Le déni d’échec.

credit : 1suisse sur Flickr

Le déni de grossesse se définit comme le fait, pour une femme enceinte, de ne pas avoir conscience de l’être . C’est bien de cette pathologie dont est atteinte la société française en ce qui concerne son système éducatif. Un rapport de la Cour des Comptes qui tentait naïvement de présenter quelques symptômes du mal a été immédiatement relativisé par Luc Châtel ministre de l’éducation nationale . Et en dehors d’un Slam des banlieues on ne peut qu’être frappé par le silence abyssal de la communauté éducative.  De fait on sait que, depuis 1995 tous les indicateurs stagnent voire même régressent.

Les comparaisons internationales effectuées par l’OCDE font apparaître une efficacité moyenne de l’enseignement scolaire français. Qu’il s’agisse de la compréhension de l’écrit, des mathématiques ou des sciences, la France se situait en 2006 juste au-dessous de la moyenne de l’OCDE. Ainsi, sur les 30 pays figurant sur le tableau ci après, la France figure au 17ème rang pour la compréhension de l’écrit et les mathématiques et au 19ème rang pour les sciences. Il est certain que les prochaines études montreront que la situation en 2010 s’est encore détériorée.

score moyen

Mais ce qu’il y a de plus dérangeant dans le rapport de la Cour, c’est que si la France a bien un niveau d’éducation analogue à ceux qui sont constatés dans les pays comparables (69% des Français âgés de 25 à 64 ans ont un niveau de formation égal ou supérieur au deuxième cycle de l’enseignement secondaire, contre 70% en moyenne dans l’OCDE et 71% dans l’Union européenne) , une proportion considérable d’élèves – de l’ordre de 20% – ne maîtrise pas les compétences de base en lecture au terme de la scolarité obligatoire et qu’ils sont nombreux à quitter le système scolaire sans diplôme (En 2007, 18% des jeunes âgés de 20 à 24 ans n’avaient ni baccalauréat, ni brevet d’études professionnelles, ni certificat d’aptitude professionnelle.) . Enfin, la cour note que « de fortes inégalités sociales subsistent dans le système éducatif : 18% des élèves issus d’un milieu social défavorisé obtiennent un baccalauréat général contre 78% pour les élèves de familles favorisées ». Ces  faits avaient été rendus publics en 2006 par une étude de l’INSEE qui constatait que « quand ils faisaient partie des 10% d’élèves aux compétences les plus assurées, 18% des élèves de familles ouvrières n’atteignent pas la médiane aux évaluations nationales de français de sixième, contre seulement 3% des enfants de familles de cadres ou de professions intermédiaires ».

Que ce soient les études du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), les rapports annuels de performances de la « mission interministérielle de l’enseignement scolaire » (Mission qui découle de la mise en œuvre de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF)  qui étudie les données sur la maîtrise du socle commun de connaissances et de compétences par les élèves de CM2 et de 3ème) , ou encore les tests passés par tous les Français de dix sept ans lors de la journée d’appel de préparation à la défense (JAPD), indique le rapport de la Cour, elles donnent toutes des résultats convergents : « Bien que diverses dans leurs modalités, elles montrent qu’au terme de l’instruction obligatoire, la proportion d’élèves éprouvant des difficultés sérieuses en lecture est de l’ordre de 21 %. Ces enquêtes montrent également des évolutions analogues pour la part de mauvais ou très mauvais lecteurs : mesurée par les tests PISA de l’OCDE, elle est passée de 15% en 2000 à 21,7% en 2006 ; mesurée par le test de la JAPD, elle est passée de 20,5% en 2005 à 21,3% en 2007 ».

De fait, les élèves des milieux sociaux les plus défavorisés sont beaucoup moins nombreux à suivre des cursus scolaires sans redoublement, à intégrer les filières d’enseignement général, ou à obtenir des diplômes. Les enquêtes menées par l’OCDE montrent que les élèves français sont parmi ceux qui expriment le plus d’anxiété vis-à-vis de l’institution scolaire et éprouvent le moins d’attachement à l’égard de leur établissement. En réalité la société française devient de plus en plus duale. Le ministère dispose d’autres indicateurs qui l’attestent tels que ceux fournis par l’enquête « Lire, écrire, compter » menée tous les dix ans sur un échantillon d’élèves en fin de CM2 dans 150 écoles publiques. Les résultats montrent un creusement de l’écart entre les élèves obtenant de bons résultats et ceux obtenant de moins bons résultats

De ce point de vue, le rapport de la Cour des Comptes est accablant quand il constate qu’en définitive, « le système scolaire français, mesuré à un stade proche de la fin de l’instruction obligatoire, est caractérisé, non seulement par le fait que l’élite scolaire est proportionnellement moins importante en France que dans les pays qui obtiennent les meilleurs résultats, mais aussi par un écart particulièrement élevé entre les meilleurs élèves et les plus faibles : la proportion des élèves qui se situent dans les niveaux les plus bas est deux fois plus importante que dans les pays qui obtiennent les meilleures performances ».

Dans ces conditions, on ne peut que s’interroger sur les causes profondes du « déni d’échec» ainsi constaté et dont on a pu mesurer la force par le silence qui a suivi la publication de ce rapport une fois passé le scoop médiatique télévisuel immédiat. En réalité les causes sont à rechercher dans le modèle méritocratique à la française. De ce point de vue, je ne peux que pratiquer la pédagogie de la répétition et vous renvoyer à l’excellent article de François Dubet : « les pièges de l’égalité des chances » paru en novembre dernier et que j’avais déjà signalé dans ma note du 15 février « Retraites, chômage et égalité des chances » . François Dubet constate que «  la méritocratie est une morale de vainqueur considérant que les vaincus méritent leur sort quand la compétition a été juste et équitable. La fixation sur les élites n’est pas une perversion du modèle méritocratique, elle lui est consubstantielle puisqu’elle vise à produire des inégalités justes, des inégalités qui seraient méritées par les vainqueurs et par les vaincus, les uns et les autres ne devant leur destin qu’à eux-mêmes. La justice faite aux individus au nom de l’égalité des chances se transforme parfois en injustice collective. Nous le savons déjà avec les effets de la dérégulation de la carte scolaire, qui creuse les écarts entre les établissements ». Nous assistons de plus en plus à un « imbreeding à la française » dans le système de sélection des élites et pourtant l’histoire nous apprend que ce fût dans le passé fatal à plusieurs civilisations, sans parler de la triste fin de la dynastie espagnole.

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La gêne de la communauté éducative s’explique aussi par le fait que ces résultats désolants interviennent alors que dans la même période, la France était parmi les pays développés l’un de ceux qui dépensaient le plus pour leur enseignement secondaire. Mais, on constate que c’est surtout en direction du lycée que l’effort a été le plus important alors que le rapport de la Cour des Comptes montre bien que la ségrégation sociale y a déjà fait son œuvre.

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Pire, la normalisation des joyaux du pacte progressiste républicain que furent dans le passé les Ecole Normales Supérieures indique que l’on est loin de prendre la mesure des enjeux. On envisage ni plus ni moins que la banque d’épreuves littéraires serve de socle aux concours de recrutement, non seulement dans les Instituts d’Etudes Politique mais aussi des écoles de commerce. Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec le concours commun d’entrée dans les professions de santé. Bref, face à la mutation d’un monde dans lesquelles les technologies de l’information bouleversent tout, on en revient à la vieille recette des lettrés chinois. Le « déni d’échec » porte aussi sur les classes préparatoires, chacun connait les tares de ce système mais là encore l’omerta fonctionne à plein.

Dans ces conditions la gauche, qui a toujours eu un discours corporatiste sur ce chapitre, ferait bien de réviser ses concepts et ses propositions. L’empathie de la première secrétaire avec sa société du « care » où la cécité de la gauche de la gauche avec son discours égalitariste ne feront rien à l’affaire. Les projets déclarés sur l’université ont été l’un des facteurs de la campagne présidentielle de 2007. L’échec de la politique éducative de la droite est patent car sur le fond elle n’avait aucun intérêt à s’attaquer à un système qui protège sa caste dirigeante : côté cour on déclare l’université au centre du dispositif d’enseignement supérieur et de recherche, côté jardin on renforce le système des classes préparatoires et des officines privées. Gageons que l’éducation sera au cœur de la prochaine campagne présidentielle, et qu’en aucun cas les slogans primaires ne convaincront les électeurs. Il est temps que le parti socialiste, les verts et la gauche de la gauche révisent leurs concepts et élaborent une politique alternative. Nous sommes quelques uns, pas si nombreux, à pouvoir les y aider.

Palaiseau le 20 mai 2009

2 réflexions sur “ Le déni d’échec. ”

  1. Le classement : il manque une information importante, c’est évidemment l’écart-type. est-il plus élevé en France ? S’il l’est, cela pourrait conforter votre analyse de fortes inégalités sociales.

    Que faire puisque vous parlez d’alternatives ? Et d’accord avec vous pour dire que la gauche n’en propose pas. Ce n’est pas d’abord une question d’argent (cf. la dépense par élève au lycée).

    Quand je vous lis, je suis toujours impressionné par la pertinence et la causticité de l’anlayse, mais je suis souvent frustré en fin de lecture : j’attends plus souvent des propositions à débattre.

    A part cela, les bi-licences en voie de création par Paris 2, 4, 6, sont une excellente idée (y en a assez des savoirs parcelllisés), mais un risque ? Ces licences seront-elles fréquentées par les seuls étudiants issus des classes favorisées ? Is not it ? Cordialement

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