des parents et mettre fin à la tyrannie des coefficients et de la société des agrégés. Les trois cycles de l’enseignement secondaire doivent être repensés dans ce contexte, mais un effort tout particulier doit être porté sur le premier cycle car c’est à ce niveau que l’on peut, sinon annuler, mais en tous cas tamponner fortement les inégalités sociales. Le lycée ne doit plus être le lieu où s’organise la sélection mais celui où s’affirme la citoyenneté des adolescents et en définitive il convient d’y supprimer toute classe préparatoire.

L’orientation sélective dans l’enseignement supérieur est une nécessité. Encore faut il qu’elle soit faite intelligemment et qu’elle ne s’apparente pas au griffonnage d’une feuille de loto où au vomi d’un gavage intellectuel. L’organisation du premier cycle universitaire au sein de collèges (quel que soit le nom qu’on leur donne) chargés de délivrer les 180 crédits nécessaires à l’obtention d’une licence me semble maintenant une nécessité. A charge pour ces collèges de mettre en place des programmes permettant pour certains d’être exigeants avec les meilleurs et pour d’autres attentifs aux moins dégourdis tout en assurant la mixité sociale. La pratique de 70 % de disciplines majeures et de 30% de disciplines mineures étant obligatoirement généralisée [1]. Dans ces conditions, l’exigence pour chaque collège, de manière contractuelle, d’intégrer son quota de boursiers me semble tout à fait pertinente. C’est donc à l’issue du cycle licence que se fera l’entrée dans les différents établissements (universités ou écoles) ayant été habilités à délivrer un diplôme de master, d’ingénieur voire de commerce. A charge pour ces établissements de sélectionner leurs étudiants selon des critères et des dispositifs qu’ils jugeront les plus pertinents et s’ils veulent se doter de classes préparatoires ce sera leur affaire et ils devront l’assumer financièrement. Bref diversifier et retarder la sélection d’une à deux années au moment où le gouvernement annonce le recul de l’âge légal de la retraite ne me semble pas déraisonnable et constitue à mes yeux la seule façon de relancer le pacte républicain qui doit cimenter la société française dans un monde devenu plus dangereux.

Je ne saurais méconnaître l’existence de l’énorme problème constitué par les quartiers, que certains appellent difficiles, véritables bantoustans de pauvreté et de non droit qui font honte à notre république. Mais il faudra bien plus que la politique actuelle pour y remédier. Faute d’avoir les réponses appropriées à une situation patente, la pauvre Fadela Amara en est réduite à reprendre le langage de la Sarkozie et de proposer le nettoyage au Karcher des banlieues. Il n’y a pas d’autres voies pour sortir de ce dilemme que celui de la mixité sociale. Plutôt que d’inscrire l’équilibre budgétaire dans la constitution, notre pays s’honorerait à y inscrire l’obligation pour toutes les villes y compris les plus riches de se doter des logements sociaux prévus par la loi et de favoriser sur leur territoire l’accession à la propriété pour les couches moyennes. De toutes les façons il est urgent de revenir à une carte scolaire ferme, de s’y tenir et de mettre en place les transports spécialisés permettant de réaliser la mixité sociale dans les écoles de la république et pas seulement pour une poignée d’heureux élus parqués dans les internats d’excellence.

Tout cela à certes un coût, mais plus que le coût, nécessite le courage politique de réorienter les moyens, de repenser la manière dont ils sont répartis et où sont affectés les meilleurs enseignants. Tous ruinés dans 10 ans nous promet Jacques Attali. Mais sans une réforme de l’éducation, nous ne disposerons pas dans 10 ans de jeunes adultes en capacité de faire face à cette situation sinon de l’éviter. Car le pays ne disposera pas des ressources humaines capables de dénicher les sources potentielles d’innovations, d’occuper des emplois dans les métiers de base nécessaires à celles-ci et n’aura donc plus les moyens de s’adapter à l’économie de la connaissance si chère à nos économistes patentés.

Paris le 27 mai 2010

[1] Majeures et Mineures au sens anglo-saxon c’est-à-dire ne comportant aucune connotation d’importance principale ou secondaire.

3 réflexions sur “ L’alternative ”

  1. L’alternative. J’ai lu et relu et je n’en crois pas encore mes yeux ! Gilbert Béréziat se prononce en faveur de collèges organisant le premier cycle de l’enseignement supérieur.

    Je cite : « L’organisation du premier cycle universitaire au sein de collèges (quel que soit le nom qu’on leur donne) chargés de délivrer les 180 crédits nécessaires à l’obtention d’une licence me semble maintenant une nécessité. A charge pour ces collèges de mettre en place des programmes permettant pour certains d’être exigeants avec les meilleurs et pour d’autres attentifs aux moins dégourdis tout en assurant la mixité sociale. La pratique de 70 % de disciplines majeures et de 30% de disciplines mineures étant obligatoirement généralisée [1]. Dans ces conditions, l’exigence pour chaque collège, de manière contractuelle, d’intégrer son quota de boursiers me semble tout à fait pertinente. C’est donc à l’issue du cycle licence que se fera l’entrée dans les différents établissements (universités ou écoles) ayant été habilités à délivrer un diplôme de master, d’ingénieur voire de commerce ».

    Evolution, non ? Il me semble qu’un vrai débat doive effectivement s’engager sur ces collèges, que j’appelle pour ma part « Instituts d’enseignement supérieur » (plus de 10 chroniques sur mon blog d’EducPros)
    http://blog.educpros.fr/pierredubois/2010/04/07/ies-le-corps-professoral/

  2. Evolution, non.
    C’est une idée que j’avais développée il y a près de 40 ans lorsque j’étais à la direction nationale du SNESup comme réponse à l’instauration d’un numérus clausus en médecine. Je réclamais à l’époque l’instauration d’un premier cycle universitaire progressivement différencié.
    C’est cette idée qui m’a conduit, lorsque j’ai mis en place le LMD à l’UPMC à créer des départements de licences séparés des départements de master afin que la sélection s’instaure à l’entrée du master.

  3. Sous le double effet de la poussée démographique et de l’allongement de la scolarité obligatoire, collèges et lycées se sont répandus partout, jusqu’à rendre inutiles les internats, qu’ils soient ou non d’excellence. A leur tour, les universités ont connu cette évolution, et ont essaimé jusque dans les villes moyennes. Elles sont devenues des services de proximité, et leur implantation répond de plus en plus à une logique d’aménagement du territoire. N’est-il pas normal d’aller jusqu’à la licence sans s’éloigner de chez soi (quand bien même le e-learning pourrait-il nuancer cette évolution) ?

    La recherche n’obéit pas elle-même à cette logique. Il suffit de regarder la carte de la recherche publique en France pour s’en rendre compte. Elle obéit plutôt, et même, de plus en plus, à une logique de polarisation, au niveau national, voire européen ou mondial.

    Le fameux couplage enseignement supérieur – recherche ne tient plus, s’il a jamais été autre chose qu’un argument marketing. Alors, oui, probablement, il est temps de repenser l’appareil éducatif en révisant l’interface lycées-facs. Le grand emprunt, qui vise à distinguer quelques campus d’excellence, va semble-t-il aussi dans cette direction, en facilitant l’instauration d’un système à deux niveaux, sinon à deux vitesses.

    D’une certaine manière, l’organisation que G. Bereziat appelle de ses vœux existe déjà, (l’entrée en master n’a rien d’automatique, y compris dans le même établissement) et se développe. Il va un peu plus loin en souhaitant que s’institutionnalise cette évolution. Je dirais que c’est davantage un choix politique que technique. Et là, je suis frappé qu’il sollicite, en quelque sorte, la séparation des ordres, en l’habillant d’un discours convenu sur la mixité sociale et l’intégration. En quoi l’édification d’établissements de 1er cycle universitaires constituerait-elle une chance supplémentaire pour les beurs de banlieue ? Ca m’échappe, tout comme d’ailleurs, dans la même veine, la suppression des concours, qui sont encore la meilleure protection contre le recrutement au faciès.

    Pour finir, je suis favorablement disposé à tout ce qui peut aller dans le même sens : bien former de jeunes adultes (et si le collège universitaire était assurément la panacée dans la lutte contre l’échec, je voterais pour sans restriction). Ce qui m’effraie le plus, c’est qu’on a parlé pendant 20 ans de la fuite des cerveaux, et que je m’aperçois qu’à présent ce sont les jobs pour cerveaux qui fichent le camp. Au train où vont les choses, il ne restera bientôt plus que des boulots de livreur de pizzas pour masters et docteurs. On sera alors, en plus du reste, en crise de surproduction de diplômés.

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