Aller de l’avant !


Aller de l'avant

Dans la dernière lettre des relations internationales de l’UPMC, j’ai fait le point sur sa situation à l’aune de son évolution des dernières années et de la constitution historique de Sorbonne Universités. Pour moi en effet, et n’en déplaise aux esprits chagrins, l’enjeu de la refondation au cœur du Quartier latin d’une université globale est de première importance pour le pays. Il parait qu’au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche on n’est pas content de mes prises de positions sur le rapport Larrouturou. Visiblement la ministre de l’enseignement supérieur n’a pas bien pris la mesure de ce qu’il convient de faire pour que l’objectif présidentiel de placer une dizaine d’universités françaises dans le peloton de tête des universités du monde soit atteint.

J’espère qu’elle ne s’entêtera pas à suivre le premier reçu, premier sorti, premier viré. Nous ne sommes pas résignés, comme les romains du troisième siècle avant notre Ère, à subir la peine du joug dans le défilé du Caudium en passant la tête courbée et les mains liées dans le dos, sous une pique ou une fourche tendue à l’horizontale. Il serait malsain d’ailleurs pour elle de poursuivre un double langage en faisant semblant de faire siennes à Nancy les analyses élyséennes ou matignonesques tout en persistant à exiger de Sorbonne Universités qu’elle adopte la gouvernance des PRES[1]« du Villepiniste François Goulard ». Il faudra plus qu’une manifestation médiatique par les champions du méli-mélo et de l’отдел агитации и пропаганды[2] pour tout réinventer à la Sorbonne et créer la cité de la réussite.

Plutôt que de s’accrocher aux chimères du rapport Larrouturou, elle ferait bien de se plonger dans le rapport de Pascal Aimé, Thierry Berthé et Jean-Pierre Korolitski sur le développement des PRES et la reconfiguration des sites universitaires. Car, contrairement à ce que pense le Germanopratain, tout n’est pas mauvais dans ce rapport, loin sans faut et même si quelques-unes de leurs suggestions sont discutables et révèlent avant tout le penchant jacobin de nos hauts fonctionnaires, de très nombreuses remarques et suggestions sont frappées du sceau du bon sens. Ils constatent d’abord que la nature juridique des PRES relève avant tout d’un entêtement ministériel et d’un chantage au financement, chantage qui perdure encore aujourd’hui et auquel le président de la république serait bien venu de mettre un terme. Ensuite avec tous les observateurs et certains présidents des PRES existants sérieux ils ont observé que « la loi LRU et les responsabilités et compétences élargies interrogent les établissements sur la répartition des responsabilités entre eux et la structure fédérale ». Pour être clairs, la loi LRU et la loi Goulard sont orthogonales.

Dès lors pourquoi tant de hâte à remettre en selle la loi Goulard et à vouloir absolument introduire les soit disant grandes écoles au sein des PRES ? Le rapport de l’IGAENR[3]  offre une piste, « l’application de la loi LRU [indique-t-il] a conduit à fondre les moyens de financement des doctorants dans l’ensemble de la masse salariale, renforçant l’appétence des établissements à la pleine maîtrise des moyens financiers correspondants ». On comprend mieux les efforts de certains pour que la responsabilité des collèges doctoraux échappe à la tutelle des universités par transfert vers un autre établissement public dans lequel leur poids politique sera dilué. Les tentatives signalées pour distinguer des « masters PRES d’excellence » relève aussi de cette offensive qui consiste à affaiblir le contrôle des universités sur les filières universitaires longues et les cantonner dans le cycle licence. Il est d’ailleurs patent de constater, avec les inspecteurs, que la recherche en soi n’intéresse pas les PRES et que, malgré leurs déclarations, aucune mesure concrète n’a été entreprise par les PRES existants pour mesurer l’effectivité d’une signature commune des publications scientifiques. Par ailleurs, les grands organismes de recherche n’ont pas d’appétence particulière à être partie prenante des PRES puisque les activités de recherche au cœur de la fonction universitaire sont microscopiques au sein de la plupart des écoles partenaires à quelques exceptions près alors qu’ils sont très actifs dans les autres « bidules » Goulard que sont les RTRA et les CTRS[4]. Une même timidité concerne les activités de valorisation pourtant signalées dans la plupart des PRES et très peu se sont dotés d’une fondation commune.

Plus globalement, selon ce rapport, « les statuts des PRES sont marqués le plus souvent par un volontarisme que l’on pourra trouver, frappé du sceau de l’optimisme, disproportionné au vu des réalisations ». Au total « le bilan d’activité des 15 PRES créés ces trois dernières années sous la forme d’Etablissements publics de coopération scientifique […] est globalement décevant ». On pouvait croire que la fusion des trois universités de Strasbourg réalisée à marche forcée et avec l’attention constante du ministère donnerait un brin d’optimisme. C’est loin d’être le cas. La nouvelle université compte 38 composantes et, pour respecter les susceptibilités les promoteurs ont été dans l’obligation de créer, bien qu’ils s’en défendent, une strate administrativo-politique intermédiaire sous la forme de neuf collégiums ! Dans la plupart des cas, le périmètre des PRES ne coïncide pas, contrairement aux déclarations officielles, avec le périmètre du plan campus et rien n’est sûr en ce qui concerne le grand emprunt. Le risque de dilution des investissements sous la poussée des différents lobbys et bidules d’excellence autoproclamée reste prégnant.

Certaines des recommandations que les auteurs du rapport font à la ministre sont de bon sens : il appartient à l’Etat de veiller à la pertinence des alliances (mais il faudrait s’entendre sur qui représente l’Etat en France) ; de définir une démarche contractuelle (mais ce gouvernement est incapable d’obliger ses hauts fonctionnaires d’appliquer la loi LRU qui prévoit un financement contractuel de la masse salariale) et d’édicter des règles du jeu stables (mais en France l’Etat pilote à vue). Enfin le système à créer doit être dynamique et susciter l’adhésion (ce qui est exactement le contraire de ce qui se passe puisque le ministère tente d’imposer les mêmes règles à tous !). Les PRES qu’ils appellent de leurs vœux doivent regrouper tous les éléments stratégiques (dont y compris les fameux RTRA et CTRS), pouvoir négocier avec les principaux partenaires et donc être investis de toutes les compétences aujourd’hui exercées par les établissements. La question de la gouvernance est donc centrale et ne saurait se satisfaire d’une présidence tournante et ils privilégient la création d’un Etablissement Public. Mais : la mission estime qu’elle ne peut « ignorer que les projets qui sont menés sur le plateau de Saclay s’appuient aujourd’hui principalement sur une fondation et que les universités Paris 2, Paris 4 et Paris 6 souhaitent créer un PRES sous la forme d’une fondation [et] qu’il faut prendre en compte d’abord le progrès que constitue cette étape par rapport à la situation antérieure ». D’ailleurs estime-t-elle, « il n’est pas certain que la nature des missions confiées aux PRES existants justifiait dans tous les cas le statut d’établissement public ».

Enfin, au-delà de l’affirmation d’une forme d’organisation qui aurait leur préférence mais dont on a quelque peine à distinguer laquelle a vraiment leur faveur parmi les trois scénarios qu’ils proposent : fusion, création d’un grand établissement ou fondation de coopération scientifique, le gouvernement ferait bien de considérer le chapitre 6.2 du rapport sur la démarche facilitatrice attendue de l’Etat. Les inspecteurs indiquent que dans la constitution des PRES du futur (si cette notion a un sens) « l’administration centrale est appelée à être pleinement partie prenante du processus décisionnel [force est de constater que pour eux l’Etat c’est l’administration qui, dans cette affaire, prime sur le politique], son rôle sera différent dans le cadre de la politique des campus d’excellence puisqu’un jury international sera chargé d’évaluer les projets ». Mais on peut faire confiance à l’énarchie pour résoudre cette conjecture bien française.

Pour ne pas rester sur une note pessimiste, je reprendrais volontiers à mon compte une des assertions du rapport  se référant aux risques de reproduction de la situation survenue lors de la mise en place du LMD[5] : « pour mener à bien cette phase particulièrement délicate, « les bonnes pratiques » sont connues, sens du dialogue et de l’accompagnement, acceptation de l’expérimentation […] l’attitude du ministère sera d’autant plus déterminante que l’expérimentation ressemble souvent à un « saut dans l’inconnu », tout particulièrement en matière de faisabilité juridique. Le droit à l’expérimentation juridique doit aussi être reconnu et les risques afférents maîtrisés et acceptés ». En vertu de quoi, dès lors, Valérie Pécresse refuse-t-elle à Sorbonne Universités le droit à l’expérimentation que l’université Pierre et Marie Curie avait si bien utilisée lors de sa réforme pédagogique et de son offre de formation en 2002/2003 ?

Faut-il y voir l’inquiétude de certains de voir la France disposer enfin d’une université capable de rivaliser avec les meilleures universités mondiales mettant fin ainsi à l’exception française ? Raison de plus pour aller de l’avant !

Jussieu 19ème étage de la tour Zamansky le 9 avril 2010

[1] Pôles d’Enseignement Supérieur et de Recherche

[2] L’Agitprop

[3] Inspection Générale de l’Administration de l’Education Nationale et de la Recherche

[4] Réseaux Thématiques de Recherche Avancée et Centres Thématiques de Recherche en Santé.

[5] Cette référence est cocasse puisque, pour la région Ile de France un rapport sur la mise ne place du LMD  indiquait que cette réforme au lieu de simplifier l’offre de formation avait conduit à ,sa prolifération. A la notable exception de Paris 6 qui avait créé 59 spécialités de master là où il y avait 128 DEA et DESS. Et dans une moindre de mesure de paris 4 où une stabilité était observée. « Les universités fondamentalement disciplinaires comme Paris 4 et Paris 6 ont choisi de ranger la totalité de leurs formations dans un unique domaine lui-même décliné en un nombre limité de mentions identiques en licences comme en master (huit mentions à Paris 4, dix à paris 6),  il en résulte une offre très lisible ».

4 réflexions sur “ Aller de l’avant ! ”

  1. Aller de l’avant, bien entendu ! J’approuve, vous le savez, le « regroupement » Paris 2,4,6 Sorbonne Université, une vraie université multi disciplinaire de Paris, visible et lisible internationalement.

    1. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi vous n’allez pas encore plus de l’avant en sortant du carcan PRES ? Ni EPCS, ni FCS ! Le rapport de l’IGAENR est suffisamment éloquent : échec des PRES (chroniques : « IGAENR et PRES »
    http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/03/17/ligaenr-et-les-pres/ et « PRES et valorisation » http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/03/18/pres-et-valorisation-echec/ ).

    2. Pourquoi ne prônez-vous pas la fusion entre les 3 universités ? Parce que les juristes de Paris 2 auraient peur de se faire « bouffer » par les scientifiques de Paris 6 ? Il faut inventer une gouvernance bien entendu autre que celle du CA de la LRU avec prime majoritaire. Dites-le

    Votre critique sur l’université de Strasbourg est bassement opportuniste. Vous montrez les limites actuelles de la fusion pour démontrer qu’il ne faut pas fusionner.

    Au 1er janvier 2012, trois autres fusions seront réalisées. Et 2,4,6 sera en retard sur l’Histoire.

    3. Pourquoi vous obstinez-vous à ne pas vouloir concevoir que les universités futures seront dédiées seulement aux masters et aux doctorats, que donc le cycle « Licence » doit être organisé par des établissements publics d’enseignement supérieur distincts des universités (lire ma 13ème chronique sur les Instituts d’enseignement supérieur : http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/04/08/professeurs-agreges-en-ies/ )

    4. Il faut cesser de faire référence à Pécresse et à Sarkozy… Ils sont déjà partis. Que les 3 universités, 2, 4, 6, fassent aujourd’hui un manifeste ne précisant pas seulement qu’elles veulent l’autonomie, toute l’autonomie, rien que l’autonomie, mais précisant ce qu’elle veulent concrètement. Un manifeste par exemple de 20 points au raz des paquerettes et donc compréhensibles par l’enseignant, le BIATOSS, l’étudiant lambda.

    5. « Loin sans faut » dites-vous. Je dirais pour ma part « Loin s’en faut » de moi d’être hostile à 2,4,6″. Bien au contraire, mais je fais l’analyse que vos chroniques critiques commencent à tourner en rond. Les blocages au projet 2,4,6 me semblent de moins en moins dus à des facteurs exogènes, mais à des facteurs endogènes : on dirait presque qu’il y a de l’eau dans le gaz en interne. 2,4,6 doit communiquer en urgence sur l’avancement de son projet commun. Payez-vous une page complète dans un quotidien

    6. N’aviez-vous pas planifié en avril, Gilbert, une réunion informelle des blogueurs universitaires ? Je suis toujours preneur

  2. En publiant la chronique de ce soir « PRES fusionnels et Ecoles doctorales » (http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/2010/04/10/pres-fusionnels-et-ed/), m’est venue l’idée d’une communication urgente par Paris Sorbonne 2,4,6 : combien d’écoles doctorales (quelles fusions d’ED prévues) ? Combien de doctorants inscrits ? Combien de docteurs diplômés par an ?

    Je suis évidemment persuadé que votre université PRESsée (qui comprendra un jour l’intérêt de la fusion) serait en tête de toutes les universités.

    Un travail à faire cependant en urgence : mener une enquête rigoureuse sur l’insertion et le devenir professionnels des docteurs 2005, 2006 et 2007 des 3 universités fondatrices.

    Ancien directeur d’Observatoire, je proposerai même de « louer mes services » pour piloter cette enquête ! Cordialement

  3. Le temps caché !
    La matière noire est semble t’il un élément essentiel du cosmos. Le travail en « temps caché » est un élément essentiel à la réussite des projets délicats. Les présidents de Sorbonne Université ont choisi la discrétion tant que l’Etat n’aurait pas formellement acté la fondation qui les réunis et le financemant qui va avec. Donc Joker pour ce qui me concerne sur la plupart des points que vous soulevez.
    Mais je suis en séaccord avec vous sur un point : Le principe de réalité nous obliqe à considérer que le Président de la république actuel est encore là pour deux ans minimum et que sa ministre lui obéit quand il désire être obéi. Donc il faut aussi faire avec eux. Mais aussi considérer que rien de neuf pour l’instant ne pointe du côté Rose/Vert.
    Pour les chiffres clés, naturellement ils sont connus : Il y a 7300 doctorants Sorbonne Université et plus de 1 000 doctorats sont délivrés chaque année.
    le nombre de publications scientifiques en langue anglaise représente 10% de l’ensemble des publications françaises, soit presque autant que l’INSERM et un cinquième de ce que publie annuellement le CNRS !

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